Chapitre 5
Les chiffres ne perdent que ceux qui les connaissent et les aiment. Posez des chiffres pour le vulgaire, aussitôt il se défie ; faites-les manœuvrer, il se sauve. L’homme compétent, au contraire, les aligne avec soin, les fait défiler par pelotons ou par masses, les groupe et les dispose pour l’effet cherché, puis, se prenant lui-même à ce jeu, il se laisse entraîner dans leur danse fantastique.
Aussitôt qu’il fut seul, Pascal voulut examiner les chiffres qui lui avaient été donnés par son père, et les soumettre à une critique rigoureuse. Le prix de revient du noir décolorant était peut-être fixé trop bas ; les 45 millions de bénéfices étaient de la fantasmagorie. Mais tous calculs faits et refaits, les bénéfices abaissés aussi bas que possible, les frais élevés au-delà de toute prévision raisonnable, il était certain que l’affaire était excellente et qu’elle devait donner la fortune à celui qui l’exploiterait.
Faire fortune, c’est-à-dire franchir d’un bond la distance qui le séparait de Laure Charlard, et, devenu son égal, avoir le droit de lever les yeux sur elle, avoir le droit de parler sans qu’on pût le soupçonner de mêler la spéculation à l’amour.
Quelle fortune fallait-il pour cela ? On disait M. Charlard riche, très riche. Sa maison de banque jouissait d’un crédit universel. Ses propriétés aux alentours de Condé, son château des Yvetaux dont il prenait le nom, son luxe, son importance, sa fierté, tout indiquait qu’il n’accepterait pour gendre qu’un homme considérable par le nom ou par l’argent. Un million suffirait-il ? Si bas qu’on estimât les bénéfices que donnerait le remplacement du charbon animal par le noir décolorant, ils devaient toujours s’élever à plusieurs millions.
Et il recommençait les chiffres pour arriver à un total qui justifiât ses espérances ; dociles sous ses doigts comme les tables tournantes sous ceux d’un spirite, ils répondaient ce que dictaient ses désirs.
Mais de bonne foi avec lui-même, il ne voulut pas s’en tenir à ces preuves, si concluantes qu’elles pussent paraître. Si les chiffres énoncés par son père étaient justes, il y avait quelque chose cependant qui pouvait très bien n’être pas juste du tout, c’était le procédé nouveau. Son père ne disait pas avoir expérimenté en grand ce procédé ; admirable dans un laboratoire, il pouvait donc être détestable dans une raffinerie. Combien sont fréquentes ces déceptions, combien fréquentes aussi sont les illusions des inventeurs ! Ce père qu’il ne connaissait pas se révélait avec toutes les apparences d’un homme excellent, mais le cœur ne sert à rien dans les opérations de la science ; c’est la fermeté de l’intelligence qui est nécessaire, c’est la droiture du jugement, la froideur de la raison. Avait-il ces qualités ? n’était-il pas, au contraire, un homme d’imagination et d’enthousiasme, se laissant entraîner par la recherche de l’impossible ? Ses travaux sur la chaleur solaire, dont il parlait si passionnément, semblaient bien indiquer ce caractère ; alors quelle confiance avoir dans la solidité de ses découvertes ?
La substitution de la chaleur solaire à la chaleur produite par le combustible, bois ou charbon, est une idée admirable au premier abord ; il n’y a bientôt plus de forêts, et dans trois ou quatre cents ans les mines de charbon seront épuisées ; que deviendront alors l’industrie et la navigation ? l’homme n’aura plus qu’à mourir de froid et de faim, et les derniers vivants retourneront à la vie sauvage. Il est donc temps d’aviser et de prendre la chaleur à une source inépuisable, c’est-à-dire au soleil. Voilà comment raisonne le vulgaire, et c’est parfaitement raisonné. Mais comment poursuivre les conséquences de ce raisonnement ? Comment emprunter la chaleur au soleil ? C’est là que la science intervient pour montrer que désirable et faisable ne sont pas toujours synonymes.
