Chapitre 7
L’acte rédigé sur les bases posées par M. Charlard fut signé le lendemain à midi : à une heure Pascal envoya sa démission au ministre.
Ce fut un jour de bonheur ; l’heure de la délivrance avait sonné.
— Il était temps, dit Cerrulas, dans deux ou trois ans tu aurais été capable de donner ta démission un jour de colère ou de dignité, mais tu n’aurais pas été capable d’autre chose. Le fonctionnaire perd vite l’habitude de la volonté et de l’initiative, et le jour où il s’aperçoit que le métier de fonctionnaire est une duperie, il comprend en même temps, s’il a conservé quelque intelligence, qu’il n’a plus la force nécessaire pour en exercer un autre.
Les préparatifs de départ ne furent pas longs : tout le mobilier de Pascal tenait à l’aise dans une malle, encore le contenant valait-il mieux que le contenu. Cette malle, il l’avait achetée chez un layetier de la Croix-Rouge le jour où il avait été nommé professeur, et il l’avait prise d’une bonne grandeur, solide, avec des coins en cuivre. Les coins s’étaient usés dans les nombreux changements de résidence, mais la malle ne s’était jamais remplie. Après cinq années passées au service du gouvernement, elle était plus légère qu’au moment où il avait quitté Paris ; les bonnes chemises de toile cousues par sa mère avaient disparu, et aussi successivement tout le linge ; l’habit noir et le paletot avaient singulièrement diminué de poids, malgré les reprises et les pièces.
Le principal du collège crut devoir lui témoigner qu’il le regrettait, et en même temps il lui adressa une remontrance amicale sur son coup de tête.
— Un fonctionnaire ne doit jamais donner sa démission ; se faire mettre en disponibilité, passe encore ; mais par la démission on perd ses droits à la retraite ; sans doute un traitement de 1000 fr. est peu de chose, mais l’honneur d’appartenir à l’enseignement ne vaut-il pas…
L’heure du départ vint à propos au secours de Pascal.
Il lui restait une dernière visite à faire : elle avait pour but de payer les frais de séjour et de maladie de son père au Bœuf couronné. La sollicitude de M. et de Mme Loutrel, qui s’était manifestée si souvent pendant la maladie de Cerrulas, s’affirma une fois encore et d’une façon tout à fait touchante dans la rédaction de la note ; au milieu des articles divers pour logement, bougie, bois, chauffage, linge, préparation de médicaments, fourniture de glace, s’en détachait un ainsi conçu :
« Soins et inquiétudes pendant six jours, à raison de : par journée cinq francs, et par nuit huit francs, soixante-dix-huit francs, ci… 78 fr. »
Pascal était dans un de ces moments heureux où toutes les choses se prennent par le beau côté. Cet article, au lieu de le fâcher, le fit beaucoup rire, et la seule observation qu’il se permit, fut de demander si les inquiétudes de la nuit ne pouvaient pas être taxées au même prix que celles du jour.
Cela fut impossible ; à 78 fr. il n’y avait pas un sou à diminuer ; c’était un prix d’ami.
— Pensez donc, monsieur, s’écria le maître d’hôtel, aux tourments de ma femme pendant ces six jours ; elle n’a pas dormi un quart d’heure tranquille ; à chaque instant elle me réveillait pour me dire : « Pourvu qu’il n’en meure pas. » Elle a maigri de plus de trois livres.
— Mon mari ne vous parle pas de lui ; il en avait perdu le boire et le manger.
Évidemment, dans de pareilles conditions, 78 fr. n’étaient pas assez, puisque ça ne mettait la graisse perdue par Mme Loutrel qu’à 26 fr. la livre. Pascal paya.
