Chapitre 8
Le lendemain, le premier soin de Pascal fut de choisir un logement. Il voulait le prendre assez grand pour le partager avec son père et sa sœur, car cette vie de bohémiens sous une hutte choquait ses idées sociales, mais Cerrulas s’y opposa.
— Que tu ne te réunisses pas à nous, je le comprends, dit-il ; car, lors même que la disposition intérieure de notre baraque permettrait cette réunion, le succès de ton affaire l’interdirait. Quel capitaliste voudrait traiter avec un homme demeurant rue de la Sablonnière, au fond d’un terrain vague, dans une hutte en planches ? d’un million il n’offrirait par 100 fr… Mais moi, je n’ai pas d’affaires à traiter avec les capitalistes. Ce terrain m’est commode pour mes expériences, disposé à souhait pour mes appareils. La lutte me plaît ; depuis sept ans j’y ai été heureux malgré notre misère. Enfin tu n’es pas maître de ton argent, il est à ton associé ; tu dois l’employer au succès de ton affaire et non à nos besoins. Plus tard, quand la fortune sera venue, nous verrons ; je serai le premier alors à te demander de faire quelque chose pour Abeille. Jusque-là laisse-nous vivre comme nous avons vécu.
Il prit donc un logement pour lui seul rue de Picpus, à quelques pas de la rue de la Sablonnière, qui venait d’être occupé par un officier en garnison à la caserne de Reuilly, et qui se trouvait dans des conditions décentes.
L’invention du noir décolorant datait déjà de près de deux années. Au moment où il l’avait trouvée, dans la fièvre de la joie et de l’espérance, Cerrulas avait pris tous les brevets nécessaires pour s’en assurer la possession en France, en Europe et en Amérique. Mais entre le jour de la délivrance de ces brevets et le jour de leur exécution, il s’était écoulé des semaines et des mois pendant lesquels l’enthousiasme s’était refroidi, et l’idée de l’application industrielle de la chaleur solaire un moment écartée, reprenant son pouvoir despotique, l’avait irrésistiblement dominé. Alors il avait remis à plus tard pour tirer parti de ses brevets. Son procédé de désulfuration des cokes, qu’il venait de vendre dans des conditions avantageuses, devait lui fournir des ressources plus que suffisantes pour continuer ses recherches et ses expériences ; à quoi bon s’imposer les tracas ou tout au moins les distractions d’une opération commerciale, quand chaque heure perdue profitait peut-être à un autre qui arriverait avant lui ? Pour lui désormais il n’y avait plus qu’une seule chose dans le monde – la chaleur du soleil – et comme tous ceux qui sont sous l’obsession douloureuse d’une idée fixe, il voyait partout des concurrents et des rivaux : un esprit intelligent pouvait-il avoir un autre sujet de réflexions et de recherches que la chaleur solaire ?
Débarrassé des formalités préparatoires qui retardent toujours la prise d’un brevet, Pascal pouvait donc, dès son arrivée à Paris, commencer et poursuivre son affaire ; – ce qu’il fit.
Pour obéir aux conventions prises avec M. Charlard, on ne devait établir une usine pour la fabrication du noir décolorant que s’il était impossible de vendre les brevets, soit à un raffineur qui voudrait, en se les appropriant exclusivement, gêner ses concurrents, soit à un industriel qui voudrait les exploiter.
Avant de consentir cette convention, Pascal avait longtemps discuté, car il lui paraissait étrange que pour une somme payée immédiatement on sacrifiât les produits considérables qui leur seraient acquis chaque année pendant la durée des brevets ; mais comme M. Charlard en avait fait une condition absolue, il avait dû céder. On ne pousse pas la lutte jusqu’à l’obstination avec un homme qui vous apporte 100 000 fr. Jusqu’à un certain point, Pascal trouvait cette libéralité du banquier inexplicable ; son désir de vente étant inexplicable aussi, il y avait une sorte de compensation.
Tout le sucre qui se consomme en France n’est point raffiné à Paris, mais c’est à Paris que se trouvent quelques-unes de raffineries les plus importantes et les plus riches.
À cette époque, la plus considérable de ces raffineries était celle de Grande-Pinte, qui avait reçu son nom du quartier dans lequel elle s’élevait. Occupant tout l’espace compris entre la rue de Charenton et le chemin de fer de Lyon, avec lequel elle se raccordait par un embranchement, cette raffinerie, établie à portée des arrivages de la matière première et dans d’excellentes conditions matérielles, avait donné à son propriétaire, M. Féline, une très grosse fortune et l’avait placé à la tête du commerce parisien.
