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Chapitre 6

La promenade des deux amis approchait de son terme. Outre qu’ils avaient fait de nombreuses stations, ils n’avaient que lentement mesuré le chemin, et n’avaient pas songé à compter les heures. La journée, pour eux, avait filé avec la rapidité d’une flèche. Philippe, bien que fatigué par un si long récit, se donna à peine le temps de reprendre haleine.

« En me contant ses infortunes, dit-il, Louise, s’oubliant elle-même, s’était interrompue vingt fois pour me demander ce qu’était devenu son enfant, s’il serait bien soigné, puis pour s’inquiéter de son Moser et s’attendrir sur lui. Quant au premier, j’étais en mesure de la rassurer sur-le-champ. Selon ce qui a lieu en pareil cas, tandis qu’on transportait la mère à l’hospice, l’enfant était envoyé au dépôt des hôpitaux. Il serait rendu aux caresses de Louise dès qu’elle serait rétablie. Pour Moser, je ne pouvais que promettre de m’en occuper sans retard, avec ardeur. Il s’agissait avant tout de savoir positivement à quoi s’en tenir sur la maladie de Louise. Ne me fiant pas à mes seules connaissances, je priai notre professeur de vouloir bien, par exception, examiner une malade à laquelle je portais un intérêt tout particulier. Le docteur Maison, homme excellent, accéda volontiers à ma prière. Il fut d’un avis diamétralement opposé à celui de son chef de clinique et désapprouva toutes ses prescriptions. Au fond, il conclut de même. Les douleurs morales plus encore que les privations avaient déterminé chez Louise un commencement de pneumophémie, pardon du mot ; les suites n’en étaient déjà plus à craindre ; tous les symptômes permettaient même d’assurer qu’elle ne tarderait pas à entrer en convalescence.

« Tranquille de ce côté, je résolus sérieusement de me mettre à la recherche de Moser. J’eus bientôt dressé mon plan. J’allai directement à l’atelier du faubourg du Temple. Moser n’y avait pas été vu depuis environ trois mois, et aucun de ses camarades ne savait ce qu’il était devenu. Je pris alors un almanach du commerce et notai scrupuleusement l’adresse de tous les facteurs de Paris. Consacrant chaque jour quelques heures à des démarches, en moins d’une semaine j’eus visité la plupart de ces ateliers. A mon grand chagrin, je perdis mon temps et mes pas. La pauvre Louise, qui était au fait de mes courses, m’attendait, le matin, dans la plus vive anxiété, et, dès que j’apparaissais, me dévorait des yeux. Elle devinait promptement à mon air que je n’avais rien d’heureux à lui apprendre. Malgré les torts de son mari, elle l’aimait toujours aussi profondément ; elle savait bien qu’il n’était coupable que par excès de sensibilité et d’amour. Ses inquiétudes croissaient d’heure en heure, et, en la privant du calme dont elle avait besoin, ralentissaient d’autant les progrès de sa guérison. Je m’efforçais de lui donner de l’espoir, quand, au fond, j’étais découragé. Une dernière ressource me restait, celle d’aller à la préfecture de police, au bureau des garnis. Pourvu toutefois que Moser n’eût pas quitté Paris, je réussirais peut-être là, sous un prétexte honnête, à obtenir l’indication de son domicile. J’avoue, par exemple, que cette démarche me causait la plus profonde répugnance. Je reculais devant la nécessité de la faire, et la renvoyais tous les jours au lendemain.

L’ennui dans lequel je vivais ne peut pas se mesurer. Mes malades ne laissèrent pas que de s’en ressentir. Il est certain que le moment eût été mal choisi pour mettre ma patience à l’épreuve. Cependant, toutes les fois que je pénétrais dans la salle Saint-Charles, la salle des hommes, je crois vous l’avoir dit, un fait singulier ne manquait pas de se produire. Un malade, lequel était entré à l’hospice offrant les symptômes d’une espèce de gastro-entérite, autre gros mot qu’il faut me pardonner, se livrait, dès que je passais au droit de son lit, à une pantomime qui commençait à m’intriguer et à m’irriter. Ce malade était jeune. Des cheveux blonds frisés, une barbe claire, plus blonde encore, et aussi un teint d’une blancheur de lait, donnaient un peu à sa tête les apparences de celle d’un mouton. Il se mettait sur son séant à mon approche, et me dévisageait avec des yeux bleus qui éclataient de fureur. Au fond de mon souvenir gisait une image analogue à cette figure, mais une image si confuse et si effacée, que j’étais impuissant à m’en rappeler l’origine.

