Chapitre 5
A mesure que Philippe entrait dans ces détails, Jean redoublait d’attention, ce qu’il manifestait en ouvrant de grands yeux et en élargissant pour ainsi dire les oreilles. Il rappelait, par son attitude et son air, l’homme chez lequel se réveillent des souvenirs endormis, ou encore celui que deux ou trois notes mettent sur la trace d’une réminiscence musicale.
Quand Philippe lui peignit la nouvelle existence de Louise et lui représenta celle-ci errant, ou plutôt se traînant avec son enfant de cour en cour, de café en café, incessamment aux prises avec la crainte d’encourir le mépris, et, ce qui était mille fois plus douloureux, avec celle d’être reconnue par quelqu’une de ses anciennes connaissances, il ne put retenir un cri de surprise.
En même temps, il tournait brusquement la tête vers son ami et le regardait avec une sorte de stupeur.
« Qu’avez-vous ? demanda Philippe.
– Vous le demandez ! s’écria Jean. Mais je crois connaître votre histoire.
– J’en serais surpris.
– Quand je dis votre histoire, je veux dire un épisode qui certainement s’y rapporte.
– Vous me rendez curieux. »
Jean se recueillit et parut rappeler ses souvenirs.
« Je persiste, fit-il tout à coup avec des gestes multipliés ; il ne peut s’agir évidemment que de votre Louise.
– Allez, je vous écoute, » répliqua Philippe.
A la suite d’une pause :
« C’est rue Saint-Antoine, si j’ai bonne mémoire, continua Jean d’une voix d’abord lente, bientôt de plus en plus rapide, dans un estaminet quelconque, une après-midi, que la scène a dû se passer. Attendez. Je n’ai encore souvenir que de l’impression, mais les détails vont me revenir…. J’y suis…. Une jeune femme, qui tient dans ses bras un enfant endormi, se glisse jusqu’au comptoir de l’établissement et sollicite de la demoiselle qui y est assise l’autorisation de chanter. Son joli visage et son air d’honnêteté disposent tout de suite en sa faveur, en même temps que ses yeux rouges de larmes et ses traits amaigris attestent de vifs chagrins et de grandes privations. Sa mise, bien que fort propre, est misérable.
« Je tâche de ne rien oublier d’essentiel.
« Debout au milieu des tables, les paupières obstinément baissées, elle essaye de faire entendre les accents d’une voix que l’émotion étouffe dans sa gorge. On comprend malaisément ce qu’elle chante : vous diriez d’un piano usé dont la moitié des touches ne parlent plus. L’attention bienveillante qu’on lui prête décuple son embarras, et sa voix faiblit en raison du silence qui se fait autour d’elle, quand tout à coup une exclamation déchirante fait tourner toutes les têtes vers l’angle le plus obscur de l’estaminet.
« Un tableau étrange flottait, pour ainsi parler, dans la pénombre.
« Trois jeunes gens, attablés devant des bouteilles et des verres, y jouaient bruyamment aux cartes. Au milieu du silence croissant, la voix de la chanteuse parvenait bientôt jusqu’à leurs oreilles. A cette voix, l’un d’eux tressaillait comme si une balle l’eût touché au cœur, Presque simultanément, il levait la tête, poussait un cri, lâchait ses cartes, se dressait d’un bond, renversant verres et bouteilles, portait la main à ses yeux, donnait enfin des marques du plus violent désespoir.
« Cependant, de ce jeune homme, dont la pantomime excite la surprise, les yeux des spectateurs sont bientôt ramenés vers la chanteuse qui, de son côté, se taisant et examinant avec stupéfaction celui que tout le monde regarde, jette un cri sourd et tombe en faiblesse. On se lève, on fait cercle autour d’elle, on s’empresse de lui porter secours. Elle ne sort de son évanouissement que pour chercher l’inconnu des yeux.
« Mais celui-ci avait profité du désordre pour s’échapper de l’estaminet. Ses traits, assurait-on, étaient bouleversés, ses yeux hagards ; il semblait dans un état voisin de l’égarement. Ses deux amis, stupéfaits, cloués à leurs places, n’avaient pas même essayé de le retenir.
« Comprenez-vous actuellement ma stupéfaction ? » demanda Jean à son ami.
Et sans attendre il ajouta :
« Serait-il possible que ce jeune homme ne fût pas Moser ? Et cette jeune femme qui pressée de questions ne fait que des réponses évasives et ne songe qu’à se soustraire à la sollicitude dont elle est l’objet, se pourrait-il qu’elle ne fit pas une seule et même personne avec votre Louise ? »
Philippe n’avait pas cessé de balancer la tête en signe d’approbation.
« Il est hors de doute, fit-il, que vos personnages sont les miens. J’ajouterai que la scène s’est passée effectivement ainsi. De qui tenez-vous cela ? Peut-être l’aurez-vous lu dans les Faits divers d’un journal. Après tout, il n’y a pas de quoi crier au miracle. Quelque coureur de nouvelles pouvait bien se trouver parmi les témoins oculaires de cette scène… Mais ce que votre nouvelliste n’a pas seulement pressenti, ce que nul ne pouvait savoir, à l’exception de Louise, est ce que la pauvre femme avait souffert dans son nouvel état, avant et jusqu’à cette dernière crise. J’étais ému. à pleurer comme une femme, moi, quand elle me contait les luttes cruelles qu’elle avait soutenues avant de se décider à implorer la pitié des hommes et à leur tendre la main. Durant les quelques jours qu’elle exerça cet horrible métier, le supplice atroce qui la martyrisait fut de toutes les heures. Elle passait et repassait vingt fois devant un lieu public avant d’y entrer. A peine y était-elle qu’elle avait besoin d’efforts surhumains pour ouvrir la bouche. Son front rougissait de honte, ses jambes tremblaient sous elle et son cœur battait à lui rompre la poitrine. La plupart du temps, à bout de courage, elle s’en allait sans même oser faire de collecte. Déjà affaiblie par des mois d’anxiété, d’insomnies, de privations, ses forces l’abandonnèrent absolument le jour où, étant entrée dans un estaminet, elle reconnut son propre mari parmi ceux dont elle venait solliciter la compassion et l’aumône. A la suite de son évanouissement elle grelottait de fièvre. Elle sortit de l’établissement aux prises avec une douleur incommensurable et fléchissant sous le poids de son enfant. Toujours plus incapable de se soutenir, marchant devant elle au hasard, elle se trouva sans savoir comment au cœur d’un quartier qui lui était inconnu. Il pouvait être quatre heures du soir. Sa démarche incertaine commençait à éveiller la curiosité des passants. Elle sentait sa raison se troubler et voyait les objets danser autour d’elle. Le cœur lui manqua enfin. Sans cesser de serrer son enfant dans ses bras, elle s’affaissa le long d’un mur et perdit connaissance. A partir de ce moment, elle n’avait plus de souvenirs. Il lui était impossible de se rappeler ce qui avait eu lieu depuis sa chute jusqu’à l’heure où elle s’était éveillée dans la salle de l’hospice… »
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