La position de cette maison, son importance, la notoriété qu’elle s’était acquise dans le monde entier la désignaient naturellement au choix de Pascal, et ce fut par elle qu’il décida de commencer ses démarches.
— Ne te flatte pas trop de l’idée d’un succès, dit Cerrulas lorsque son fils lui communiqua son intention ; si Féline pouvait t’acheter ton brevet moyennant un morceau de pain, comme il me l’eût payé à moi-même, par exemple, l’affaire se serait faite très probablement, car ton brevet peut lui faire gagner 2 ou 300 000 fr par an ; mais tu ne meurs pas de faim, tu es soutenu par un capitaliste solide, tu demandes un prix raisonnable, je doute qu’il traite dans ces conditions. À ces gens-là il faut des moutons à égorger.
Pascal se dit que son père était bien pessimiste ; et, sans se laisser ébranler dans ses espérances, il se dirigea vers le quartier de la Grande-Pinte. Il avait revêtu d’élégants habits neufs qui avaient été apportés le matin, car on ne va pas proposer une affaire de plusieurs millions dans le costume râpé d’un maître d’étude de province.
La raffinerie de la Grande-Pinte, qui, pour traiter 200 000 kilogrammes de sucre, emploie 10 générateurs à vapeur donnant une force de 1000 chevaux et consommant 50 tonnes de charbon par vingt-quatre heures, s’annonce au loin par un gros nuage de fumée noire que vomissent continuellement les hautes cheminées des pompes à feu et des fours à revivification.
En franchissant la large porte qui ouvre sur la rue, Pascal eut un mouvement de fierté comme si cette usine allait lui appartenir pour une bonne partie. De son habileté et de sa force dépendaient maintenant son avenir et celui de Laure.
En homme qui ne doute de rien et qui apporte avec lui une fortune, Pascal demanda à voir M. Féline. Mais M. Féline n’était point ainsi visible pour le premier venu. Il lui fallut beaucoup de patience et une persévérance intelligente pour être admis auprès de l’ingénieur qui dirigeait l’usine.
Aux premiers mots, celui-ci l’arrêta poliment :
— Monsieur, dit-il, depuis dix ans je m’occupe de l’industrie des sucres, et pendant ces dix années j’ai vu au moins deux cents personnes qui avaient inventé de nouveaux procédés de décoloration.
Pascal eût reçu un coup de marteau-pilon sur la tête, qu’il n’eût pas été mieux aplati. Il lui fallut plusieurs secondes pour se remettre. Alors il commença à expliquer l’invention de son père et les propositions qu’il voulait soumettre à M. Féline.
— Je rapporterai ces propositions à M. Féline, dit l’ingénieur en rompant l’entretien ; s’il juge à propos de les discuter avec vous, il aura l’honneur de vous prévenir.
Ce fut tout ce que Pascal put en tirer ; le procédé paraissait-il mauvais, ou bien paraissait-il bon, l’ingénieur ne s’expliqua pas, et rien dans ses paroles ou dans son attitude ne trahit au dehors son sentiment.
Eh quoi ! c’était là l’accueil qu’on faisait à une invention qui allait révolutionner l’industrie des sucres ! Pascal sortit indigné. Ces gens étaient des routiniers, des sourds qui ne voulaient pas entendre, des aveugles qui ne voulaient pas voir. Ils ne méritaient pas de participer à la fortune qu’il leur apportait.
Huit jours s’écoulèrent sans qu’il reçût de réponse à sa proposition. À bout de patience, il allait s’adresser à un autre raffineur, lorsqu’une lettre le prévint que M. Féline l’attendait le lendemain, chez lui, rue de la Chaussée-d’Antin.
Ceux qui passent rue de la Chaussée-d’Antin devant une large porte cochère enchâssée entre deux hautes maisons ne peuvent guère se douter que derrière cette porte se trouve l’un des plus beaux et des plus curieux hôtels de Paris ; mais si la porte s’ouvre pour donner passage à une voiture, ils aperçoivent une longue allée plantée de vieux ormes, et au bout de cette allée qui s’enfonce entre deux murs, s’élève, se détachant sur un fond de verdure, une construction dans le style du Garde-Meuble qui, toutes proportions observées, a la grâce et la beauté de ce palais, – c’est l’hôtel de M. Féline.
