Chapitre 13
Deux jours après, Valentine traversait le jardin du Palais-Royal, vers quatre heures. Les enfants jouaient et couraient dans le sable, les bonnes causaient sur les bancs, le jet d’eau retombait avec un bruit de pluie dans son bassin, les moineaux pépiaient dans les arbres, et madame Moissy se sentait profondément accablée. La chaleur du jour lui pesait moins que le fardeau de son chagrin irrémédiable. Elle marchait la tête baissée sous son ombrelle, fatiguée, désolée, faisant chaque pas comme s’il eût été le dernier.
Soudain une commotion intérieure la cloua au sol. En face d’elle, à quelque distance, venait René.
Lui aussi semblait écrasé sous ces préoccupations, et marchait distraitement. Il leva la tête et aperçut Valentine.
Avant qu’elle pût prendre un parti, il était près d’elle. Ils échangèrent machinalement un salut, puis il lui parla avec une violence contenue.
— Vous êtes contente, n’est-ce pas ? dit-il ; ah ! vous avez bien joué votre partie ! Aussi, vous l’avez gagnée haut la main.
Valentine le regarda d’un air éperdu ; il n’en ressentit que plus de rage intérieure.
— Vous disiez autrefois que j’étais un enfant… Un enfant, c’est vrai ! Un enfant dans vos mains, car j’avais en vous une confiance ridicule, je croyais tout ce que vous me disiez… Avec un autre moins crédule, votre tâche eût été moins facile !
— Qu’ai-je donc voulu ? murmura faiblement madame Moissy.
— Il vous tardait de jouer un rôle dans le monde, et vous ne pouviez le faire qu’à condition d’avoir un mari pour porte-respect. Vous vouliez mener la grande vie ; avec moi c’était impossible, vous ne pouviez m’aimer qu’à condition de vivre modestement ; vous avez su trouver une combinaison qui arrangeait tout, et vous vous êtes vendue, oui, vendue… à cet homme méprisable… et je ne sais en vérité lequel de vous l’est davantage.
Le jet d’eau retombait en pluie dans le bassin, les enfants se poursuivaient avec des cris joyeux, les cerceaux et les balles venaient frôler les vêtements de Valentine.
Immobile et muette, elle attendait ; il pouvait continuer à lui parler ; si cruelles que fussent ses paroles, n’était-ce pas la dernière fois peut-être qu’elle entendait sa voix ?
Dans cette horrible rencontre, dans ces reproches immérités, il y avait une volupté profonde et douloureuse, comme lorsque le sang s’échappe à flots d’une blessure débridée par la lancette du chirurgien.
— Vous m’avez bien marié, reprit-il, se grisant lui-même de sa dureté ; je dois vous rendre cette justice. Vous avez fait pour moi une chose admirable, et je ne saurais vous en être assez reconnaissant ; mais rien ne vous justifie, vous ! Vous auriez dû avoir pour moi plus d’estime, et, au lieu de me mentir pendant six mois, me dire la vérité. Il ne m’eût pas été plus dur de l’apprendre alors que de la découvrir ensuite.
Il se tut.
— Je croyais bien faire, dit Valentine d’une voix brisée. Rendez-moi plutôt cette justice que je me suis trompée ; mais je croyais bien faire.
— C’est qu’alors, nous n’avons pas les mêmes idées sur le bien, répondit-il froidement. Soyez heureuse, madame, et vous le serez, je n’en doute pas.
Elle le regarda cette fois avec une telle intensité de désespoir et de sincérité, qu’il fut soudain ému. Dans tout autre lieu, ils eussent peut-être pu s’entendre ; mais les passants qui leur jetaient un coup d’œil, les commis flânant sur le seuil des boutiques, les bonnes et les nourrices qui faisaient leurs remarques sur « le monsieur qui n’avait pas l’air commode », tout conspirait contre un plus long entretien.
— Adieu ! lui dit-elle si bas qu’il l’entendit à peine. Du fond de mon cœur désolé, je vous souhaite le bonheur.
— Je vous remercie, fit-il ironiquement.
Il s’était tenu devant elle la tête découverte, avec cette apparence de profond respect qui n’exclut pas les paroles amères. Il lui fit un salut irréprochable et la quitta.
Marchant droit devant elle, elle atteignit les grilles qui protègent les arcades, et alors se retourna. Au même moment, il se retournait aussi. À travers les groupes de promeneurs, ils promenèrent un regard où toute leur passion se trouvait concentrée. Chacun d’eux fit un mouvement pour revenir sur ses pas, et s’ils l’avaient fait, à la face du monde ils seraient tombés dans les bras l’un de l’autre ; mais le mouvement de la vie les séparait… ce ne fut qu’une courte hésitation, la durée d’un éclair, et chacun d’eux continua son chemin en sens inverse.
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