La voiture de correspondance du chemin de fer passait devant le château des Yvetaux. Pascal tint absolument à monter sur l’impériale : peut-être aurait-il la bonne fortune d’apercevoir Laure dans le jardin ; en tout cas, il aurait le bonheur de voir plus longtemps le toit sous lequel elle dormait et les arbres qui lui donnaient leur ombrage. Mais à peine la voiture sortait-elle de la ville que de gros nuages noirs, qui depuis le matin menaçaient, crevèrent et que la pluie se mit à tomber à flots.
— Voulez-vous descendre dans l’intérieur ? demanda le cocher qui s’enveloppait dans sa limousine.
— Non, merci, répondit Pascal, qui n’avait, pour s’abriter, que son mince paletot.
Le cocher le regarda d’un air ahuri ; mais cet homme primitif ignorait qu’il y a des jours où la pluie ne mouille pas. Il se mit à chanter :
Il pleut, il pleut, ça mouille,
C’est la fête à la grenouille.
Laure avait sans doute pensé comme le postillon, car elle n’était pas dans le jardin, à sa place habituelle, sur une terrasse ombragée de tilleuls, qui dominait la route. Pascal aperçut seulement une forme blanche derrière l’une des fenêtres du salon ; mais la distance ne lui permit pas d’échanger avec elle un dernier regard, le regard d’adieu dont il s’était promis une si grande joie.
Il était dix heures du matin lorsqu’ils débarquèrent à Paris, dans la gare Montparnasse.
— Où donc prenez-vous la rue de la Sablonnière ? demanda Pascal lorsque son père eut donné au cocher l’adresse à laquelle il fallait les conduire.
— Dans la rue Picpus ; c’est une sorte de ruelle qui conduit à la rue de Reuilly. Je suis venu là il y a sept ans pour m’y cacher pendant un jour ou deux ; depuis je n’ai jamais pu en sortir. J’étais poursuivi par un créancier et sous le coup de la contrainte par corps : on me filait, comme disent MM. les gardes du commerce. Un ami était propriétaire de ce terrain sur lequel s’élevait une baraque qui avait été abandonnée par un charpentier mauvais payeur. Il m’offrit un logement dans la baraque, et il eut la complaisance d’y faire porter un lit en fer ; c’est le lit qui me sert encore aujourd’hui. Pendant trois mois, j’ai vécu si bien caché, que les recors ont dû m’abandonner. La deuxième semaine, Abeille est venue me rejoindre. Pendant ces huit jours, j’avais arrangé la baraque ; avec des planches j’avais établi des cloisons ; nous avions trois pièces, maintenant nous en avons cinq ou six ; le tout est en planches, bien entendu, avec un toit en carton bitumé. Le terrain, avant d’être un chantier de charpentier, avait été un jardin de maraîcher ; les arbres, dont les racines n’étaient pas mortes, ont repoussé ; notre hutte disparaît sous les vignes. Dans le quartier, il paraît que l’on m’appelle « le sauvage de la rue de la Sablonnière », cela fâche Abeille ; moi, cela me fait rire. Du reste, quand tu auras vu notre campement, tu trouveras que le mot est juste : d’un côté, les murs d’un grand couvent de femmes ; de l’autre, des jardins de maraîcher ; au bout, du côté de la rue de Reuilly, une fabrique de caoutchouc ; au milieu, notre terrain envahi par une végétation de forêt vierge qui depuis sept ans n’a pas été dérangée ou soignée : un sentier se tortille à travers les plantes et aboutit à notre baraque, qui, avec son revêtement de vignes, a l’air d’une hutte de feuillage.
— Eh quoi ! pensait Pascal en écoutant ces explications données avec gaieté, voilà l’existence misérable d’un homme qui a remué des millions.
Ses habitudes de régularité et son éducation de fonctionnaire se révoltaient à l’idée de ces mœurs de bohème.