À raison de l’heure matinale qui lui avait été fixée, sept heures, Pascal avait pensé qu’il trouverait M. Féline au saut du lit on en train de prendre son premier déjeuner, et qu’il pourrait lui expliquer son affaire tranquillement en ne négligeant aucun détail.
On le fit entrer dans un salon qui précédait le cabinet du commerçant, et il tomba au milieu d’une douzaine de personnes qui, arrivées avant lui, attendaient leur tour d’audience. Toutes ces personnes se connaissaient et causaient. Au bout d’une demi-heure, il sut quelle haute position occupait dans l’administration, la politique, la finance, le commerce, celui qu’il avait cru n’être qu’un simple raffineur. Il y avait là des directeurs de grandes sociétés de crédit, des administrateurs de compagnies d’assurance, des industriels, des ingénieurs, des faiseurs d’affaires. Peu de temps après lui entra dans le salon un nouveau venu qui, au lieu d’attendre, alla frapper à la porte du cabinet et entra aussitôt. Il portait à sa boutonnière une rose de décorations multicolores, et dans son bras il tenait une grosse serviette de maroquin sur laquelle on lisait en lettres d’or : « Préfecture de la Seine, secrétariat général. »
Pascal, qui pendant ses huit jours d’attente avait cru que M. Féline voulait employer avec lui le système de l’impatience, commença à croire que son invention, malgré ses admirables résultats, pouvait bien n’être que peu de chose aux yeux d’un homme qui avait de pareilles affaires.
Les heures s’écoulèrent ; les personnes arrivées passaient dans le cabinet, et il en survenait d’autres qui faisaient antichambre ou passaient aussitôt. Trois ou quatre fois M. Féline reconduisit ces personnes jusqu’à la porte de son cabinet, et pour l’une d’elles il vint jusqu’au milieu du salon.
Pascal put alors l’examiner ; c’était un petit homme très gras, aux bras courts, marchant, posément, avec précaution, la tête droite, immobile, comme si cette tête était une cruche pleine d’un liquide précieux que le moindre mouvement pourrait faire déborder : il était habillé de vêtements en gros drap, sa cravate blanche était un mouchoir de coton, ses souliers en cuir lacés laissaient voir des bas bleus. En tout, la simplicité d’un homme qui est obligé d’observer une rigoureuse économie.
Et cependant ce bonhomme économe était l’un des plus riches commerçants de France : il était de toutes les grandes affaires, sociétés de crédit et de banque, chemins de fer, mines, exploitations, navigations, assurances : président des unes, administrateur des autres, conseil de toutes. Pas une grande opération ne se fondait sans qu’on demandât son concours ; et son nom était cliché à la troisième page des journaux, sous la rubrique : « membre du conseil de surveillance » de toutes les Sociétés qui pêchaient dans l’eau trouble de la publicité.
Bien entendu, un homme aussi considérable n’avait pas pu rester en dehors des conseils du gouvernement. Il n’était pas député, parce que les électeurs parisiens n’avaient pas voulu de lui, mais il était de toutes les commissions auxquelles on peut être nommé quand on est recommandé et poussé par beaucoup de millions. Et malgré tout cela, pas le moins du monde fier, le bon bourgeois parisien. Ce n’est pas lui qui eût jamais blessé personne par l’étalage de sa richesse ou de son importance. Bien au contraire, humble avec chacun, simple avec tous, le riche comme le misérable. Quand il était obligé de parler de sa fortune, il disait « mon petit avoir » ; quand il s’agissait de sa maison de campagne, magnifique château sur les bords de la Seine, aux environs de Poissy, il ne la désignait jamais sous un autre nom que « ma maisonnette. » – « Elle n’est guère belle, mais j’ai fait ce que me permettait mon petit avoir pour la mettre en valeur. J’ai construit cette année quelques châssis à primeurs pour avoir des pêches au mois de février. L’année dernière, je me suis ruiné à élever un jardinet d’hiver pour y placer un araucaria de 20 mètres. » Et quand on le consultait sur quelqu’un, quelle modestie dans ses appréciations ! « Dans ce qu’il est, c’est un homme qu’on peut obliger de 100 000 fr. ; dans ce qu’il est, c’est un commerçant sûr. » Naturellement il suffisait qu’un homme si riche et si bienveillant fît partie d’une société pour que ses confrères le plaçassent aussitôt à leur tête ; il se laissait faire avec une inépuisable bonne volonté, non par amour-propre, mais parce que, comme il le disait lui-même, il se croyait en situation de rendre quelques services. Alors il ne ménageait ni son temps ni sa peine ; et bien qu’il ne fût pas orateur, il ne reculait jamais devant un discours à prononcer dans les sociétés de bienfaisance ; même dans les comices agricoles ou horticoles il trouvait toujours quelque bonne parole à dire. Une de ses allocutions prononcées au comice horticole de Meulan donne une idée de son genre d’éloquence par cette péroraison : « Nous ne terminerons pas sans signaler les pensées mises au concours ; certes elles étaient belles et variées, mais combien moins belles cependant et moins variées que celles que les nombreux visiteurs de notre Exposition emporteront dans leur tête et dans leur cœur ! » Tout l’homme était dans cette phrase dont les sceptiques seuls pouvaient se moquer.
