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Chapitre 9

L’idée de la séparation était entrée dans l’esprit de René ; celle du mariage avait glissé sur lui : Valentine sut l’amener bientôt à les considérer tous les deux comme inséparables. Ce ne fut pas l’œuvre d’un jour ; mais la nature molle et impressionnable du jeune homme rendait possible ce qui paraissait invraisemblable.

Il cherchait toujours dans son esprit quels pouvaient être les motifs qui faisaient agir madame Moissy ; à mille lieues de la vérité, il s’arrêtait aux explications les plus bizarres ; – mais dès qu’il regardait les yeux purs de son amie, ses suppositions tombaient d’elles-mêmes.

Malade, l’esprit torturé, il finit par se laisser aller à la dérive, comme une épave ; Valentine voulait qu’il se mariât – il se marierait.

En attendant, il voyait très souvent Régine de Broye, qui venait à toute heure chez sa nouvelle amie ; la jeune fille resserrait autour de lui les mailles d’un filet soyeux et invisible. Avertie par on ne sait quelle intuition mystérieuse, elle avait compris que pour plaire à René elle devait ressembler à Valentine. Elle lui ressemblait donc : dans la tenue, dans la mise, dans l’apparence générale, elle rappelait madame Moissy ; elle s’était approprié quelques-unes des expressions de la jeune femme, les inflexions de voix même ne lui avaient pas échappé. Peu à peu, René s’habitua à la considérer avec une certaine satisfaction ; elle était toujours bonne et aimable, celle-là ! Elle n’avait pas les caprices incompréhensibles, les cruautés inutiles de Valentine ! Il trouvait toujours une approbation dans ses yeux.

Il en parla un jour à son amie, avec la froideur impitoyable de ceux qui se croient injustement lésés.

— Cette jeune fille est vraiment charmante, dit-il d’un ton détaché ; elle vous ressemble, elle ressemble, veux-je dire, à ce que vous étiez quand vous m’aimiez…

Valentine le regarda attentivement. Il y venait donc ! Elle eût dû se réjouir, elle éprouva une tristesse mortelle.

— Oui, continua-t-il ; quand vous m’aimiez, vous aviez cette sympathie dans l’abord et le regard, cette bienveillance dans les paroles… Elle est charmante, et mériterait de rencontrer un mari digne d’elle.

Valentine le regardait toujours.

— Oh ! mon cher ingrat, pensait-elle, si tu pouvais voir ce que je souffre !

Après un instant d’hésitation, elle reprit tout haut :

— C’est peut-être qu’elle vous aime ?

René fut moins surpris qu’il ne l’eût cru lui-même.

— Elle ! la pauvre enfant ! à Dieu ne plaise ! Elle mérite mieux qu’un cœur brisé et torturé comme le mien !

— Si elle vous aimait, tel que vous êtes ? insista Valentine en tremblant.

— Je la plaindrais sincèrement ! répondit le jeune homme.

C’en était assez pour ce jour-là. Un grand pas était fait ; l’idée du mariage, non seulement en général, mais avec Régine, avait enfin pénétré dans l’esprit de René ; il était désormais sans défense.

La lutte fut longue, cependant ; il aimait toujours Valentine ; mais son amour-propre blessé et ce besoin de consolations naturel au cœur de ceux qu’on fait souffrir, l’entraînaient du côté où il se sentait choyé. Son amour restait à madame Moissy, malgré ce qu’il appelait son ingratitude. Pendant deux mois, il hésita, avançant aujourd’hui, reculant demain, se montrant près de Régine le charmeur qu’il savait être, les jours où il croyait avoir à se plaindre de son amie, et revenant à celle-ci les yeux pleins de larmes brûlantes, lorsqu’il voyait pâlir et se contracter le beau visage dont l’expression à la fois rigide et douloureuse était devenue une énigme pour lui.

Le temps s’écoulait cependant ; madame Moissy, qui recevait toutes les semaines une lettre de son mari, ne pouvait oublier que bientôt elle devait tenir sa promesse. René n’avait pas encore fait sa demande en mariage ; à plusieurs reprises, elle avait espéré l’irriter assez pour l’amener là ; elle en avait été pour sa peine. Elle résolut de frapper un grand coup.

