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Chapitre 3

A ce point du récit, Philippe, qui se sentait les paupières lourdes, s’avisa que Jean faisait des efforts héroïques pour ne pas dormir. Sous l’influence de la fraîcheur du berceau, les deux amis se livrèrent insensiblement au sommeil. Après une heure environ de cette méridienne, ils se réveillèrent pour se regarder en riant. Puis, tout à fait reposés et rafraîchis, ils quittèrent la guinguette et poursuivirent leur promenade. Le soleil s’inclinait déjà sensiblement vers l’ouest ; les ormes de la route projetaient de grandes ombres obliques ; un vent léger se levait du nord et caressait agréablement le visage. A la prière de Jean, Philippe reprit :

« Pour renouer la fête de Vincennes au jour où je revis Louise, il faut faire ici une enjambée de sept à huit mois au moins. J’allais chaque matin à la Charité, comme j’y vais encore aujourd’hui, où j’ai, sous le docteur Maison, un service actif dans deux salles : l’une de femmes, la salle Sainte-Anne, à titre d’aide clinique ; l’autre d’hommes, la salle Saint-Charles, à titre d’externe des hôpitaux.

« Avec cette indifférence stoïque que donne bientôt le spectacle des souffrances les plus aiguës, j’entrai un jour de meilleure heure que de coutume dans la salle Sainte-Anne, où j’avais divers pansements à faire. C’était un peu avant la visite du chef de clinique et la leçon du professeur. Tout en accrochant mon chapeau à un lit et en liant un tablier autour de moi, je dis à la fille de service : « Eh bien, madame Élisabeth, qu’y a-t-il de nouveau ce matin ? — Il y a quelqu’un au no 22, me répondit-elle. — Qu’est-ce que c’est ? ajoutai-je. — Je ne sais pas, repartit madame Élisabeth ; elle me fait l’effet d’être bien mal. Depuis hier soir qu’elle est ici, le délire ne l’a pas quittée. Les numéros d’à côté se plaignent de n’avoir pas pu dormir à cause du tapage qu’elle a fait cette nuit. » Ces détails étaient pour moi d’une banalité peu capable de frapper mon attention. Je n’en préparais pas mes emplâtres avec moins de flegme.

Toutefois, au droit du no 22, dominé par une curiosité purement machinale, je tournai la tête vers la nouvelle malade. Quelle secousse ! Je ne sache pas qu’on puisse être, à l’improviste, remué par une commotion plus forte et plus douloureuse. Appréciez-en la cause. Dans le visage pâle et bouleversé de la malade, je retrouvais tous les traits de Louise !… Après cela, peut-être me trompais-je. Je m’approchai. Pour mon supplice, il n’était pas d’erreur possible. La physionomie que j’avais sous les yeux, bien que ravagée par la maladie, était gravée dans mon souvenir en caractères si nets et si profonds que je ne pouvais pas me méprendre. Louise !… La stupeur me clouait sur place, tandis que des angoisses déchiraient ma poitrine. Que d’imaginations douloureuses affluèrent en même temps à mon esprit ! Elle, que j’avais quittée si heureuse, quelle série de malheurs l’avait donc jetée sur un lit d’hôpital ? Sa présence ici pouvait-elle recouvrir moins qu’un drame horrible ? Quel était ce drame ? Je lui pris la main, je la questionnai, je l’appelai par son nom. Elle ne me vit ni ne m’entendit. Sa peau était moite et brûlante ; sa respiration embarrassée, pénible ; ses yeux hagards roulaient follement dans les orbites.