« Je ne remarquai pas tout de suite le manège du malade. Quand je m’en aperçus, je ne m’en inquiétai pas d’abord. J’y pris insensiblement attention, et je jugeai la chose de plus en plus étrange. Enfin, le malade me parut impertinent, et occasionna en moi des impatiences fébriles que j’eus toujours plus de peine à réprimer. Il en résulta qu’un jour où j’étais dans une disposition d’esprit plus fâcheuse encore que de coutume, je me sentis vivement blessé des regards du jeune homme. Je m’approchai brusquement de lui.

« Est-ce à moi que vous en avez ? » lui demandai-je d’un ton de colère.

« Les narines ouvertes, les dents serrées, il plongea ses yeux dans les miens avec une expression de haine effrayante.

« Est-ce que vous me connaissez ? » ajoutai-je, de plus en plus surpris.

« Il agita la tête affirmativement, et continua de fixer sur moi ses yeux d’où jaillissaient des flammes.

« Vous vous trompez sans doute, » dis-je, après un instant de réflexion ; « moi, je ne vous connais pas. »

« Il essaya de parler, mais l’émotion étouffa la voix dans sa gorge.

« J’étais confondu.

« Aujourd’hui, je ne puis assez m’étonner de n’avoir pas deviné sur-le-champ à qui j’avais affaire. Cette rencontre, à dire vrai, était si loin de ma pensée !

« Comment vous appelez-vous ? où m’avez-vous vu ? » dis-je encore.

« La fureur paralysait sa langue ; les muscles de son visage s’agitaient sous la peau comme des reptiles sous un linge ; ses poings se crispaient de rage.

« Les menaces de ce chétif garçon étaient à mes yeux plus ridicules que redoutables. D’ailleurs, je n’y comprenais rien. L’idée que j’étais peut-être l’objet d’une méprise, ou que je me trouvais en présence d’un fou, traversa mon esprit et me rappela à moi-même. Je tournai le dos et passai outre, prenant à part moi la résolution de ne plus m’occuper de ce pauvre diable.

« L’instinct fut plus fort que ma volonté : mon trouble persista. Une curiosité ardente m’envahit graduellement, et m’arrêta au moment où j’allais sortir de la salle. Peut-être, après tout, s’agissait-il d’une aventure sortie de ma mémoire. A tout hasard, je voulus connaître le nom de cet homme. Rien ne m’était plus facile. Je revins sur mes pas avec une certaine précipitation.

« Aidé des images les plus énergiques, je ne parviendrais pas à vous peindre l’épouvante dont je fus frappé, quand je lus sur la pancarte accrochée au pied de son lit : GEORGES MOSER, facteur de pianos.

« Quelle rencontre ! en pouvais-je faire une plus stupéfiante ?

« Le mari de Louise, que j’avais inutilement cherché dans tout Paris, était devant moi, sur un lit de l’hospice, dans une salle située précisément au-dessous de celle où gisait sa femme. Je reçus une telle secousse que j’en fus hébété, ou mieux, pétrifié. Longtemps je ne pus détourner mes yeux de Moser. Outre la stupeur que me causait cette rencontre, je sentais en moi dès mouvements comparables à ceux du désespoir. Voilà donc quel était mon ouvrage ! Pour avoir obéi en esclave à un accès de vanité, j’avais désuni deux êtres excellents et fait leur malheur. Comment serais-je resté indifférent en présence même des conséquences de ma faute ? Comment n’aurais-je pas été remué jusqu’au fond des entrailles ? Je ne manquais pas de cœur à ce point ! Les tourments de ma conscience me poussèrent jusqu’aux dernières limites du repentir. Je jurai mentalement de ne prendre aucun repos que je n’eusse rétabli en son premier état un ménage où j’avais si maladroitement semé la discorde et le chagrin… »

Jean semblait ravi. Il profita d’une pause de son ami pour s’empresser de dire son opinion sur ce nouvel incident.

