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Chapitre 12

Cent personnes avaient vu Valentine la veille. On ne la savait pas revenue, on ne croyait pas qu’elle dût revenir avant l’automne ; elle eut dans l’après-midi quarante cartes de visite, et à cinq heures ce fut une véritable procession.

Elle reçut tout le monde. On la trouva seule, pâlie, maigrie, toujours souriante et bonne. Une phrase, préparée d’avance, fut la même pour tous.

— J’ai rencontré en Italie M. Moissy ; il m’a paru triste, fatigué et fort repentant. Après tout, c’est mon mari, et c’est un galant homme…

— Vous êtes trop bonne. Mais vous avez bien fait ! Tel fut le cri général. Et chacun s’en allant ajouta, les uns à part soi, les autres en duo ou en trio, suivant l’occasion : – Cette pauvre madame Moissy, elle a inventé le plus joli moyen de se faire exploiter… Quel besoin avait-elle de s’embarrasser de son mari ?…

— Eh mais, c’est probablement lui qui a jugé à propos de l’embarrasser de lui ! fit observer Dubreuil, une heure après, devant Tortoni.

Cette réflexion n’étonna personne.

À six heures et demie, au moment où Valentine pensait avec un inexprimable soulagement qu’elle allait bientôt voir finir son supplice, elle vit entrer dans son salon Régine, suivie de René.

Ils s’avancèrent, au milieu des chaises réunies, des visiteurs levés et prêts à partir ; elle arrivait les mains tendues, tout son joli visage éclairé par le plus charmant sourire, lui, sombre et contraint, se tenant derrière elle.

— Nous ne vous avions pas fait de visite de noces, dit madame d’Arjac en s’asseyant près de son amie, et je mourais d’envie de vous revoir. René ne voulait pas venir, sous prétexte que vous ne deviez pas recevoir ; mais nous ! j’espère bien que vous nous recevrez toujours ! Et d’ailleurs, ajouta-t-elle en riant et en promenant ses regards autour du salon, je vois que nous ne sommes pas une exception.

Le papotage gracieux et banal qui suffit à ce genre de conversations s’engagea bientôt entre les visiteurs, qui prirent congé peu à peu. Régine, entrée la dernière, attendit de pied ferme que tout le monde fût parti, puis lorsque Valentine, après avoir reconduit la plus tardive visiteuse, revint vers eux en fermant la porte du salon, la jeune mariée se jeta au cou de son amie.

— Enfin ! dit-elle, il me tardait de vous remercier de mon bonheur ! Je n’y mets pas d’amour-propre, moi, je l’avoue franchement : je suis heureuse. Et vous, René, vous êtes là depuis une demi-heure, et vous n’avez pas encore ouvert la bouche ? Allons, remerciez, monsieur, remerciez madame Moissy, vous lui devez bien cela.

Valentine sourit, mais ce sourire contrastait étrangement avec la pâleur de son visage et le feu sombre de ses yeux creusés.

— M. d’Arjac n’est pas bavard, dit-elle avec douceur, et puis il a l’air souffrant.

— Je souffre en effet, répondit le jeune homme sans la regarder. J’ai pris hier aux courses une migraine qui me rend maussade. Madame Moissy me connaît assez, je pense, pour avoir l’indulgence de m’excuser

Régine repartit de plus belle :

— Quelle idée avez-vous eue, ma chérie, de vous affubler de votre mari ? Est-ce que nous n’étions pas tous parfaitement heureux sans lui ? Qui est-ce qui avait besoin de lui ? pas vous, bien sûr, pas moi ! pas vous, René ? Personne absolument ! Et cela va beaucoup vous gêner dans les relations de société. Je n’ai pas la moindre envie de l’inviter à dîner, ce monsieur ! Et puis je ne le connais pas ! Est-il aimable ?

— Il a quelques qualités, répondit Valentine avec effort. Mais, ma chère enfant, vous n’avez pas besoin de l’inviter à dîner. Nous repartirons dans quelques jours.

— Eh, mais ce n’est pas une consolation ! J’aurais voulu vous avoir, vous faire dîner avec nous ! Nous avons cent mille choses à nous dire, n’est-ce pas, René ?

Valentine ne put supporter ce supplice plus longtemps.

— Je pars, dit-elle, pour un voyage qui sera long. Je comprends très bien que je ne peux imposer la société de M. Moissy à ceux qui ont eu la bonté de me témoigner quelque amitié, précisément en raison de mon isolement. Lorsque je reviendrai, nous reviendrons, veux-je dire, à Paris, notre maison sera forcément un peu différente de ce qu’elle a été. J’espère néanmoins que nos vrais amis me resteront.

Elle tendit à la jeune femme sa main qui tremblait un peu ; Régine lui sauta au cou.

— Mais ! je crois bien ! Mais, chère, c’est vous qui nous avez mariés ? Nous vous devons le bonheur de notre existence, je ne me lasserai jamais de le répéter. Alors on ne vous verra pas avant votre départ ?

— Veuillez m’en dispenser, fit Valentine défaillante, je quitte Paris pour plusieurs mois, pour un an peut-être ; je suis accablée de préparatifs…

— Vous m’écrirez, au moins ? dit Régine en lui serrant affectueusement les mains. Nous lui écrirons, n’est-ce pas, René ? Elle nous répondra, car elle est très consciencieuse.

Ils étaient prêts à partir. Valentine se tourna vers René et lui tendit la main. Il avança la sienne, et leurs doigts se rencontrèrent sans se serrer.

— Voyons, dit Régine à son mari, baisez la main de notre bienfaitrice, vous lui devez bien cet hommage !

René s’inclina lentement sur la main de Valentine. La pauvre femme désespérée ne sentit pas ce baiser glacial. Elle se cramponnait à ses propres forces, qui lui échappaient rapidement.

Les jeunes époux sortirent ; madame Moissy, après les avoir reconduits, se laissa tomber sur le premier siège, auprès de la porte, et resta immobile. Elle ne savait plus rien de la vie.

Il lui semblait qu’elle était morte depuis longtemps et qu’on avait oublié de l’enterrer.

La voix et le pas de M. Moissy qui rentrait la tirèrent de cette torpeur.

— Venez-vous dîner ? lui demandait-il.

Elle se leva.

— Je ne dînerai pas avec vous, monsieur, lui répondit-elle. J’avais trop présumé de mes forces, quand j’ai accepté le rôle que vous m’avez fait jouer hier. Jusqu’au jour de notre départ, veuillez me laisser absolument seule et maîtresse de mes actions, sans quoi…

— Sans quoi ? répéta Moissy avec un demi-sourire.

— Sans quoi, vous savez que je puis vous échapper définitivement.

Il la regarda et vit que ce n’était pas le moment de plaisanter.

— Comme il vous plaira, fit-il en s’inclinant. Mais nous partirons jeudi.

— Fort bien.

Il s’en alla en chantonnant un air d’opérette. Au fond, il n’était pas content, bien que Valentine eût rigoureusement tenu ses promesses.

Elle avait même payé quelques dettes, et l’avenir matériel de Moissy se trouvait assuré. Mais cet homme usé par la vie avait des ambitions morales. Incapable d’éprouver lui-même un sentiment élevé et généreux, il voulait être considéré comme un être supérieur. Le mépris de sa femme pesait lourdement sur lui. Il eût voulu la contraindre par la force à l’estimer et lui témoigner de la sympathie. C’était un rêve, hélas ! irréalisable, comme la plupart de nos rêves.

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