Chapitre 11
La somptueuse calèche armoriée de la famille de Broye attendait, pour prendre son rang dans la file, que la cohue tapageuse fût un peu diminuée. Le vieux cocher, le fouet sur la cuisse, les rênes tendues, n’était pas plus immobile que ses superbes et longs chevaux ; le valet de pied impassible regardait droit devant lui, comme s’il eût été de bois.
Dans la calèche, Régine et sa mère échangeaient des propos oiseux avec Dubreuil, dont le groom gardait à quelques pas de là la petite charrette anglaise.
Jacques Bérard venait de les rejoindre, et regardait la jeune madame d’Arjac avec des yeux semi-ravis, semi-bourrus : bourrus, parce qu’elle était la femme d’un autre ; ravis, parce qu’elle était délicieusement jolie ; et puis, au fond, il se rendait compte que cette fleur de serre se fût mal acclimatée dans sa gentilhommière bourguignonne ; lui-même, dans cette atmosphère capiteuse de Paris, ne se sentait-il pas mal à l’aise, presque comme un intrus ?
— Eh mais, fit Dubreuil, en ajustant son monocle, qu’est-ce que je vois là-bas ?
Les yeux des deux femmes, augmentés de la puissance de leurs lorgnettes, se tournèrent vers l’endroit vaguement désigné par le mot là-bas. Mais « là-bas » est très grand, et elles ne distinguèrent rien qui leur parût digne d’attention.
— Je ne me trompe pas, continua le jeune homme, c’est madame Moissy…
René, assis en face de sa femme, ne put réprimer un soubresaut nerveux, et regarda dans la direction indiquée.
— Oh ! vous ne pourriez pas la voir, reprit Dubreuil, elle est dans un coupé de chez Brion… avec quelqu’un.
— Une de nos amies ? fit madame de Broye, en reprenant sa pose majestueuse.
— Non pas, un homme… les voilà qui tournent par ici… C’est singulier, mais très singulier… Si ce n’était pas absolument invraisemblable et impossible, je dirais que… En effet… Oh ! c’est trop amusant ! devinez, mesdames, avec qui madame Moissy se promène, le jour du grand prix de Paris ! Devinez-le en cent, devinez-le en mille !
— Vous feriez mieux de nous le dire, puisque vous avez de si bons yeux, fit René, qui ne pouvait plus réprimer son agacement nerveux.
— Vous y renoncez ? fit Dubreuil aux dames qui souriaient vaguement, dans l’attente. Eh bien, je vais vous le dire : avec son mari ! avec Hubert Moissy lui-même. Ceci passe créance, en vérité !
— Cela ne se peut pas ! cria René, hors de lui.
— Je vous l’accorde, mais cela est. Voyez plutôt ! les voici qui viennent ; ils vont nous dépasser.
En effet, le coupé arrivait, au petit trot d’un bon cheval ; Valentine très pâle, entièrement vêtue de noir, avec une touffe de roses-thé au corsage, reçut le salut des hommes qui se trouvaient là, et envoya un sourire avec un signe de tête à madame de Broye ainsi qu’à sa fille. René, immobile et hautain, la regardait fixement. Il leva son chapeau de la façon la plus froide et la plus correcte. Moissy salua de même, sans s’adresser à personne en particulier, et le coupé prit le chemin de l’avenue de Longchamps.
— Valentine avec son mari, disait madame de Broye, c’est à n’y pas croire ! Après neuf ans de séparation ! Après tout, elle a fort bien fait. C’est une vie pénible que celle d’une femme isolée.
— Évidemment, reprit Régine. On a beau tenir une conduite irréprochable, on a grand-peine à se soutenir au-dessus de la calomnie ; quoique Valentine ait toujours été à l’abri du soupçon…
Dubreuil regarda la jeune femme avec une attention soutenue ; elle parlait de la meilleure foi du monde.
— Qu’attendons-nous ? fit René avec une sorte d’impatience douloureuse. Ne pourrions-nous pas rentrer ?
— Allez, dit M. de Broye au valet de pied.
Dubreuil se retira ; le gros Bérard, qui n’avait pas dit un mot, se recula un peu, afin de ne pas laisser les roues de l’équipage lui passer sur les pieds, et la calèche s’ébranla au milieu des sourires et des signes d’adieu.
René eut beau plonger son regard dans tous les coupés qu’ils dépassèrent en route, il ne put apercevoir Valentine. Prétextant un grand mal de tête, il se retira chez lui et s’y enferma pour toute la soirée.
Avec son mari ! C’était donc là le secret qu’elle lui avait caché depuis presque un an ! Ah ! qu’il l’avait bien jugée, lorsqu’il l’accusait de préférer le monde à tout et à lui-même ! Elle avait eu si soif de considération mondaine, qu’elle en avait perdu le sens, au point de ne pas comprendre qu’en s’affichant avec ce mari, disparu depuis tant d’années dans on ne sait quel gouffre de mauvais aloi, elle se faisait du tort, sans parvenir à réhabiliter ce hasardeux !
Avec son mari ! Et sans doute, pour payer la protection mensongère qu’il allait étendre sur elle, elle lui avait rendu tous ses droits…
René broya de sa main crispée la chaise légère sur laquelle il s’appuyait.
— Elle m’a trompé, s’écria-t-il ; elle m’a menti, ses yeux bleus m’ont menti, sa bouche a menti, ses larmes ont menti. Elle m’a casé dans le mariage, ainsi qu’on met sur les rayons d’une bibliothèque le livre qu’on vient de lire et qui n’a plus d’attrait… Elle s’est débarrassée de moi en me faisant faire un beau mariage, pour me leurrer plus facilement. C’est une infâme trahison !
