‹ Une chanteuse des ruesChapitre 4 sur 8 · Chapitre 4

Chapitre 4

Philippe se reposa un moment et poursuivit :
« Vous connaissez Louise, et j’ai peu de chose à modifier dans le portrait que je vous ai fait de Moser. Il eût été difficile de rencontrer deux natures mieux assorties, c’est le mot ; car, sans se ressembler, elles se complétaient l’une l’autre. Au rebours de ce qui devrait toujours être dans les ménages, la femme, en celui dont je parle, y représentait la raison, et l’homme, le sentiment. Moser n’avait pas tardé à reconnaître la supériorité de sa femme en matière d’intérêt, et s’en était bientôt exclusivement reposé sur elle pour tout ce qui est relatif à l’économie domestique. Il se bornait à tâcher d’atteindre chaque jour le maximum d’un salaire dont il apportait, tous les samedis, la somme intégrale. Il avait, en échange, un intérieur propre et joyeux, une nourriture variée et solide, du linge toujours blanc, des vêtements toujours en état et bien brossés. Leur vie, si elle était privée de grandes joies, était exempte aussi de grandes peines. De temps à autre, le soleil et la solitude de leur quartier les attiraient dehors : ils passaient la barrière, erraient à travers la campagne, et dînaient à l’ombre des arbres, au bruit des quadrilles d’un cabaret. Et quand l’uniformité de cette vie menaçait de la leur rendre à charge, il leur naissait un enfant, lequel, en réalisant leurs plus chères espérances, rajeunissait en quelque sorte les charmes de leur association. Tout, en un mot, leur souriait. Les couches de Louise s’accomplissaient sans l’apparence même d’un accident ; elle se trouvait bientôt sur pied, aussi fraîche, aussi gaie, plus belle qu’auparavant. Six mois après environ, ils inauguraient la reprise de leurs tranquilles promenades. Confiant le sommeil de leur gros garçon aux soins d’une vieille voisine, ils mettaient un beau jour à profit et partaient pour Vincennes, où ma mauvaise étoile, comme je vous l’ai conté, me jetait sur leur passage.

« Ne prévoyez-vous pas déjà les conséquences de cette funeste rencontre ? Était-il possible que ce qui parut clair jusqu’à l’évidence à mes indifférents amis, ne parût point tel à un mari d’un caractère ombrageux et du jugement le plus borné ? Ajoutez que Moser, depuis son mariage, n’avait pas discontinué de vivre comme un coq en pâte, c’est-à-dire dans l’aisance, sans trouble, sans chagrins, et qu’il avait en quelque sorte à expier cette longue sérénité dont il était encore à connaître le prix. A l’avidité, on peut dire, avec laquelle il se saisit du soupçon et l’implanta en lui, on eût juré qu’il fût las des bienfaits d’une paix profonde et aspirât à subir des épreuves. Louise épuisa en vain des trésors de persuasion et de tendresse : elle lui expliqua qui j’étais et entra dans tous les détails capables de justifier, jusqu’à un certain point, la familiarité de mes manières et de mon langage. Il n’eut pas même l’air de l’entendre. Il l’entendit toutefois, mais pour trouver dans chacune de ses paroles, autant de témoignages d’une liaison qui devait prendre, à ses yeux, des caractères de plus en plus criminels. Un soupçon inique le gagna de proche en proche et l’envahit comme une gangrène. Son sommeil, d’ordinaire si paisible, fit place à des insomnies douloureuses. Il eut le front perpétuellement chargé de nuages, il ne parla plus que par monosyllabes, il repoussa avec rudesse les caresses de sa femme et affecta même de n’avoir plus aucun souci de son enfant. Son intérieur lui devint odieux, il se déshabitua peu à peu de prendre ses repas chez lui, se leva le matin de plus en plus tôt et rentra chaque soir toujours plus tard. Louise ne pouvait lui adresser la parole sans qu’il s’irritât plus encore ; elle se taisait donc et contenait ses larmes dans l’espérance que le temps, mieux qu’elle, aurait raison d’un désespoir fondé sur des chimères. Mais loin de là, le temps, au lieu d’atténuer l’énergie du poison que j’avais versé à ce malheureux, semblait en accroître la violence. Il en vint à souffrir au point qu’il chercha dans la débauche un allégement à son supplice.