Il est vrai, dit-elle, que le bois est de la chaleur solaire emmagasinée, c’est-à-dire que pendant le jour, sous l’influence des rayons solaires, les feuilles ayant absorbé l’acide carbonique de l’air, la plante s’est assimilé le charbon que cet acide contient, de sorte que la quantité de chaleur solaire absorbée dans ce phénomène reparaît tout entière lorsque, dans la combustion de la plante, les composés de charbon sont détruits. Donc si, pour soustraire la chaleur au soleil et l’emmagasiner, on pouvait compter sur une réaction analogue à celle de la nature, ce serait parfait. Mais comment arriver à cela ? C’est là ce qu’il faut trouver, et tout de suite se présente une difficulté insurmontable qui résulte de la vaste étendue des feuilles de l’arbre. Ceux qui cherchent un procédé analogue à celui de la nature ont-ils quelquefois compté les feuilles d’un chêne, ont-ils calculé quelle surface absorbante elles développent ?
Il est vrai encore, dit la science, qu’en chauffant la soudure de deux métaux on produit de la chaleur ou de l’électricité : établissez donc beaucoup de soudures sous l’équateur et vous aurez un immense foyer de chaleur. Mais alors, pour utiliser cette chaleur, il faudra transporter toutes les usines et tous les ouvriers sous l’équateur même, ou bien si vous voulez l’amener en Europe par des fils comme ceux du télégraphe, il faudra que vous trouviez un moyen d’empêcher la déperdition, déperdition qui est d’autant plus grande que la distance à parcourir est plus considérable.
Pascal était un savant ; il raisonnait scientifiquement, et l’idée de son père, qu’il ne connaissait pas d’ailleurs, lui paraissait impraticable comme l’avaient été celles de Salomon de Caus, de Belidor, de Ducarla, de La Cliche ; l’invention du noir décolorant n’était-elle pas de même nature ?
Le seul moyen qui se présentât pour sortir de cette incertitude était que Pascal fit lui-même l’expérience du procédé ; ce qui était assez facile, car s’il n’y avait point de raffinerie à Condé, il y avait une fabrique de sucre de betterave que M. Charlard avait établie dans sa ferme des Yvetaux. À faire cette expérience dans ces conditions, il y avait même un autre avantage que celui d’être fixé sur la valeur du procédé, c’était de convaincre M. Charlard de son excellence et, par là, de le décider peut-être à prendre un intérêt dans l’affaire. Or, c’était là un point important ; car, si belle que fût cette affaire, il fallait de l’argent pour la mettre en bon chemin. Où trouver cet argent ?
— Eh quoi ! s’écria M. Charlard lorsque Pascal lui expliqua la première partie de sa demande, c’est-à-dire celle qui était relative seulement aux expériences à faire dans la ferme des Yvetaux, – vous voulez devenir industriel, vous, mon cher ami, vous, un professeur, un homme de science ! – et un éclat de rire formidable lui coupa la parole.
Arrivé à une haute position sociale sans avoir jamais appris autre chose que les quatre règles de l’arithmétique à l’école de son village, M. Charlard ressentait d’instinct un sentiment de dédain pour la science, et surtout pour ceux qui la pratiquent. Pour lui, le notaire qui avait fait son droit était un mauvais notaire, et il avait quitté l’architecte de la ville, qui était un des bons élèves de l’École des Beaux-Arts, pour donner toutes ses constructions à un maçon qui ne savait pas lire. Mais en même temps, par une anomalie qui se rencontre quelquefois chez ces sortes de natures, il avait voulu que ses deux enfants fussent poussés aussi loin que possible dans leur instruction ; sa fille, élevée à Paris, avait eu tous les maîtres supplémentaires qu’on peut donner à une femme, et il avait tenu à ce que Pascal enseignât à son fils plus de chimie et de physique qu’on n’en apprend généralement dans les classes universitaires. Au sujet de l’instruction, il pensait et il agissait comme au sujet de la noblesse : – « Les nobles, disait-il souvent, à quoi est-ce bon ? des propres à rien, des niais, des gueux. » – Et quand un petit gentilhomme des environs venait à lui pour un emprunt ou l’escompte d’un billet, il le traitait avec le mépris le plus outrageant, ne consentant finalement à lui rendre service que si celui-ci s’abaissait à l’appeler : « Monsieur des Yvetaux. »
— Si vous voulez faire de l’industrie, continua-t-il quand son rire fut calmé, commencez donc, mon cher, par vous associer avec un homme pratique. Un savant, à quoi est-ce bon ? je vous le demande. Est-ce que vous saurez marcher seul ? À votre avoir on peut inscrire, je crois, la droiture, l’ordre et la prudence, mais à votre doit il faut inscrire par contre la timidité, l’inexpérience, le trop de facilité à la confiance ; la balance ne donne pas un bon commerçant.