— Puisque je parle de la maison, continua Cerrulas, il faut en même temps que je te dise quelques mots de celle qui l’habite. Si tu t’attends à trouver une jeune fille correcte, élégante et distinguée comme mademoiselle Charlard, tu te prépares une déception. Or rien n’est plus mauvais qu’une déception de ce genre ; on en revient quelquefois, mais le plus souvent on reste à jamais sous son impression première, ce que je ne voudrais pas, car je désire vivement qu’il s’établisse entre vous une amitié fraternelle. Malgré ma vie tourmentée, Abeille ne m’a jamais quitté ; cela est étrange, n’est-ce pas ? qu’un des enfants, et celui-là même qui avait tous les droits, vive loin de son père, tandis que l’autre reste près de lui ; enfin, cela est ainsi ; tu sais pourquoi et tu sais comment. Elle a été élevée exclusivement par moi, sans jamais recevoir les soins d’une femme. Elle s’est donc développée en toute liberté : elle est la nature même, – sa nature. Lorsqu’elle était encore un bébé, j’ai tâché de lui inventer un joujou nouveau tous les jours, et je crois que j’en ai trouvé un assez grand nombre pour faire la fortune de dix marchands de jouets d’enfant : on ne saurait croire quelles ressources inépuisables offre la physique. Quand Abeille a grandi, je me suis appliqué à faire son instruction sans la tourmenter ; en notions générales, elle sait ce qu’on peut savoir ; mais le détail, elle ne l’a guère étudié. Comment notre monde a été formé, je le lui ai fait comprendre ; mais les noms des différentes formations, à quoi bon les lui apprendre ? L’histoire de l’humanité, elle la connaît depuis le premier âge jusqu’à nos jours ; mais la chronologie des empereurs d’Allemagne, elle ne s’en doute pas. Homère lui a appris la guerre de Troie ; Plutarque, l’antiquité ; quelques Mémoires : Retz, Saint-Simon, madame Roland, l’histoire de France ; de même que les livres de Huber, de Réaumur lui ont donné des notions sur l’histoire naturelle. Pour lui démontrer le système du monde, j’ai recouru tout simplement à une goutte d’huile : dans un vase j’ai mis un mélange d’eau et d’alcool, au centre duquel j’ai placé la goutte d’huile ; dans cette goutte d’huile j’ai introduit une aiguille à laquelle j’ai imprimé un mouvement de rotation ; alors elle a vu la sphère huileuse s’aplatir aux pôles ; du renflement de son équateur s’est échappé un anneau qui s’est rompu en globules dont chacun a commencé à tourner autour de la masse centrale ; et c’est ainsi qu’elle a compris et senti l’ordonnance des mondes. Cette instruction, tu le penses bien, n’a été ni régulière ni méthodique. Le plus souvent, pendant que je travaillais ou quand j’étais sorti, elle restait livrée à elle-même et elle faisait alors, elle lisait ce qu’elle voulait. Quand je rentrais ou quand j’interrompais mes recherches au moment du manger, nous causions. Elle me questionnait et je répondais de manière à lui donner l’idée de me poser de nouvelles questions. Ces heures ont été et sont encore les meilleures de ma vie. Quelle joie de voir une intelligence s’éveiller et grandir ! C’est un grand et profond sentiment que la paternité de l’esprit. Ne va pas te figurer que ces entretiens avaient lieu autour d’une table bien servie, entre la poire et le fromage, alors que les domestiques permettent la conversation à leurs maîtres ; non. D’abord nous n’avions pas et nous n’avons pas de domestiques. Nous avions une table, il est vrai, nous en avions même plusieurs, mais, par suite d’un mystère resté inexpliqué, elles étaient et elles sont encore toujours encombrées. Nos repas se faisaient plus simplement ; en hiver, debout au coin de la cheminée ; au printemps, dehors, dans le jardin, à l’exposition d’un bon soleil ; comme nos plats n’ont jamais été bien compliqués, toute place nous était bonne pour les manger sous le pouce, et plus on était près du puits, moins on avait à se déranger pour boire. Par exemple, il faut convenir qu’à ce régime la gourmandise ne s’est pas développée. C’est ainsi qu’Abeille a grandi sans contrainte dans ses goûts ou ses sentiments, de sorte qu’elle a un caractère, une physionomie propre. J’ai pour principe que tout le monde doit travailler ; d’ailleurs, quand ce principe n’eût pas été le mien, les circonstances me l’imposaient : si je venais à manquer, il ne fallait pas qu’elle fût exposée à mourir de faim. Le hasard voulut qu’elle eût des aptitudes remarquables pour la musique. Elle étudia donc la musique. C’est là ce qui a été le plus pénible dans notre vie ; car je ne pouvais pas lui servir de professeur, et un piano coûte terriblement cher. Nous sommes cependant sortis de cette difficulté. Elle a un piano, oui, un piano dans notre hutte, et, trois fois par semaine, elle prend ses leçons au Conservatoire dans la classe de madame Raphélis qui la regarde comme sa meilleure élève. La chère petite donne déjà des leçons ; elle ne gagne pas de grosses sommes, car elle ne peut pas se faire payer cher ; pourtant elle gagne quelque chose ; et plus d’une fois, je peux bien te le dire, ce quelque chose nous est arrivé à point pour nous donner à manger.