« Pour comble de malheur, il n’échappa point à ce besoin de communication que nous éprouvons tous dans la tristesse, comme dans la joie. Je dis pour comble de malheur, puisque aussi bien il choisit, d’après l’extérieur, celui de ses camarades qui était le moins apte à ce rôle, un Parisien joyeux et sceptique, lequel, sous des airs de franchise et de bonhomie, cachait un railleur à outrance. Il n’appelait Moser que Choucroute-mann et ne l’aimait point, d’abord parce qu’il n’était point de Paris, ensuite parce qu’il était marié, laborieux, économe. Si, après les avoir provoquées, il écouta volontiers ses confidences et parut prendre la plus vive part à son chagrin, ce fut pour l’encourager dans sa jalousie, s’en faire un jouet et le tourner en ridicule. Parmi les ouvriers de l’atelier, tous bientôt instruits comme d’une chose avérée de la mésaventure de Moser et au fait de ses tortures, quelques-uns trouvèrent plaisant de lui serrer la main à tour de rôle et de lui apporter leurs condoléances railleuses. Sans parler de cela, il n’était pas de jour où le Parisien ne l’entraînât à la barrière et ne lui fit faire nombre de stations chez les marchands de vins. Entre deux bouteilles, remarquant sa mélancolie incurable, il lui disait : « Tu es encore pas mal bête de t’affliger pour si peu. S’il n’arrivait jamais de plus grand malheur ! Sache donc, mon vieux Choucroute-mann, pour ta gouverne, que nous le sommes tous, avant ou après. Allons, vide ton verre, nous irons boire un litre plus loin. » Moser buvait, mais au milieu même de son ivresse, le souvenir de Louise, traversant tout à coup son esprit, remplissait ses yeux de larmes et sa gorge de sanglots.

« Ce n’est pas tout. Si le pauvre diable n’était pas l’objet d’une vive sympathie, sa femme était détestée de trois ou quatre commères qui n’admettaient pas qu’on s’occupât exclusivement de son ménage et qu’on refusât de frayer avec elles. Il ne faut pas demander si elles saisirent cette occasion d’assouvir leur rancune. D’accord avec des maris trop complaisants, elles attirèrent Moser dans leur société et s’appliquèrent à envenimer ses blessures sous le prétexte de les panser. L’une lui disait : « Toutes ces pimbêches se ressemblent. Avec leurs airs de sainte nitouche, elles sont pires que les autres. Ça serait à n’y pas croire, si on ne savait pas où mène l’hypocrisie. » Une autre reprenait : « Dieu, que vous êtes bon ! Ah ! moi, à votre place, je ne m’amuserais pas à fondre en eau. Je ferais comme elle, nous serions quitte à quitte. » Il ne pouvait se retourner qu’il ne sentit la pointe acérée de quelque propos semblable. On eût dit d’un malheureux couvert de plaies qu’on plongerait dans un bain d’acide. A force de ne plus voir que des gens si bien convaincus de son malheur, il finissait par en avoir la certitude. En proie à des douleurs dont le sujet était perpétuellement remis sous ses yeux, il n’allait plus qu’avec dégoût à son atelier et ne rentrait plus chez lui qu’avec une sorte d’horreur. Aussi acceptait-il de plus en plus fréquemment la moitié du lit que lui offrait le Parisien. Sous la conduite de ce digne ami, il ne travailla bientôt plus qu’à de rares intervalles et prit tout doucement racine dans les guinguettes et les estaminets. Pour suffire aux exigences de ces désordres, il retira peu à peu ses économies de la caisse d’épargne. Depuis longtemps déjà, il ne remettait plus à sa femme le salaire de la semaine. Il lui imposa graduellement de plus dures privations, et ainsi jusqu’au jour où il dut se faire violence pour lui apporter à peine le nécessaire.

« Je m’étonne pourtant moins que vous ne pourriez le croire de l’imbécillité de ce Moser. Tout d’abord, sans doute, en admettant même que sa conviction fût fondée, il ne peut manquer de paraître inexcusable. Il devait tant de bonheur à Louise, qu’une amnistie du passé eût été moins de la générosité que de la justice et de la prudence. Mais Moser ne participait ni de notre éducation ni de nos idées. L’occasion, depuis, m’a été souvent donnée de le voir et de l’étudier. Je me suis trouvé vis-à-vis d’un homme tendre, passionné, de l’esprit le plus étroit, complètement soumis aux contractions de son diaphragme, et aussi bien capable, d’une confiance absolue que d’une méfiance outrée. A la faveur des brouillards qui troublaient sa tête allemande, il s’était forgé un idéal qu’il avait cru trouver dans sa femme. J’avais tout à coup ruiné son illusion. Louise n’avait bientôt plus été que la réalisation souillée du rêve de sa vie. Il s’était imaginé que cette femme, dont il était fier et pour laquelle il avait un amour mêlé de vénération, loin de mériter ce culte, n’était plus digne que de mépris. Sous le voile de l’aversion, une atroce jalousie rétrospective l’avait envahi et avait étouffé en lui jusqu’aux apparences du libre arbitre. De bonnes paroles, de sages conseils l’eussent infailliblement ramené à des sentiments plus humains. Ses brutalités n’étaient que la conséquence du mal d’amour qui le dévorait, et il ne devait pas être malaisé d’inspirer au moins le pardon à une âme si faible et si fortement éprise. Mais ses prétendus médecins n’étaient que des bourreaux qui retournaient le poignard dans ses blessures et y versaient du vinaigre au lieu de baume. Ses souffrances ne lui laissaient pas un instant de relâche et le maintenaient perpétuellement dans un égarement tout proche de la frénésie.