C’était son habitude de balancer ainsi le compte moral de chacun, et cette façon de procéder lui avait valu une belle collection d’ennemis.
— Au reste, dit-il en terminant, ces observations n’ont pas pour but de vous refuser ; la sucrerie est à votre disposition. Si vous réussissez, reparlez-moi de votre affaire, il y a peut-être une combinaison à trouver.
C’était au château des Yvetaux que cet entretien avait lieu ; lorsque M. Charlard fut parti pour retourner à sa maison de banque, Pascal monta au laboratoire, car c’était le jour et l’heure de la leçon de physique, mais ce fut mademoiselle Laure qu’il trouva, et non son élève.
— Est-ce que monsieur votre frère n’est pas au château ? dit-il.
— Je croyais Adolphe ici, je suis bien surprise.
La vérité est qu’elle n’était nullement surprise ; elle savait que son frère Adolphe était à une partie de chasse, et c’était en entendant Pascal sonner à la grille, qu’elle était montée au laboratoire pour se donner la satisfaction de mettre le jeune professeur dans l’embarras. Miss Forest, sa demoiselle de compagnie, avait voulu l’accompagner ; mais comme la pauvre Anglaise avait gâté une robe le matin en la taillant, Laure l’avait engagée à réparer sa sottise le plus vite possible.
Touchant à sa vingtième année, mademoiselle Laure était le type parfait de la belle fille normande, – modelé ferme et pur du buste, ovale angélique de la figure, fraîcheur et velouté de la carnation, éclat et profondeur des yeux, splendeur de la chevelure, elle avait tout ; malheureusement les qualités morales n’étaient point en harmonie avec les qualités physiques, et cette admirable jeune fille, qui dans la rue forçait le passant le plus calme à se retourner, était dans la vie une assez désagréable personne. Elle avait perdu sa mère n’ayant pas encore cinq ans, et, confiée alors à une institutrice sotte et majestueuse, elle ne l’avait quittée que pour aller à Paris dans le couvent le plus aristocratique et le plus cher qu’on avait pu trouver. De ce couvent, où elle avait passé quatre années, elle était revenue aux Yvetaux avec une collection de défauts acquis qui avaient modifié ses dispositions natives : l’enfant volontaire, mais cependant douce et bonne, s’était changée en une jeune fille dure, hautaine, dédaigneuse et méprisante. À force d’entendre parler d’argent, elle en était venue à croire que la fortune est tout en ce monde, et lorsqu’on annonçait une personne qu’elle ne connaissait pas, son premier mot était : « Qu’est-ce qu’elle a ? » Elle avait 50 000 fr., 100 000 fr. de rente, c’est bien, on pouvait l’estimer et la voir. Au couvent, elle avait formé un cercle d’une dizaine de filles de banquiers ou d’industriels, d’où avaient été rigoureusement exclues celles de leurs camarades qui n’étaient que nobles. À son arrivée à Condé, son père avait voulu lui créer quelques relations parmi les jeunes filles de la ville, mais elle les avait si bien humiliées et rebutées, que tout de suite le vide s’était fait autour d’elle. Loin de s’en trouver blessée, elle s’en était enorgueillie. Mais n’ayant plus personne à mortifier, elle s’était rabattue sur son entourage et sa famille ; – miss Forest, humble par nécessité et patiente par caractère ; – son père, homme remarquable sans doute par ses connaissances pratiques, mais qui, ignorant et grossier, ne pouvait comprendre une jeune fille comme elle, douée de tous les talents et pratiquant remarquablement tous les arts ; – son frère, vulgaire dans ses conversations et plat dans ses idées.
