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Chapitre 2

Philippe et son ami marchaient depuis une heure sans songer à la fatigue. En ce moment le soleil les éclairait d’aplomb et chauffait l’atmosphère au degré de l’étuve. A un détour du chemin une jolie guinguette offrit tout à coup à leurs yeux l’abri de ses tonnelles en houblon. Ils s’assirent sous la plus ombreuse devant un pot et des verres. Philippe bourra sa pipe en bois et en approcha la flamme.

« Cinq ou six ans plus tard, reprit-il après s’être désaltéré, mon père se retira du commerce et vint, avec ma mère, s’établir ici près de moi. Louise fit naturellement partie de l’émigration. N’ayons garde d’omettre que mon cousin les y avait devancés pour entrer chez un droguiste. Il en résultait que fréquemment nous nous retrouvions tous autour d’une même table comme autrefois en province. Mais combien, les uns et les autres, le temps nous avait déjà modifiés ! Les grâces, chez Louise, lesquelles n’étaient jadis pour ainsi dire qu’en bourgeons, s’épanouissaient actuellement en belles fleurs qui l’enveloppaient de charmes irrésistibles. Pendant que Jacques, devenu un grand et robuste garçon, aspirait, du consentement maternel, ouvertement à l’épouser, je sentais renaître en moi mes vieilles prétentions sur elle, avec l’émotion juvénile en moins. Je l’avoue à ma honte, une pensée de séduction vulgaire m’animait ; je ne méditais rien moins que de l’emmener vivre avec moi au quartier latin. A l’exemple de beaucoup d’hommes, plus vicieux par fanfaronnade que foncièrement vicieux, j’eusse été heureux de faire pièce à mon cousin en lui enlevant une femme qui pouvait devenir sienne, et fier de montrer à mes amis une maîtresse si belle et si décente. En attendant, parce que je craignais que la perspective d’un mariage ne fit pencher, dans l’âme de Louise, la balance en faveur de Jacques, je ne me faisais pas faute de le mortifier et de le ridiculiser devant elle toutes les fois que l’occasion s’en présentait. Dans le nombre des plaisanteries que je renouvelais sans cesse, il en était une qui manquait rarement son effet. Du ton le plus sérieux : « Bonjour, Jacquot, » lui disais-je chaque dimanche matin en l’apercevant, « as-tu déjeuné ? » Dans leur argot, les rapins appellent cela une scie. Jacques ne pouvait pas s’y habituer. Il se tenait à quatre pour ne pas se fâcher ; sur son visage assez pâle, le sang se portait de préférence à son nez en bec d’oiseau comme à la crête d’un dindon en colère, et lui donnait un air vingt fois plus grotesque. Avec un peu plus de pénétration, je me serais épargné le souci d’en avoir peur. Louise ne l’avait jamais aimé ; mais depuis qu’il l’entretenait de mariage, qu’il lui parlait de ses travaux, qu’il lui confiait ses espérances, elle en était venue presque à le haïr.

« Au reste, je n’en étais guère plus avancé. L’intelligence et le caractère de Louise s’étaient singulièrement développés depuis nos premières et innocentes amours. La pauvre fille, qui était l’honnêteté même et qui savait parfaitement que je ne voulais pas être son mari, ne parvenait qu’à force d’indulgence à ne pas voir dans mes propositions autant d’injures. Elle se bornait à prendre des précautions pour ne pas se trouver seule avec moi. Si le hasard me ménageait, quoi qu’elle en eût, un tête-à-tête avec elle, je me trouvais en face d’un petit dragon qui me tenait tête et me raisonnait au point de me dérouter et de me réduire au silence. J’étais froissé, irrité, exaspéré, je n’oserais dire malheureux ; car, en toute cette aventure, j’étais le jouet bien moins de la passion que de ma vanité.

« Entre ma mère, d’une part, qui, de plus en plus sensible à l’hypocrisie de Jacques, avait décidé qu’il épouserait Louise ; de l’autre, entre mon cousin et moi qui la courtisions dans des vues essentiellement différentes, la position de la jeune fille était intolérable. Parce qu’il ne lui convenait ni d’épouser Jacques ni d’être ma maîtresse, la maison devenait pour elle une sorte de purgatoire où elle expiait les prétentions et les sottises d’autrui. En dessous, et c’était son droit, elle songeait à s’en échapper au moyen d’un coup de tête qui s’accordait avec les élans de sa nature aimante. Tandis que nous nous disputions ses faveurs, mon cousin et moi, un troisième amoureux, dans la coulisse, nous faisait jouer, sans le savoir, le rôle ridicule des deux voleurs de la fable. Vous devez présumer quelle fut notre stupéfaction à nous tous le jour où Louise, prenant ma mère en particulier, lui avoua en rougissant qu’elle aimait quelqu’un et qu’elle désirait avoir son consentement pour se marier.