— À manger !
— Eh ! monsieur le professeur, habitué à recevoir la pâtée et la niche, il y a des hommes d’une autre valeur que la mienne qui ont fait plus que moi pour le bonheur de la société, et qui cependant sont morts de misère. Ai-je le droit de me plaindre, moi qui suis vivant ?
La voiture, après avoir traversé le pont d’Austerlitz, s’était engagée dans le faubourg Saint-Antoine, et elle était arrivée dans des rues bordées de longs murs ou de cloisons en planches.
— Vous arrêterez après le porche qui est là-bas, dit Cerrulas en se penchant par la portière.
— Quel numéro ?
— Il n’y a pas de numéro : la porte en planches au milieu de la cloison.
— Gredin de quartier, murmura le cocher.
Lorsque la porte fut ouverte, Pascal se trouva dans un grand terrain clos de murs qui paraissait s’étendre loin dans le sens de la profondeur. Mais l’œil n’allait pas jusqu’au bout, arrêté qu’il était par une végétation sauvage d’herbes et d’arbustes qui avaient tout envahi ; des buissons de lyciet inextricablement emmêlés avec des ronces, des vignes rampantes, qui, s’accrochant à tous les appuis qu’elles rencontraient, escaladaient les murs ou tapissaient le sol de leurs larges feuilles, des chardons, des roses trémières, des orties par buissons impénétrables, surtout des orties.
Après s’être avancé de quelques pas, il aperçut tout au fond du terrain la hutte dont son père lui avait parlé ; les plantes grimpantes qui l’avaient escaladée jusqu’au toit lui faisaient une parure de feuillage. Elles n’avaient respecté qu’une grande terrasse vitrée qui se trouvait à l’une des extrémités, placée là comme une serre. En pleine campagne ou à la lisière d’un bois, elle n’eût point eu un trop triste aspect, et les gens disposés aux idées bucoliques auraient peut-être trouvé que c’était un joli petit ermitage ; son caractère misérable lui venait de sa position au milieu de Paris.
Aux alentours de cette hutte, les herbes folles et les plantes avaient été coupées, et çà et là on voyait des machines et des appareils aux formes étranges pour le vulgaire, mais qui pour Pascal avaient une signification. Sans s’être jamais occupé des applications industrielles de la chaleur solaire, il avait étudié les différents systèmes qui depuis longtemps sont nés à ce sujet. Il reconnut les caisses rectangulaires de verre blanc inventées par Saussure, les cloches de Ducarla ; puis il vit aussi des chaudières en cuivre recouvertes de cloches de verre concentrique, et sur de grands bocaux des chapiteaux d’alambic à tête de Maure, Mais tout cela semblait abandonné depuis longtemps.
— C’est par le moyen des réflecteurs, dit-il, que vous cherchez ?