« J’en suis émerveillé, fit-il. Pourtant, je m’y attendais. Je dois même avouer une pensée coupable qui m’est venue. A l’instant même, tout en vous écoutant, je me disais in petto que si Moser ne se trouvait pas à l’hospice, je me permettrais de l’y mettre. L’événement me donne raison et j’en suis bien aise. Une fois de plus j’acquiers la preuve que la réalité peut quelquefois être d’accord avec les désirs de l’imagination. Quant au dénoûment, il m’en coûte de le pressentir. Je le voudrais heureux ; mais, en vérité, je ne vois pas comment il vous sera possible d’agir efficacement sur l’esprit de ce malheureux et d’entamer une conviction qui y paraît si fortement enracinée.

– Je partageais vos craintes tout d’abord, repartit Philippe. En songeant au caractère ombrageux de l’homme, à la nature de ses préventions, à la ténacité de sa rancune, je m’attendais, en effet, à assiéger une place imprenable. Eh bien, il en fut tout autrement. En dépit de la haine que je lui inspirais, je sus prendre assez d’empire sur lui pour m’en faire écouter. Si je me heurtai au début contre une sorte de rocher, on eût dit vraiment que ce rocher fût de neige, tant finalement il fondit vite sous la chaleur de mes protestations. Ce garçon était las de haïr, il était à bout de forces et de douleurs : sa passion, d’ailleurs, décuplée par une séparation d’environ cinq mois, le possédait avec plus de violence que jamais. Et n’allez pas croire que j’usai de ménagements envers lui. Au contraire, intentionnellement, je lui parlai avec une hauteur dédaigneuse ; j’abusai sans réserve de tous les avantages que me donnaient sur lui l’éducation et la fortune.

« Je lui rappelai que sa femme était une orpheline recueillie par ma mère, et qu’elle n’avait jamais été chez nous que dans une condition tout à fait subalterne. Sans compter que j’étais trop fier pour me lier avec une fille qui, tout honnête qu’elle fût, n’en devait pas moins être rangée dans la classe des domestiques, on faisait injure à ma mère, en supposant, même un instant, que, dans sa maison, sous ses yeux, il ait pu exister entre Louise et moi des relations coupables. J’avais eu tort, sans doute, de la traiter comme une servante, alors qu’elle était mariée et au bras de son mari ; toujours est-il qu’il n’était pas moins ridicule de lui faire un crime de ma familiarité que de la rendre responsable de mon orgueil et de ma suffisance. J’ajoutai que, pour ma part, je ne savais pas au monde de femme plus pure que ne l’était Louise, et que si jamais elle avait commis une faute, c’était celle d’épouser, contre l’avis de ma mère, un homme qui ne la valait pas.

« Insensiblement le pauvre garçon ouvrit les yeux à la lumière. Je ne saurais vous exprimer l’énergie de ses regrets et de son chagrin. C’était un spectacle navrant que celui de le voir se noyer dans les larmes et s’agiter dans son lit sous l’effort d’intolérables douleurs. D’autres fois, il restait plongé dans une prostration profonde dont rien ne pouvait le tirer. Il essaya d’atténuer à mes yeux la brutalité de sa conduite, en m’avouant qu’un moment il avait cessé d’être maître de lui. La jalousie lui avait infligé des tortures atroces, un supplice incessant, sous l’empire duquel, frappé d’une sorte de démence, il avait abandonné sa femme et son enfant. De perfides conseils avaient achevé de le désespérer et de le perdre. Incapable bientôt de lutter contre ses souffrances, il avait cherché l’oubli dans des désordres qui graduellement avaient altéré sa santé et l’avaient conduit demi-mort sur le lit d’un hôpital.

« Je fus bien des jours impuissant à le consoler. Il ne pensait pas pouvoir jamais expier un passé dont il avait horreur, et ne parvenait qu’imparfaitement, malgré mon langage affirmatif, à croire au pardon de Louise et à espérer des jours plus heureux. Il me donna beaucoup plus de tracas que sa femme, qui, dans mes assertions réitérées, puisant une confiance de plus en plus ferme, était actuellement en pleine convalescence. »

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