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Chapitre 10

Les préparatifs du mariage ne furent pas longs. On eût dit que chacun avait hâte d’arriver à ce jour définitif. René, fébrile et nerveux, s’était plongé résolument dans son rôle de fiancé ; l’empressement joyeux de Régine faisait dire méchamment à ses bonnes amies qu’elle voulait rattraper son temps perdu.

Valentine avait voulu s’absenter pendant les six semaines qui devaient s’écouler avant le mariage, et profiter du premier prétexte pour éviter de revenir à ce moment ; Régine la supplia tant, la fit tant supplier par sa mère, et s’arrangea même pour la faire supplier par son fiancé, devant elle, que la pauvre femme fut obligée de céder.

Cruellement, René pria madame Moissy de l’aider pour l’achat de la corbeille. Elle y consentit. N’était-ce pas encore s’occuper de lui ? Elle n’avait plus maintenant qu’une idée : vivre pour lui, concentrer en lui toutes ses pensées, toutes ses espérances, sans qu’il le sût, sans qu’il pût même s’en apercevoir. Ensuite, quand il serait tout à fait guéri, quand l’amour de sa jeune femme et les joies de la paternité auraient achevé de panser la blessure qu’elle lui avait faite, elle verrait ce qu’elle devait décider : vivre pour être heureuse de son bonheur, ou mourir, pour ne pas en être témoin.

Elle parcourut donc les magasins avec celui qu’elle aimait plus que jamais, choisissant pour une autre ce qu’elle aurait désiré avoir pour elle-même. Elle fut tout autant consultée par Régine et sa mère, qui appréciaient son goût pur et irréprochable. Elle vécut ainsi pendant six semaines, au milieu des dentelles, des bijoux, des objets de luxe de toute espèce, donnant son avis, comme si c’était pour elle une chose indifférente. À tout moment, un mot de Régine lui enfonçait dans le cœur une de ces flèches barbelées de la jalousie, qu’on ne peut plus jamais retirer ; elle supporta tout avec un front serein.

Ses yeux se creusaient cependant, et le dessous de ses paupières se cernait d’une teinte violette ; elle avait maigri et pâli, au point qu’un jour elle entendit Lorrey dire derrière elle :

— Madame Moissy doit être malade, elle change à vue d’œil.

Le malin Dubreuil, auquel s’adressait le brave garçon, ne répondit rien, mais promena son regard de mademoiselle de Broye à Valentine, et se garda de sourire ; seul entre tous, il avait deviné, sinon toute la vérité, au moins une partie du sacrifice de la jeune femme, et sa malice ordinaire se trouvait mise en échec devant une grandeur qu’il ne pouvait comprendre.

— Je change, tant mieux ! se dit Valentine ; que je vieillisse vite, afin que personne ne me regarde plus, c’est mon dernier vœu.

Le jour du mariage arriva, tel que l’avait entrevu Valentine pendant ce dîner à la maison de Broye, où elle avait décidé de sa destinée. Le long du tapis rouge, au son des orgues tonnantes, elle vit passer René conduisant Régine enveloppée de tulle blanc. Il était aussi pâle qu’elle l’avait rêvé ; lui aussi pensait à elle en ce moment, mais il ne voyait rien autour de lui, et elle se garda bien d’attirer son regard.

Lors du défilé, à la sacristie, elle se laissa serrer chaudement la main par M. et madame de Broye et embrasser par Régine ; elle mit sa main froide dans celle de René ; puis, prétextant sa fatigue, elle rentra chez elle tout en hâte.

Dès qu’elle eut dépouillé sa toilette d’apparat, elle s’assit devant son petit bureau, ouvrit un tiroir et regarda longtemps l’écrin qui contenait un mignon revolver, compagnon de ses voyages…

— Non, pensa-t-elle ; il souffrirait trop de ma mort, et je ne veux pas qu’il souffre.

Passant sa main sur ses yeux brûlants, elle referma le tiroir. Une lettre de faire part du nouveau mariage était devant Valentine ; elle la mit sous enveloppe et l’adressa à Moissy. Après quoi elle s’assit dans un fauteuil, ensevelit sa tête dans ses mains, et se ressouvint de son bonheur passé.

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