— Par les réflecteurs et autrement, répondit Cerrulas, qui ne parut pas vouloir continuer l’entretien sur ce sujet.
En même temps on entendit les accords d’un piano.
— Ma petite Abeille est à la maison, dit-il joyeusement en se mettant à courir.
Pascal le suivit lentement, et, arrivé à la porte, il s’arrêta : par cette porte restée ouverte, il apercevait l’intérieur de la première pièce : quelques chaises en paille, une table encombrée comme l’est celle d’un marchand de curiosités, et, sur le carreau raboteux, toute sorte d’appareils de physique et de chimie.
Au moment où il allait franchir le seuil formé d’un mauvais tronc de bois, il vit son père s’avancer, tenant à son bras une jeune fille qui tout de suite lui plut par sa physionomie heureuse et sympathique.
— Voici ta sœur, mon cher Pascal, dit Cerrulas. Pascal fit quelques pas au-devant d’elle et lui tendit la main :
— Voulez-vous que je vous embrasse ? dit-il.
— Oh ! bien volontiers, si vous voulez permettre que je te tutoie.
Ils s’embrassèrent un peu cérémonieusement, mais sans aucun embarras, tandis que Cerrulas se détournait pour cacher deux grosses larmes qui roulaient sur ses joues.
— Maintenant, dit-il, il faudrait déjeuner.
— Déjeuner ! s’écria Abeille.
— Tu ne voulais donc pas déjeuner, toi ?
— Mais si, j’ai mon déjeuner tout prêt.
— Nous allons le partager avec toi.
— Je n’ai que des crevettes, et puis il n’y a plus d’assiettes dans la maison.
— Comment cela ! il n’y a plus d’assiettes.
— Ah ! voilà, c’est tout une histoire. Tu es parti le jeudi soir ; le vendredi matin, avant d’aller au Conservatoire, j’étais en train d’étudier mon concerto, tu sais, le deuxième concerto de Hummel, quand j’entends frapper à grands coups à la porte de la rue ; mais je ne me dérange pas, parce que j’en étais au passage où j’accroche toujours la double note avec le trille, ti, ti, ti, la, la, la in ; mais ça ne sert à rien, j’accroche tout de même. On frappe, on refrappe, je vais ouvrir. C’était un huissier et des hommes ; l’huissier me dit qu’il vient pour saisir.
— Tiens, c’est vrai, j’avais oublié de t’en prévenir.
— Quand j’aurais été prévenue… Enfin je lui explique que tu es en voyage. Il répond que cela ne fait rien, et il entre. Je lui dis que « je m’oppose » ; je ne savais pas très bien ce que cela signifiait, mais je le dis à tout hasard, parce que je te l’avais déjà entendu dire une fois. Il me répond encore que cela ne fait rien. Sans doute cela était vrai, car il entre et referme la porte. Je ne savais que faire, je le prie de s’en aller ; il me regarde en riant et il vient jusqu’ici. J’avais la tête un peu perdue, et puis en même temps j’étais en colère parce que l’huissier riait. – Mais il n’y a rien dans cette bicoque, dit-il lorsqu’il est entré, il n’y en aura pas seulement pour les frais. Tous ces cuivres et ces bocaux, ça ne vaut pas le diable. Alors il se met à chercher partout, et c’est en cherchant qu’il accroche nos trois assiettes, qui tombent sur le carreau et se cassent. Cela les fait rire encore davantage. Arrivés dans ma chambre, ils voient mon piano, et l’huissier s’écrie : – Voilà notre affaire. – Mon piano ! mon pauvre piano ! Je lui explique qu’il est à moi, que j’en ai besoin, il rit plus fort ; moi, j’avais les yeux pleins de larmes. À la fin il me dit qu’il va partir. Je lui demande ce que j’ai à faire ; il me répond : – Si l’on ne forme pas opposition, ou si l’on ne paie pas, vous serez vendus… Pense un peu dans quel état j’arrive au Conservatoire ; Mme Raphélis allait fermer la porte de la classe : elle me gronde d’être en retard, je pars à pleurer. Après la leçon, elle m’interroge. Je lui raconte tout, et elle m’emmène chez elle, où, de nouveau, il me faut tout raconter à M. Raphélis. – « La pauvre petite ! disait Mme Raphélis. » Et, après le rire de l’huissier, cela me faisait du bien les bonnes paroles. Mais ce qui m’a fait plus de bien encore, ç’a été quand M. Raphélis m’a dit que je pouvais me rassurer, qu’il se chargeait de tout, et que jusqu’à ton retour l’huissier ne pourrait rien faire. Voilà.