Vers dix heures, le salon se trouva vide, Pascal pensa que son tour était arrivé ; mais pendant une demi-heure on le laissa encore attendre ; puis enfin M. Féline ouvrit la porte de son cabinet, et du seuil lui fit signe qu’il pouvait entrer.
M. Féline s’assit devant un bureau chargé de papiers, et, regardant Pascal d’un air sévère :
— Vous êtes la personne dont m’a parlé le directeur de mon usine ? dit-il.
— Oui, monsieur, répondit Pascal, qui, mal assis sur sa chaise, se sentait gauche et tremblant.
— On me dit que vous avez inventé un nouveau noir décolorant appelé, selon vos espérances, à remplacer le charbon animal. C’est là votre prétention ?
Un juge d’instruction qui interroge un criminel ne le fait pas plus durement.
— Sans doute, continua M. Féline, vous désirez faire des expériences et vous avez pensé à la raffinerie de la Grande-Pinte : eh bien ! Monsieur, la raffinerie est à votre disposition, vous vous entendrez avec mes chimistes ; l’industrie doit venir au secours de la science, ce sont deux sœurs.
Et, sur cette belle phrase, il repoussa une feuille de papier, qui était devant lui. Si Pascal avait osé lever les yeux, il aurait trouvé dans cette feuille couverte de barbouillages l’explication de la longue attente qui lui avait été imposée après le départ de toutes les personnes qui avaient reçu audience.
La dernière de ces personnes était le directeur d’une Compagnie financière qui avait fait signer à M. Féline un certain nombre d’actions ; or, ce qui coûtait le plus à cet homme heureux, c’était de donner sa signature ; non pas qu’il considérât qu’une signature apposée au bas d’une action engageait à quelque chose ; il avait à ce sujet des idées que les tribunaux auront bien de la peine à détruire chez les financiers ; mais sa répugnance tenait à une tout autre raison.
Il était arrivé à Paris à quinze ans, venant d’Auvergne, sans un sou dans la bourse et sans autre instruction dans la tête que celle qu’il avait pu attraper l’hiver à l’école de son village, mais comptant réussir par deux forces dont il se sentait richement pourvu : une volonté de fer et une persévérance opiniâtre. L’argent était venu, petit à petit d’abord, plus vite ensuite, et la bourse s’était remplie ; mais la tête, dont il ne s’occupait pas, était restée vide. Que lui importait ? c’était la fortune qu’il voulait. À la longue il l’avait obtenue, et plus considérable, plus prodigieuse qu’il n’avait pu la rêver. Mais cette fortune, par la loi d’attraction ordinaire aux choses de ce monde, avait appelé les honneurs et les fonctions importantes, alors il avait reconnu avec désespoir qu’un métal brut prend mal la dorure, et que, pour qu’il simule le vrai, il faut qu’il ait reçu au moins une certaine préparation. Bonne au bas d’un billet qui ne devait circuler que parmi les escompteurs du quartier des halles, la signature « Féline », tracée dans un caractère primitif, en lettres maladroites et disgracieuses, devenait peu convenable au bas d’une délibération de la commission municipale ou d’un procès-verbal d’une grande Société financière. Que n’eût-il donné pour avoir la signature rapide, élégante ou négligée de ces pauvres diables qui ne possédaient pas seulement 100 000 fr. de rente ! Avec la persévérance qu’il mettait à tout, il travaillait cependant courageusement pour l’acquérir ; mais le succès répondait mal à ses efforts. Malgré les innombrables feuilles de papier qu’il consommait dans ses essais, les lettres restaient grossières, les parafes enfantins : pour l’écriture aussi bien que pour les manières, l’élégance et la simplicité ne s’improvisent pas.