« Si je fis ma besogne à la hâte, si les malades eurent à se plaindre de ma brusquerie et de mon inattention, c’est ce dont je ne me préoccupai guère. J’étais aux prises avec les plus vives anxiétés, j’attendais dans une mortelle impatience l’arrivée du chef de clinique. A peine, dans sa tournée, approcha-t-il du no 22, que j’accourus. La situation morale de Louise rendait extrêmement difficile, sinon impossible, l’appréciation exacte de son état physique ; il fallait, au préalable, s’efforcer d’éteindre la fièvre intense à laquelle elle était en proie. Le chef de clinique qui, à ma prière, se livra à un long examen, ne sut en définitive que prescrire une potion calmante. Je la fis prendre moi-même à la pauvre femme. Je ne m’éloignai de son lit qu’à regret ; j’étais pitoyablement affecté. Avant de partir, je la recommandai chaudement à madame Élisabeth ; non content de cela, je vins demander de ses nouvelles dans la soirée. J’eusse de bon cœur veillé toute la nuit auprès d’elle. Pour la première fois, depuis bien longtemps, mon sommeil fut plein de trouble. Toute cette agitation, peu en harmonie avec l’insouciance que vous me connaissez, pourra vous surprendre, et, de fait, j’ai assisté à bien d’autres misères sans m’émouvoir. Mais, vous le concevrez aussi sans beaucoup de peine, Louise était pour moi un être à part ; elle me rappelait mille doux souvenirs : mon pays, mon enfance, mes promenades, la mère Leclère qui tant de fois m’avait porté dans ses bras, enfin, les premières et indicibles sensations de l’amour, et, ma foi, j’avais beau me tenir à quatre, tout cela échauffait mon sang et élevait la froide température de mon âme…

« Le lendemain, à mon entrée dans la salle Sainte-Anne, je fus accueilli avec les paroles les plus rassurantes. Louise avait passé une nuit calme, et la raison lui était entièrement revenue. Dans la crainte que ma présence inopinée ne lui causât une trop vive émotion, je n’allai pas tout de suite à elle, quelque envie que j’en eusse ; je chargeai madame Élisabeth d’aller la prévenir qu’il y avait là une personne qui demandait à la voir, un ami, Philippe, étudiant en médecine, de service dans la salle même. Madame Élisabeth vint bientôt me dire que la malade m’attendait.

« Dès qu’elle m’aperçut, Louise essaya de se lever ; je lui fis signe de n’en rien faire. J’avais des battements de cœur à étouffer, et je me rappelle même que mes jambes n’étaient point trop solides. D’une voix éteinte par l’émotion : « Toi ici, ma pauvre Louise ! dis-je en lui prenant la main, qu’est-ce que ça veut dire ? que t’est-il arrivé ? » Elle attacha sur moi des regards pleins de mélancolie où je lus à la fois que je méritais des reproches et qu’elle me pardonnait. « Ah ! sans le vouloir, dit-elle, vous m’avez fait bien du mal, monsieur Philippe. » Je reculai d’un pas et la regardai avec stupeur. « Moi ! fis-je. — J’ai dit sans le vouloir, reprit-elle ; car je vous sais incapable d’avoir eu jamais l’intention de me rendre malheureuse. » Mon intérêt était excité au plus haut point. Je me rapprochai. « Je ne te comprends pas, ma bonne Louise, dis-je à mi-voix ; à part une pensée mauvaise que j’ai nourrie contre ton honnêteté, pensée que tu as déjouée par ta conduite, je ne sache pas que j’aie d’autre faute à me reprocher dans mes relations avec toi. — Avez-vous donc oublié notre rencontre de Vincennes ? me demanda-t-elle. — Non, certes, répondis-je ; je me souviens même de m’y être conduit assez grossièrement. Mais je dois dire, pour ma défense, que je n’avais pas la tête bien libre. — Je ne vous en veux pas, me dit Louise. Cependant, apprenez que de cette rencontre ont découlé tous les maux qui font que vous me voyez ici. » J’étais confondu.

« En effet, j’avoue que, pour moi, jamais plus impénétrable problème n’avait été proposé à la sagacité d’une intelligence humaine. Je renonçai sur-le-champ à l’honneur d’en découvrir la solution, et suppliai Louise de m’épargner, par une explication rapide, la peine de la chercher. Fragment par fragment, en partie avant la visite, en partie après, elle m’apprit tant bien que mal ce que j’avais hâte de savoir. Avec votre imagination, vous comblerez à loisir les lacunes d’un récit nécessairement fort incomplet. Je suis certain, en outre, que les ressources d’une psychologie ingénieuse ne vous manqueront pas pour expliquer et souder des faits dont je ne puis que vous garantir la parfaite exactitude… »

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