Lorsque Pascal était entré aux Yvetaux, elle avait décidé que le jeune professeur deviendrait amoureux d’elle et qu’il lui servirait de poupée pour jouer à l’amour, comme autrefois les bébés en carton lui avaient servi de poupée pour jouer à la maternité. Déjà elle avait inspiré trois ou quatre passions qui l’avaient vivement amusée : une à son maître de piano, qui malgré ses soixante ans s’était laissé ridiculiser par elle ; une autre à son maître de gymnastique, qui n’était qu’un simple sergent de pompiers ; une autre encore à un jeune homme qu’elle n’avait jamais vu qu’à la distance de cinq ou six cents mètres quand, par sa fenêtre, il lui adressait les signaux les plus délirants ; la dernière enfin au frère d’une de ses amies qu’elle avait rencontré une seule fois au parloir, et qui était mort en Afrique un peu de maladie et beaucoup d’amour, disait-elle ; maintenant, pour se consoler de cette perte, qui lui avait inspiré une romance, il lui plaisait de se faire aimer par le professeur de son frère. Il était jeune, intelligent, beau garçon ; c’était un excellent instrument que le hasard lui mettait sous les doigts et qui valait mieux que les mauvais chaudrons qu’on trouvait à Condé ; elle pourrait jouer dessus les morceaux les plus passionnés, ce serait très drôle et sans danger. Quel danger peut redouter une jeune fille millionnaire d’un homme qui, pour toute position, a 1000 fr. de traitement ?
La parfaite convenance de Pascal avait enhardi sa coquetterie. Le trouvant entreprenant, elle se serait arrêtée dans son jeu par crainte de se compromettre ou de s’engager ; le trouvant au contraire plein de retenue et de discrétion, toujours maître de lui-même, de ses paroles comme de ses regards, dans la joie comme dans le chagrin, elle avait pris plaisir à exalter des sentiments qu’elle était certaine de pouvoir conduire à son gré. Il était vraiment très bien lorsque, ne se croyant pas observé, il attachait sur elle ses grands yeux attendris et qu’il la contemplait dans une religieuse extase.
Lorsqu’il se trouva seul avec elle dans le laboratoire, il éprouva cet embarras douloureux sur lequel mademoiselle Laure avait compté, et il resta quelques instants sans qu’il lui vînt une parole. Cependant comme il fallait dire quelque chose ou s’en aller, ce qu’il ne voulait pas, il lui proposa de commencer la leçon en attendant que M. Adolphe arrivât.
— Comme voudrez, dit-elle nonchalamment.
La leçon ce jour-là portait sur la dilatation des gaz ; il se mit à préparer les appareils nécessaires aux démonstrations ; mais comme par suite de son émotion ses mains tremblaient, il laissa tomber un tube thermométrique qui se brisa ; le mercure, divisé en mille globules, s’éparpilla sur le parquet. Cela fit beaucoup rire mademoiselle Laure, et comme l’embarras de Pascal s’en augmentait, elle lui demanda avec une petite pointe d’ironie s’il était malade.
Il resta quelques secondes fort embarrassé, mais enfin, prenant son courage, il répondit qu’il n’était pas malade, mais seulement tourmenté par un entretien qu’il venait d’avoir avec M. Charlard, entretien qui pouvait décider son avenir.
À ce mot, elle leva les yeux sur lui et le regarda avec curiosité :
— Votre avenir ? dit-elle d’un ton qui signifiait : « Comment ! vous avez de l’avenir, vous ? »
— Mon père, qui a recouvré la raison depuis quelques jours, a vu que la position de son fils n’était pas des plus brillantes, il a voulu me venir en aide en m’offrant une découverte qu’il vient de faire et qui peut apporter une grande amélioration dans l’industrie des sucres, en enrichissant celui qui l’exploitera. J’ai demandé à M. votre père la permission d’expérimenter cette découverte dans sa sucrerie, et c’est encore tout troublé de notre conversation que j’ai maladroitement laissé tomber ce tube. On ne passe pas avec indifférence de rien à la fortune.
— À la fortune ! dit-elle en le regardant plus curieusement encore.