En entendant parler d’expériences à la Grande-Pinte, Pascal, surpris, se recula.
— Vous n’avez rien à craindre, poursuivit M. Féline ; vous trouverez auprès de mes chimistes toutes les facilités désirables ; dans ce qu’ils sont, ce sont des esprits sûrs.
— Mais ce n’est pas d’expériences qu’il s’agit, interrompit Pascal ; ces expériences ont été faites, elles ont pleinement réussi ; je venais vous proposer mon brevet.
— Un brevet à moi, monsieur ; je n’ai jamais acheté un brevet, cela est contraire à mes principes ; je ne reconnais pas le brevet. Qu’est-ce qu’un brevet ? Une entrave à l’industrie. De quel droit venez-vous gêner mon commerce ?
— Du droit qu’a tout propriétaire d’empêcher autrui de se servir de sa chose sans lui payer une redevance.
— Sa chose ! mais comment un brevet est-elle votre chose plutôt que la mienne ? Ce que vous avez trouvé, je pouvais le trouver moi-même.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas trouvé ?
— Parce que je ne l’ai pas cherché.
— Moi, je l’ai cherché parce que j’avais un intérêt ; si cet intérêt n’avait pas existé, je n’aurais jamais cherché, et par conséquent je n’aurais pas trouvé. Croyez-vous vraiment qu’un pauvre diable de professeur comme moi s’amuserait à poursuivre la découverte d’une invention rien que pour avoir le plaisir de penser que cette invention fera la fortune d’un grand industriel. On ne se dit pas : « Si je trouvais un nouveau charbon décolorant, cela pourrait faire gagner 100 000 ou 200 000 francs par an à M. Féline ; il faut que je donne tout mon temps et toute mon intelligence à cette recherche, cela lui sera agréable » ; non, on se dit : « Cela me fera gagner un million ou deux », et l’on cherche courageusement. Est-ce que si vous aviez travaillé pour enrichir les épiciers qui vendent vos produits, vous auriez déployé la même ardeur à faire fortune ?
— Ma fortune est à moi ; elle offre tous les caractères de la propriété.
— Et mon idée ? on gagne une fortune pour en jouir. Moi je poursuis la réalisation d’une idée, pour moi d’abord cela est vrai, mais en même temps pour les autres qui jouiront de mon invention tandis qu’ils ne jouissent pas de votre fortune. Mettons en commun les produits du travail matériel et du travail intellectuel, je le veux bien ; mais si vous voulez partager avec moi sans me permettre en même temps de partager avec vous, non.
— Vous êtes socialiste, monsieur, nous ne pouvons pas nous entendre ; moi, je ne suis pas socialiste.
— Vous ne l’êtes pas pour ce qui vous appartient, mais pour ce qui appartient aux autres ?
— Mon cher monsieur, je vous ai déjà dit que je ne vous reconnaissais pas de droits à votre invention ; et d’avance, sans la connaître, je suis certain de vous le prouver. Voyons, de quoi s’agit-il ?
Pascal expliqua la composition du nouveau noir décolorant et ses propriétés. Pendant qu’il parlait, M. Féline se leva et prit un volume manuscrit qu’il se mit à feuilleter.
— Très bien ! dit-il, voici votre brevet.
Et comme Pascal ouvrait des yeux étonnés :
— J’ai soin, dit-il, de faire copier tous les brevets qui, de près ou de loin, se rapportent à l’industrie des sucres.
— Puisque vous ne les achetez jamais ? hasarda Pascal.
M. Féline ne répondit pas ; il n’était pas dans ses habitudes de donner ainsi l’explication de ses actions.
— Par une note de mes chimistes mise en marge de votre brevet, poursuivit M. Féline, je vois que votre noir décolorant n’est qu’un perfectionnement des schistes carbo-bitumineux de Ménat dans le Puy-de-Dôme, qui ont été déjà essayés. Vous voyez donc que vous n’avez rien inventé du tout, et que, comme tant d’autres, vous avez pris un brevet pour exploiter avec monopole une chose qui appartient à tout le monde. C’est toujours la même histoire.