Un soir, chez madame de Broye, profitant d’un moment où elle se voyait entourée d’un groupe affectueux et sympathique, elle amena ses amis à parler de leurs projets pour l’été.

— Et vous ? lui demanda-t-on.

— Moi ? À moins d’événements que je ne puis prévoir, je compte partir dans les premiers jours d’avril, pour passer quelque temps en Italie.

René tressaillit. Il l’avait vue le jour même, et elle ne lui avait pas dit un mot de ce projet. S’était-elle ravisée ? Voulait-elle l’emmener ? Ou simplement essayait-elle de donner le change au monde pour cacher un départ avec lui ? Il chercha à rencontrer les yeux de son amie, mais sans y réussir.

— Partez-vous seule ? demanda quelqu’un.

— Non ; madame Desclos va chercher à Naples sa sœur malade ; je lui ai promis de l’accompagner.

Les folles espérances de René tombèrent. Ce n’était pas avec lui qu’elle partait, et de plus elle s’adjoignait une telle compagne que toute rencontre devenait impossible ; madame Desclos était connue pour une des plus impitoyables langues de leur monde.

Il ressentit une colère immense. Était-il à ce point chassé de la vie de Valentine qu’elle songeât à réaliser de tels projets sans seulement lui en faire part ? Traversant le salon, il alla s’asseoir près de Régine.

— Vous paraissez souffrant, monsieur ? lui dit-elle avec intérêt.

— Mais non, répondit-il. Vous êtes trop bonne.

Elle ne répondit pas ; il leva les yeux sur elle et rencontra son regard fugitif ; elle avait rougi d’une façon si significative qu’il ne pouvait s’y méprendre. Tout l’orgueil blessé du jeune homme lui monta à la tête ; dédaigné là, accepté, presque demandé ici, n’était-ce pas pure folie de sa part de poursuivre un bonheur perdu, lorsqu’un autre s’offrait à lui ?

— Votre bonté, dit-il avec une émotion qu’il ne pouvait cacher, car il sentait au fond de lui-même qu’il commettait une méchante action, – votre bonté irait-elle jusqu’à me permettre de croire que vous vous intéressez assez à moi pour m’autoriser à demander votre main ?

— Essayez, monsieur ! répondit Régine, avec un sourire de triomphe qui illumina son joli visage. Mais si vous m’en croyez, faites faire votre demande par madame Moissy ; elle a l’oreille de mes parents, je vous en préviens.

René s’inclina et se leva. Le caractère de cet aparté avait attiré sur eux un peu d’attention ; il retourna vers le groupe qu’il venait de quitter, et mademoiselle de Broye se dirigea vers sa mère.

Un peu plus tard, se trouvant près de Valentine, René lui dit d’un ton posé :

— Voulez-vous me rendre un service, un vrai service d’amie ?

— Certainement, fit-elle, le cœur serré.

— Mademoiselle de Broye vient de m’autoriser à demander sa main ; elle dit que la demande faite par vous aurait plus de chance d’être accueillie : me portez-vous assez d’intérêt pour vouloir bien vous en charger ?

Il parlait sans la regarder ; elle-même détournait les yeux ; tout à coup elle s’avisa que quelqu’un pouvait l’espionner, et tournant vers celui qu’elle avait tant aimé son visage d’une pâleur de cire :

— Je le ferai dès demain, dit-elle.

— Je vous en aurai une éternelle reconnaissance, répondit-il en s’inclinant.

Quand elle se trouva seule chez elle, Valentine se jeta dans un fauteuil et resta immobile.

Les heures s’écoulaient les unes après les autres, sans lui apporter de soulagement ni même d’engourdissement. Le jour qui filtrait à travers les persiennes l’avertit enfin qu’une nouvelle épreuve lui était encore réservée.