— De sorte, dit Cerrulas en la prenant dans ses bras, qu’il n’y a plus d’assiettes.
Pendant ce récit, Pascal avait attentivement regardé sa sœur. Avec ses grands yeux profonds et perçants, avec ses beaux cheveux qui, tressés en deux nattes, pendaient dans son dos presque jusqu’à terre, elle était vraiment charmante ; elle l’était surtout par le naturel de ses attitudes, la vivacité, la franchise de son regard, la mobilité de sa physionomie parlante.
— Allons déjeuner au restaurant, dit-il ; cela te plaît-il, petite sœur ?
— Je crois bien ; seulement je demande un restaurant où l’on donne de la bonne soupe.
— De la soupe pour déjeuner ?
— Oui, je n’en ai pas mangé depuis que père n’en fait plus dans sa marmite solaire.
— Vous faisiez votre soupe au soleil ? demanda Pascal.
— Avec un bocal placé au foyer d’un réflecteur, j’obtenais un excellent consommé en quatre heures ; après une heure d’insolation, les trois litres d’eau bouillaient ; mais cela n’est rien.
Abeille, qui était dans le plus simple négligé, entra dans sa chambre pour s’habiller, et Cerrulas étant aussi sorti, Pascal resta seul.
La partie de la baraque qui était à gauche paraissait affectée à l’habitation, et celle qui était à droite, aux expériences. La pièce du milieu, dans laquelle se trouvait Pascal, était un terrain neutre. Par la table, il appartenait à l’habitation ; par les appareils déposés çà et là, au laboratoire.
La porte qui de cette pièce communiquait avec la partie de droite étant ouverte, Pascal aperçut divers instruments qui lui donnèrent le désir de les examiner de plus près ; précisément parce que son père semblait peu disposé à lui parler de ses travaux sur la chaleur solaire, il avait grande envie de voir dans quel sens ces travaux étaient dirigés.
Il entra.
Cette chambre contenait une multitude d’instruments entassés en désordre et couverts de poussière. On comprenait tout de suite qu’ils n’avaient pas été touchés depuis longtemps, et plusieurs même manquaient de quelques pièces qui avaient dû être empruntées pour des recherches subséquentes. Pascal les reconnut sans peine pour ceux qui avaient dû servir à étudier la théorie mécanique de la chaleur : il connaissait bien lui-même cette partie de la physique pour avoir suivi attentivement les travaux de MM. Mayer, Joule et Tyndall ; leurs instruments lui étaient familiers, ainsi que ceux de Clausius, de Thomson, de Favre. Évidemment son père les avait fait fonctionner autrefois pour se rendre un compte net et précis de la question. Parmi eux se trouvaient ; – l’appareil au moyen duquel la chute d’un corps est convertie en chaleur par le frottement ; – le moteur de Favre qui sert à mesurer le travail mécanique de la chaleur de la pile voltaïque ; – les appareils de démonstration de Tyndall ; puis des cylindres à vapeur, des tracés de courbe du travail utile, puis les traités de Clausius, de Verdet, de Briot, de Hirn de Zeuner mêlés à des traités généraux de physique qui tous signifiaient : Théorie mécanique de la chaleur. Déchiquetés, fripés, maculés, ils disaient combien souvent ils avaient servi.