« Je renonce à vous peindre l’état de ma mère à cette nouvelle. Ce fut plus que du désappointement, presque du désespoir. Louise, à la longue, lui était devenue nécessaire ; à moins de sa pupille, elle se sentait tout aussi gênée qu’un premier rôle de tragédie sans confident. Outre cela, la jeune fille, qui était gaie, qui avait une mémoire heureuse, une voix juste et d’un timbre agréable, chantait, tout en travaillant, ou des noëls ou de vieilles chansons, et rendait par là l’intérieur de la maison moins monotone et moins triste. Une considération personnelle, mais, je crois, purement instinctive, plaidait chez ma mère en faveur de Jacques, bien plus que celle des perfections de ce Jacques. Le mariage de ce dernier était naturellement subordonné à sa position ; or, sa position était loin d’être assez solide pour le poids d’un ménage : il y avait donc tout lieu de croire que Louise resterait encore de longues années à la maison. Au total, ma mère, excellente femme du reste, comme vous le verrez plus tard, avait néanmoins ses petits défauts ; elle était d’un caractère entier et opiniâtre. Sans parler des droits qu’elle se croyait à la reconnaissance de Louise, elle la considérait un peu comme sa fille, et, à ce titre comme un fief, une propriété, un nègre en servage dont elle se flattait de pouvoir disposer à sa fantaisie. A part mon cousin et le reste, rien ne pouvait la froisser plus cruellement que de voir la jeune fille se choisir un mari sans la consulter.

« Dans la maison dont nous occupions un étage, rue des Marais, habitait, depuis près de six ans, un jeune ouvrier facteur de pianos, Allemand de Vienne, qui s’appelait Georges Moser. Représentez-vous un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de moyenne taille, avec des cheveux blonds, des yeux bleus, un nez aquilin, un teint blanc et rose, et une petite touffe de favoris laineux d’une nuance excessivement claire de chaque côté des joues. Tout en son visage, plus qu’en celui d’aucun autre, respirait l’honnêteté, la candeur, la sérénité. Il travaillait dans les ateliers d’Érard, cour de Bretagne, au faubourg du Temple. Chose à noter, peut-être, sans ma mère n’eût-il jamais même soupçonné l’existence de Louise. Ma mère s’ennuyait et voulait se remettre au piano. Son instrument, pour n’avoir pas été accordé depuis quinze ans au moins, avait besoin d’une réparation considérable. Il était naturel qu’elle pensât à Moser, dont on lui avait parlé comme d’un très-habile ouvrier. Le jeune Allemand s’éprit de Louise à première vue, et Louise devina sur-le-champ sans déplaisir le sentiment qu’elle lui inspirait. Il était jeune, doué d’une figure charmante, gagnait bien sa vie, passait pour un garçon rangé, avait, en un mot, tout ce qu’il fallait pour plaire à une fille raisonnable. Louise l’encouragea d’abord des yeux. Ils se rencontrèrent dès lors fréquemment dans les escaliers ou à la promenade. Ils avaient eu insensiblement des entretiens furtifs ; finalement ils étaient convenus de se marier.

« Ma mère se flatta tout d’abord de découvrir dans une enquête sur la vie de Moser des prétextes de s’opposer raisonnablement au mariage, mais à la suite de renseignements puisés à des sources authentiques, elle fut contrainte de s’avouer à elle-même que le choix de la jeune fille était excellent. Ses objections contre ce mariage ne pouvaient donc plus être prises que dans le sentiment. Voici à peu près ce qu’elle dit à sa pupille : « Je n’ai pas cessé d’avoir pour toi la tendresse d’une mère et, à ce titre, j’ai bien quelques droits à ton obéissance. Je me suis flattée que tu ne sortirais pas de la famille et que tu épouserais Jacques. C’est un brave garçon qui t’aime et qui te rendra heureuse. Tu me blesserais mortellement en trompant mon espoir. Réfléchis. » Quelle impression cela pouvait-il faire sur le cœur d’une fille amoureuse ? Louise se borna à répliquer qu’elle aimait Moser et qu’elle n’aimerait jamais mon cousin, ce qui était décisif. Ma mère n’en persista pas moins opiniâtrément à vouloir la faire changer d’avis. Notre maison se partagea en deux camps. Si mon père et moi nous déclarâmes en faveur de la jeune fille, il n’est pas besoin de dire à quel parti Jacquot se rangea. D’ailleurs, la fermeté virile que Louise puisait dans l’amour la rendait capable de tenir tête à toute la maison. Sa résistance inflexible occasionna chez ma mère une irritation profonde. Quelques jours avant le mariage, dans une dernière scène, sous l’empire du ressentiment, elle lui dit : « Je te déclare, Louise, que, si tu passes le seuil de cette maison pour te marier avec Moser, je ne te reverrai jamais, que tu seras pour moi absolument comme si tu étais morte. — Vous me mettez au désespoir, madame, répondit la pauvre fille les larmes aux yeux. Si je vous obéis, je suis malheureuse ; si je vous résiste, vous me retirez votre tendresse. Vous ne pouvez pas douter de mon respect et de mon dévouement. Mais je vous redirai avec douleur que j’ai engagé ma parole et que je ne puis pas y manquer. J’espère encore, madame, que vous finirez par me rendre justice et que votre colère contre moi ne durera pas toujours. » Elle se maria, et je ne la revis plus.

« Notre intimité, je l’affirme, ne dépassa point les bornes que j’ai indiquées. Peut-être trouverez-vous que je me suis trop appesanti sur ces détails ; toutefois, je ne l’aurai pas fait inutilement, si vous êtes actuellement convaincu qu’il n’exista jamais de fille plus honnête et plus imperturbable dans sa droiture. Après cela, il vous est permis d’apprécier si j’avais le droit de la traiter comme je le fis à Vincennes et jusqu’à quel point, en cette rencontre, ma conduite fut gratuitement brutale. J’appartenais alors à la catégorie de ces jeunes gens qui s’imaginent que l’argent supplée toutes choses. Je fus littéralement un autre homme du jour que je pus mesurer l’étendue du mal qui était résulté de ma sotte outrecuidance,…. »

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