En proie à une indicible colère, il resta immobile, les dents serrées, les ongles de ses doigts entrant dans la paume de ses mains ; – tout le mépris que contient une âme humaine, noble et grande, il le versait sur la tête de Valentine.
— Cette femme ! pensait-il, et je l’ai aimée ! Je voudrais arracher de ma poitrine ce cœur qui a battu pour elle, je voudrais brûler mes lèvres souillées qui ont cherché les siennes ; cette femme !
L’accablement succéda à cette stupeur de la rage.
— Pourquoi m’as-tu trompé ? lui cria-t-il, au moment où les larmes jaillirent brûlantes de ses yeux aveuglés par le sang. Pourquoi m’as-tu dit qu’il t’en voulait, cet homme indigne ? pourquoi ne pas m’avouer que tu étais lasse d’une vie inquiète et périlleuse ? J’aurais pu le comprendre ! Mais te voir mentir, moi qui t’estimais au-dessus de tout ! après t’avoir adorée, te mépriser ! Ô Valentine !
Il tomba sur son lit, vaincu par la souffrance atroce.
Trois petits coups secs frappèrent à sa porte. Il se releva machinalement.
— Qui est là ? dit-il en s’efforçant de raffermir sa voix.
— C’est moi, mon ami, fit Régine ; ouvrez-moi, je vous prie.
René restait immobile. Il n’était plus chez lui ; ses douleurs et ses joies ne seraient plus un secret pour lui seul. Le mariage a cela de délicieux, quand il est le couronnement d’un amour partagé, et d’horrible, quand il n’est que la juxtaposition de deux vies : on n’est plus jamais seul ; si l’on veut cacher quelque chose, il faut se résigner à mentir.
Il tira rapidement les rideaux de sa fenêtre, afin de répandre un peu d’ombre sur son visage décomposé, puis il alla ouvrir.
— Vous êtes décidément souffrant ? fit Régine en entrant avec un froufrou de soie ; un flot de parfums, dégagé de toute sa toilette, pénétra en même temps.
— Oui, fit René à voix basse. Excusez-moi près de vos parents, je ne pourrai pas aller dîner chez eux.
— C’est bien dommage. Je venais voir si vous étiez prêt, la voiture est en bas.
— Je ne saurais en vérité ; excusez-moi, Régine…
— Vous avez l’air défait, c’est vrai, fit-elle d’un ton de banale commisération.
Elle passa rapidement le bout de ses doigts gantés sur la joue de son mari.
— Votre visage est brûlant, continua-t-elle en rajustant son gant ; je crois qu’un peu de repos vous est nécessaire. Je vous engage à vous faire faire du thé et à vous coucher ensuite. Alors, je m’en vais seule ; adieu, mon ami.
Elle s’approcha et lui présenta son front ; il y mit un baiser… Était-ce bien lui ? Cette femme était-elle sa femme ? Que s’était-il passé depuis le temps où il serrait Valentine sur son cœur au moment de la quitter, et où c’était elle qui disait : Adieu, mon ami ?
La porte se referma, le froufrou de la soie s’éteignit dans le corridor, un instant après le bruit des roues lui annonça qu’il était seul ; il poussa un soupir de soulagement, rouvrit la fenêtre, car l’air lui manquait, et s’assit à l’ombre des rideaux.
Avec sa foi dans Valentine, la vie s’effondrait sous lui.
Il avait accepté la séparation, il avait accepté le mariage, avec une sorte de soumission instinctive, qui n’excluait pas l’amertume, mais qui impliquait la supériorité de celle qu’il aimait.
Tout en sentant un mystère au fond de ces choses douloureuses, il s’était dit que Valentine devait avoir des raisons pour agir ainsi ; ces raisons devaient être bonnes, car elle ne pouvait rien vouloir que de noble et de juste. Il se plaignait d’elle à lui-même, mais il subissait la loi imposée.
Si elle l’avait ainsi torturé dans un but personnel, avec l’idée mesquine et rebutante de se rattacher à la protection, – à la société, – de ce mari indigne, qui l’avait jadis délaissée, qu’elle méprisait, quelle femme était-elle donc, celle qu’il avait placée sur un autel, devant laquelle, pendant trois ans et demi, il avait brûlé le plus pur de son âme, comme le plus délicat des parfums ? Il fallait donc la mépriser, elle aussi ?
Mépriser ce qu’on a adoré ! Traîner dans la boue l’idole consacrée par le temps et la vénération ! Détruire tout un passé, sans rien mettre à la place ! Semer du sel sur les ruines de son ancien amour ! Voilà le supplice le plus cruel pour une âme élevée, celui qui dépasse toute comparaison et dont l’horreur laisse bien loin derrière elle les autres amertumes.
René connut cette torture.
Régine rentra vers minuit, après avoir éteint sa lumière ; il fit semblant de dormir, afin d’éviter les questions ; d’ailleurs, elle ne tenta point de le voir. Une heure après son retour, la maison dormit tranquille, troublée seulement de temps en temps par le piétinement sourd d’un cheval dans les écuries.
Quand le matin vint, René regarda dans le miroir son visage livide et méconnaissable. Sur son front, quelques fils d’argent qui n’y étaient pas la veille marbraient une mèche de ses cheveux.
— Ah ! se dit-il, femme menteuse et frivole, tu m’as marqué d’une façon indélébile au sceau de la trahison. Que le monde te pardonne… moi, je ne saurais.
q