« Cependant la situation de Louise devenait de jour en jour plus précaire. A cause des soins que réclamait son enfant, il lui était interdit d’entreprendre un travail suivi. Sans compter les besoins auxquels elle se trouvait en proie, elle était encore journellement harcelée par des créanciers à bout de patience. Jusqu’alors elle avait tout enduré sans se plaindre. Après avoir essayé de la persuasion et de la tendresse, elle avait embrassé l’unique parti qui lui restait, celui de se taire et d’attendre ; mais son dénûment était parvenu à un degré qui ne souffrait plus de délai. Elle s’arma de résolution et attendit son mari. Des larmes dans la voix, elle lui exposa énergiquement l’extrémité à laquelle elle était réduite, et l’impossibilité où elle se trouvait de vivre plus longtemps ainsi. Le pauvre insensé était ivre : il l’écouta d’un air méprisant. Dès qu’elle eut fini, il éclata en injures ignobles et s’oublia jusqu’à porter la main sur elle. Toutefois, il s’arrêta brusquement et s’enfuit, comme honteux de sa propre fureur…

« Comptant les heures, les minutes, les secondes, Louise attendit un jour, deux jours, une semaine ; son mari ne reparut pas. Ceux à qui elle en demanda des nouvelles lui répondirent qu’il ne travaillait plus cour de Bretagne, et qu’il avait changé de quartier. Présentement, elle ne devait donc plus rien espérer de lui. Pour lutter contre une misère incommensurable, ses forces seules lui restaient. Elle se replia sur elle-même et mesura hardiment les profondeurs de l’abîme. Sans crédit, avec des dettes de la pire espèce, elle avait encore engagé ou vendu tout ce qui chez elle avait une valeur quelconque. Elle sentait positivement les premières atteintes de la faim. Il n’était pas au monde une famille, un parent, un ami à qui elle pût légitimement s’adresser. Les dernières paroles de ma mère retentissaient encore à ses oreilles comme une malédiction : « Que je ne te revoie jamais ! A dater de ce jour, tu es morte pour moi. » Ce n’est pas qu’elle manquât du courage d’implorer sa pitié ou qu’elle désespérât de l’attendrir : elle eût de grand cœur, pour son enfant, foulé l’orgueil à ses pieds ; mais il fallait laisser entrevoir aussi l’inqualifiable conduite de Moser, avouer au moins tacitement qu’elle avait eu tort de l’épouser, et toutes ses forces s’évanouissaient à la seule idée d’accuser son mari. Si elle songea à moi, ce fut pour renoncer sur-le-champ à une démarche qui pourrait donner une apparence de justice aux soupçons injurieux dont elle était victime. Elle n’échappait à aucun des affronts de la misère. Dans sa détresse, deux fantômes ne cessaient de passer et de repasser devant elle : la mort et la mendicité. Défaillant de terreur, elle serrait convulsivement son enfant dans ses bras et suppliait le ciel de lui envoyer une inspiration.

« En ce moment sa porte était entr’ouverte. Quelqu’un descendait l’escalier. L’apparition d’une petite fille qui, dans la maison, occupait un des coins du grenier, fit jaillir en l’âme de Louise l’éclair qu’elle attendait. Cette petite fille n’était rien moins qu’une de ces fauvettes souffreteuses qui, pour vivre, raclent les cordes d’une guitare et arrachent de leur gosier quelques notes aigres et fausses. A cause de sa peau bistrée, des flammes de son grand œil noir, de son air sauvage, vous l’eussiez prise pour une autre Mignon regrettant le pays où mûrissent les pommes d’or.

« Louise appela l’enfant et l’accabla de questions. Les renseignements qu’elle en obtint la déterminèrent à une résolution qu’on peut qualifier hautement d’admirable, voire d’héroïque. A force de prières et de larmes, elle parvint à émouvoir deux de ses plus féroces créanciers et à s’en faire des protecteurs bienveillants. Ils consentirent à l’accompagner chez le commissaire de police, où ils attestèrent volontiers la vérité de l’histoire qu’elle y raconta. Le visage coloré par la honte de mentir, et d’une voix qu’elle essayait vainement de rendre ferme, elle dit que Moser, son mari, était allé en Autriche pour voir ses parents, et que, depuis son départ, qui remontait à plus de trois mois, elle n’avait pas eu de ses nouvelles. Elle ajouta qu’elle ne pouvait attribuer son silence qu’à une maladie, et que certainement, un jour ou l’autre, s’il n’arrivait pas, il écrirait. En attendant, elle avait épuisé ses ressources et se trouvait sans moyens d’existence. Résolue à profiter des chansons qu’elle savait pour vivre, elle venait prier M. le commissaire de lui donner les certificats nécessaires. Sur le témoignage des témoins patentés, l’officier public délivra à Louise le papier dont elle avait besoin. En possession de ce papier, sur lequel il était déclaré « qu’on ne voyait pas d’inconvénient à ce que la permission de chanter fût accordée à ladite femme Moser, » Louise courut à la préfecture de police, où elle conquit, sans de grands efforts, le droit d’exercer sa nouvelle profession dans les estaminets et les cours de certains quartiers… »

q

Page 1