— Si, comme tout le fait croire, le procédé de mon père réussit, il peut donner rapidement plusieurs millions de bénéfices.
— Des millions !
— Mon père arrive à un total de 45 millions ; mais sans aller jusque-là, ce qui est une grosse exagération, on peut compter cependant sur une belle fortune.
Elle était assise dans un grand fauteuil en bambou où elle avait coutume de se placer pendant les leçons ; elle se leva vivement, et, allant à la cheminée, elle tira le cordon de la sonnette avec un mouvement nerveux et impatient. Une femme de chambre entrouvrit la porte.
— Dites à miss Forest de venir ici tout de suite.
Puis, cet ordre donné, elle retourna s’asseoir dans son fauteuil et regarda très attentivement les globules brillants du mercure.
Pascal resta immobile, stupéfait ; il n’avait rien compris à cette vivacité de mouvement ; il ne comprenait pas davantage le changement subit qui s’était opéré dans les manières et dans l’attitude de la jeune fille. Assurément il en était la cause, mais comment ? qu’avait-il dit ?
Il avait dit un mot qui, comme le Sésame des contes orientaux, avait ouvert le cœur de la fille du banquier, – la fortune. Il allait avoir la fortune ; il pouvait donc parler. Par un mouvement instinctif, elle avait voulu que la présence de miss Forest vînt la mettre à l’abri de paroles qu’elle craignait maintenant.
Miss Forest ne se fit pas attendre ; à peine fut-elle entrée dans le laboratoire, que Laure releva les yeux sur Pascal, et, le regardant avec un gracieux sourire :
— Quelle est donc cette expérience que vous voulez faire ici ? demanda-t-elle.
Trop épris pour suivre ce qui se passait dans le cœur de celle qu’il aimait, trop naïf pour le deviner, Pascal, heureux d’être interrogé, se mit à faire le professeur et à expliquer longuement les propriétés décolorantes du charbon. Il était si joyeux d’être attentivement écouté, qu’il eût parlé toute la journée.
— Mais, dit-elle tout à coup en l’interrompant, si ce procédé donne les résultats que vous espérez, vous ne resterez pas professeur ?
— Assurément, non.
— Alors vous quitterez Condé ?
— J’irai à Paris avec mon père.
— Ah !
Sur ce « Ah ! » il y eut un silence.
Mais dans le cœur de Pascal aussi et à son insu, il s’était fait un changement : le courage lui était venu de prononcer des paroles qu’il eût autrefois refoulées.
— Je ne suis pas encore riche, il s’en faut de tout, et je n’ose pas trop me laisser aller à mes rêves ; mais si je désire si ardemment la réalisation de ces rêves, ce n’est pas pour jouir des satisfactions que donne la fortune. Je vous assure que l’idée d’avoir des équipages et des domestiques me laisse parfaitement indifférent. Si je souhaite la fortune, c’est pour l’indépendance morale qu’elle donne ; c’est pour être maître de moi, maître de ma vie, maître de mes sentiments.
Miss Forest écoutait ces paroles obscures sans y rien comprendre ; à ce mot, elle crut qu’elle était sur la voie.
— Un honnête homme, dit-elle dogmatiquement, qu’il soit riche ou pauvre, est toujours maître de sa conscience.
— Vous croyez cela, miss ? le croyez-vous aussi, mademoiselle Laure ? croyez-vous qu’un homme pauvre a le droit d’ouvrir son cœur à de certains sentiments ?…
— Je n’ai pas d’idées là-dessus, dit-elle ; ce sont des sujets bons à traiter avec la sage miss Forest.
Puis tout de suite, comme si elle voulait adoucir ce que ces paroles avaient de cassant :
— À quand vos expériences ? dit-elle.
— Aussitôt que le charbon demandé à Paris sera arrivé.
— Voudrez-vous nous permettre d’y assister ? Je souhaite votre succès de tout cœur, je vous l’assure.
Disant cela, elle leva les yeux sur Pascal et le regarda longuement ; puis, faisant un signe à miss Forest :
— Voulez-vous que nous descendions ? dit-elle ; Adolphe ne rentrera pas probablement, nous remettrons la leçon à un autre jour.
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