Cette pièce n’apprenait rien à Pascal sur les recherches de son père ; il passa dans celle qui s’ouvrait à côté.
Au centre se trouvaient deux appareils descendant du toit et perçant le plancher pour se perdre dans le sous-sol. Tout autour, pêle-mêle, des morceaux de bois mal rabotés, ajustés avec des bandes de caoutchouc, des ficelles, des tringles et une quantité de bibelots pris dans les petits bazars et employés aux usages les plus étranges. À côté de ces essais informes, des appareils parfaits tenus avec soin, des galvanomètres de Ruhmkorff, des calorimètres, des thermomètres destinés à la mesure des phénomènes de la chaleur.
Les deux grands appareils différaient entre eux.
L’un provoqua vivement l’attention de Pascal ; il était composé de deux tiges verticales parallèles et de deux espèces dans lesquels il eut la surprise de trouver la Lavradine et le Collarène, qui par leur union donnent une pile thermo-électrique, dont chaque couple équivaut à quatre éléments de la pile de Bunsen. Ces minéraux rares nouvellement découverts et qu’on ne trouve qu’en petits fragments, son père avait su les obtenir artificiellement par des procédés chimiques en tiges très longues. Le mécanisme joint à cette pile montrait qu’il était là pour marcher par le courant thermo-électrique donné par la chaleur solaire.
L’autre appareil se composait de tuyaux diversement contournés, d’excentriques et de tiroirs, c’était une espèce de machine à vapeur d’un dessin nouveau ; il n’y avait pas de chaudière ; probablement, elle était sur la terrasse, ni de condensateur, il devait être dans le sous-sol.
Un escalier de meunier, une sorte d’échelle conduisait de cette pièce sur la terrasse ; Pascal le gravit. Cette terrasse, exposée en plein midi, était couverte en partie d’un petit toit vitré qui abritait des produits chimiques de toute espèce, et surtout des carbonates naturels dans des tonneaux, les uns pleins, les autres à moitié vides. Pascal comprit que c’étaient ces carbonates que son père voulait faire détruire par le soleil afin d’en isoler le charbon. Une multitude de réactions étaient tentées, et plusieurs mélanges étaient exposés au soleil.
Ainsi les recherches de son père avaient été poursuivies dans plusieurs directions ; dans les unes, c’étaient les procédés chimiques qui avaient été explorés ; dans les autres, les procédés physiques. Où en était-il ?
Vivement ému, il se préparait à redescendre l’escalier, quand, chose étrange, il lui sembla entendre le ronflement d’une machine venant de la pièce où se trouvaient les deux appareils. Il dégringola l’échelle.
Personne n’était dans la pièce, mais tout seuls et d’eux-mêmes les deux appareils fonctionnaient ; la machine-outil, en communication avec la machine à vapeur, tournait.
Quel était ce miracle ? ce n’était point un miracle, ou tout au moins c’en était un explicable : lorsqu’il étaient arrivés à Paris, le soleil était caché derrière des nuages, mais depuis les nuages s’étaient dissipés, le soleil avait dardé ses rayons sur la terrasse, et sa chaleur avait mis les appareils en mouvement.
Au même instant Cerrulas parut dans le cadre de la porte :
— Eh bien ! dit-il, tu veux donc surprendre mon secret ?
Mais Pascal, anéanti par la surprise et l’émotion, resta immobile sans répondre ; ses yeux allaient de son père à la machine et de la machine à son père. Puis enfin, se jetant dans les bras de celui-ci :
— Oh ! mon père, s’écria-t-il, mon père !
— Eh ! parbleu, oui, cela marche. Me croyais-tu un fou ? Mais ce n’est rien : c’est de la science, ce n’est pas de l’industrie. Il faut autre chose, et je le trouverai. En attendant, ne nous laissons pas mourir de faim et allons déjeuner. Abeille nous attend.
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