— Et je l’aime ? Oh ! comme je l’aime ! murmura-t-elle, en se tordant les bras. Et il me maudit ! Et il ne saura jamais que je meurs de l’aimer ! Pourvu seulement que je survive à ce qui m’attend ! Qu’il me maudisse, plutôt que d’avoir à me pleurer.

Dans l’après-midi, elle se rendit chez madame de Broye, et lui exposa tout ce qui concernait M. d’Arjac. Elle n’avait pas eu besoin de le consulter ; elle savait de longue date tout ce qui se rapportait à lui, à sa fortune, à sa famille. Décidée à accomplir jusqu’au bout la tâche qu’elle s’était imposée, elle sut trouver l’accent de chaude sympathie nécessaire, sans dépasser la limite subtile où il eût semblé exagéré.

Madame de Broye l’écoutait d’un air grave. Une mère à qui l’on demande sa fille en mariage se sent toujours inquiète. Non qu’elle soupçonnât le moins du monde ce que ressentait son aimable voisine, mais le mariage est une chose si sérieuse qu’on ne saurait assez hésiter avant de se décider, bien plus encore pour soi-même que lorsqu’il s’agit des autres. Un instant Valentine craignit que sa demande fût repoussée.

— Enfin, dit madame de Broye avec un soupir, j’en parlerai à mon mari. Je crois que la démarche de M. d’Arjac sera accueillie favorablement ; il a pour ce jeune homme une affection particulière. Quant à ma fille…

L’excellente femme termina sa phrase par un sourire. Valentine sourit aussi en réponse.

— Vous êtes bien pâle, dit madame de Broye, effrayée. Vous sentez-vous malade ?

— Non, répondit Valentine en se levant, je vous remercie. C’est la fatigue des jours précédents. Je suis devenue très mondaine cet hiver, et comme je n’avais pas l’habitude…

Le lendemain, madame Moissy reçut un petit billet qui la priait de faire savoir à M. d’Arjac qu’il pouvait se présenter chez M. et madame de Broye.

Elle envoya chercher René, qui vint aussitôt.

— Voici, dit-elle, en lui présentant le mince feuillet de papier qui décidait de leurs deux existences.

Il le prit, le lut, et le mit sur la table.

— Valentine, dit-il en la regardant avec des yeux éperdus, vous le voulez ?

— Oui, dit-elle en se détournant.

— Vous voulez que j’épouse cette jeune fille, vous renoncez à être jamais rien pour moi, vous me chassez de votre vie ?

Elle lui jeta un regard suprême. Il lui prit les deux mains.

— Tu m’aimes encore. Je t’adore, dit-il, nous souffrons tous les deux par ta faute, il y a là quelque horrible mystère… Dis-moi la vérité, Valentine !

— Je n’ai plus rien à vous dire, murmura-t-elle.

Il laissa aller ses mains inertes.

— Soit, fit-il d’une voix tremblante, vous l’aurez voulu.

Il s’écarta d’un pas, sans la quitter des yeux. Elle eût voulu être morte, afin qu’il la prît dans ses bras pour pleurer sur elle, mais elle ne répondit rien.

— Adieu, alors ? dit-il.

— Adieu.

Ils se regardèrent, et, poussés par un irrésistible élan, tombèrent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant.

— Adieu, ma vie, dit Valentine, en lui posant les mains sur les épaules pour boire encore une fois toute la coupe d’amertume dans les yeux qu’elle adorait. Adieu, pour toujours… pour toujours. Je te remercie pour ta tendresse, pour ton dévouement. Pardonne-moi de t’avoir fait souffrir, c’est parce que je t’aimais… Pardon, et adieu !

René la serra follement dans ses bras.

— Allons-nous-en tout de suite, lui dit-il à l’oreille, j’ai une voiture en bas…

Elle se détacha doucement.

— Non, fit-elle… Que dirait le monde ? Adieu !

— Adieu ! dit-il tristement.

Et il sortit.

Valentine s’enferma dans sa chambre pour le reste du jour.

Le lendemain, entre deux visites, elle reçut l’annonce officielle des fiançailles de mademoiselle de Broye avec M. d’Arjac.

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