— Pardon ; le charbon que donnent les schistes de Ménat n’enlève pas la chaux mise en excès dans les liquides sucrés, et mon noir l’enlève parfaitement ; ces schistes ont encore cet inconvénient de contenir du bisulfure de fer qu’il est impossible de séparer et qui, passé à l’état de protosulfure, réagit sur la matière colorante des sirops et augmente leur intensité, au lieu de les décolorer. Vous voyez donc que nous avons trouvé quelque chose. Il est vrai que ce quelque chose nous ne l’avons pas tiré de rien ; mais c’est la loi de la nature. Voilà pourquoi, ayant trouvé ce procédé qui, pour une industrie comme la vôtre, peut donner une économie considérable, je venais vous proposer de vous le céder.
— Je vous ai répondu là-dessus ; je me croirais complice d’un acte indélicat en achetant un brevet.
Il n’y avait qu’à quitter la place. Pascal se leva. Mais avant qu’il arrivât à la porte, M. Féline l’arrêta :
— Il faut dire aussi, fit-il d’un air fin, que votre procédé, dans ce qu’il est, tombe trop facilement sous le coup de la contrefaçon. Je ne sais pas ce qu’il vaut, mais s’il donne les résultats que vous annoncez, vous pouvez être certain d’avance qu’il sera contrefait par tout le monde et qu’on se passera de vous. Vous chauffez à 260 degrés, dites-vous, je chauffe à 250 ou à 270 degrés : vous employez du goudron, j’emploie, moi, une autre matière carburante à bas prix ; comment me prendrez-vous !
— Est-ce qu’un honnête commerçant ose se faire contrefacteur ?
— Je ne sais pas, et cependant ne devrions-nous pas tous nous entendre pour échapper aux inventeurs qui nous exploitent et rendre au domaine public ce qu’ils ont eu l’adresse d’en soustraire ? Il y a des circonstances où le devoir d’un citoyen est d’entrer en révolte contre la loi. Tenez, monsieur, avant de sortir d’ici, laissez-moi vous donner un conseil : vous êtes jeune, professeur, m’avez-vous dit ; moi, je suis vieux et j’ai l’expérience des affaires et du commerce. Renoncez à votre brevet, notez que je ne dis pas à votre procédé. Laissez-le tomber dans le domaine public, et contentez-vous de la part glorieuse qui revient aux savants, lesquels ont toujours donné libéralement le fond sur lequel on a greffé les inventions industrielles. C’est le conseil d’un homme qui veut vous éviter des tracas. D’autres que vous sont entrés dans cette pièce et se sont assis à la place que vous occupiez tout à l’heure ; à tous j’ai tenu le langage que je vous tiens aujourd’hui. Les uns m’ont écouté, les autres ont, malgré tout, voulu lutter. Eh bien ! vous ne savez pas ce qu’est cette lutte d’un homme seul contre une coalition d’intérêts.
— Il a la loi pour lui.
— La loi ! Vous ne savez pas ce que peut la loi. Il y a déjà plusieurs années, un appareil a apporté dans l’industrie du raffineur une révolution autrement capitale que celle que vous proposez : c’est la turbine de MM. Rohfs et Seyrig, qui a réduit la durée du raffinage à moins de jours qu’on n’employait de mois avant eux. Eh bien ! lisez l’histoire de leurs batailles : pendant sept années, ils ont plaidé, gagnant ici, perdant là, et cela contre un seul contrefacteur ; lisez l’histoire des luttes de Sax, le fabricant d’instruments, qui ont duré treize ou quatorze ans ; lisez celles qui se sont engagées pour les brevets de Christofle, et qui ont nécessité plus de deux cents jugements. Les inventeurs ont triomphé, me direz-vous. C’est vrai : on leur a payé des dommages-intérêts, mais on ne leur a pas payé le temps perdu dans ces procès, l’énergie déployée par eux ; on ne leur a pas payé leurs misères et leurs souffrances. Le brevet d’invention est un engrenage : une fois qu’on s’est laissé prendre par un doigt, la main est attirée ; après la main, vient le bras ; après le bras, le corps. Encore un coup, renoncez à votre brevet : si vous aimez la tranquillité, retournez à votre classe.
Cet accueil était loin de celui que Pascal avait espéré ; cependant il ne sortit pas découragé.
— Bah ! se dit-il, celui-là est trop riche, il est gavé, il n’a plus faim ; un autre sera plus empressé.
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