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Chapitre 14

La lune de septembre éclairait magnifiquement le lac de Côme : assise à sa fenêtre, Valentine regardait l’éventail d’argent s’ouvrir à mesure que la lune montait dans le ciel. Elle ne pouvait détacher ses yeux ni son âme de ce spectacle qui évoquait tout son passé.

Quand elle voyageait avec René, ils avaient toujours aimé le bord des eaux. Océan, lac ou rivière, ils cherchaient instinctivement l’espace ouvert devant eux, et les changements de couleur des eaux mouvantes. Insensiblement, la pauvre femme laissa son âme s’en retourner vers les jours de son ancien bonheur, déjà si loin, et pourtant si près, car elle les revivait sans cesse par le souvenir. À ses heures de solitude, elle n’était même presque pas triste. Dans son esprit détaché de son amour, elle s’était fait une existence mystérieuse et douce.

Telle que les vivants, ne pouvant s’accoutumer à la pensée qu’ils sont éternellement séparés des morts qu’ils ont aimés, leur parlent, s’entretiennent avec eux, et grâce à la mémoire du passé se font une illusion dans le présent, Valentine vivait constamment avec René. Il n’était pas mort, lui ! Quelque part, elle ignorait où maintenant, il menait une existence agréable et frivole ; au milieu des jouissances du luxe, entouré de plaisirs mondains, il laissait s’écouler les heures… Pensait-il à Valentine ?

Ah ! si elle avait pu croire que parfois il se ressouvenait d’elle avec une pensée attendrie, le poids de la vie eût semblé moins lourd à celle qui l’aimait plus que jamais. Mais alors il eût souffert ; en la méprisant comme il le faisait, il ne souffrait plus ; l’orgueil blessé avait tué l’amour sans doute… cela valait mieux ainsi…

Oui, cela valait mieux, et pourtant Valentine se hâta de détourner sa pensée de ce mieux-là. Qu’il la méprisât, soit, si cela devait empêcher René de souffrir, mais elle ne pouvait s’arrêter au souvenir de leur rencontre au Palais-Royal ; lorsque son esprit effleurait ce coin douloureux de sa mémoire, elle frissonnait et se repliait sur elle-même. Revenant alors aux heures heureuses, lorsqu’ils oubliaient si facilement tout ce qui n’était pas eux-mêmes, elle rouvrait les yeux et regardait l’éventail d’argent s’ouvrir le soir sur les eaux tranquilles.

La porte de sa chambre s’ouvrit, et Hubert Moissy entra sans frapper. La lumière de la lune éclairait mal l’intérieur de l’appartement. Valentine se souleva sur son siège pour voir qui se permettait d’entrer ainsi.

— C’est moi, dit Moissy, d’une voix brève.

Il s’avança jusqu’à la fenêtre, et s’assit sur un fauteuil en face de sa femme. Celle-ci prit une altitude glaciale, comme elle l’eût fait dans le monde vis-à-vis d’un intrus ; mais son mari ne se laissa pas troubler par cet accueil.

— J’ai à vous parler, dit-il, en s’installant commodément ; vous me refusez si obstinément l’occasion de le faire durant le jour, que je suis contraint de recourir à des heures « peu canoniques ». Veuillez m’excuser et ne vous en prendre qu’à vous-même.

— Que désirez-vous ? demanda Valentine.

— Je serai bref et clair. Voici : lorsque vous m’avez rejoint, il a été convenu que la moitié de vos revenus servirait à notre vie commune, et que l’autre moitié vous serait réservée. C’était parfait ; seulement cette situation, qui vous agrée, est pour moi totalement intolérable.

— En quoi ? dit froidement madame Moissy.

— En ce que je n’ai jamais à ma disposition une somme qui me permette d’agir à ma guise, de me lancer dans quelque entreprise… Vous me remettez tous les mois le douzième de la somme convenue… c’est absurde ! Je vous demande si c’est là une situation qu’un homme puisse accepter !

— Ne vous emportez pas, dit Valentine, cela ne servirait de rien. Vous avez joué, sans doute, et vous avez perdu ?

— Et quand cela serait ! s’écria Moissy en se levant. N’ai-je pas le droit de jouer, s’il me convient ?

— J’ai également le droit de déposer une demande en séparation, fit Valentine en reportant son regard sur la fenêtre ; et remarquez bien, monsieur, que la preuve de conciliation et de bonne volonté que j’ai donnée en consentant à reprendre l’existence en commun avec vous, disposerait les juges en ma faveur.

— Sans doute, riposta promptement Moissy ; mais si je faisais un esclandre, et si je provoquais M. d’Arjac, alléguant que j’ai appris seulement maintenant ces liens qui vous ont unie à lui pendant plusieurs années, les rieurs ne seraient plus de votre côté.

— Transigeons, voulez-vous ? dit Valentine avec l’accent d’une profonde lassitude. Je ne vous accorderai rien de plus que ce dont nous sommes convenus, mais je puis vous aider dans la circonstance actuelle. Combien avez-vous perdu ?

— Onze mille francs, dit nettement Moissy.

— Vous voudrez bien remarquer que cette somme est à peu près la moitié de ce que je me suis réservé annuellement sur mes revenus ; il me serait bien difficile de recommencer d’ici quelque temps à vous rendre un service analogue, et d’ailleurs vous savez fort bien, monsieur, que si je venais à mourir, vous ne seriez pas mon héritier !

— Ah ! fit Moissy, soudain calmé, vous avez fait votre testament ?

— Avant de vous rejoindre, et si je ne vous en avais pas fait part, c’était pure négligence. Mon testament est entre les mains de mon notaire, à Paris ; ce n’est pas vous qui hériterez.

— Peut-on connaître vos dispositions ?

— C’est absolument inutile, cela ne vous intéresserait pas. Je vous engage donc à m’épargner tous les chagrins et les ennuis qui pourraient hâter ma fin, car vous ne pourriez qu’y perdre. Or, je ne vous cache pas que des émotions du genre de celle que me cause votre visite, me sont extrêmement préjudiciables… Il est dans notre intérêt à tous deux de les éviter autant que possible.

— Vous parlez d’or, fit Moissy en s’inclinant ; et qu’avez-vous résolu relativement à mon embarras actuel ?

— Mon Dieu, fit Valentine avec dégoût, je suis persuadée qu’en marchandant vous me feriez un rabais considérable, mais la circonstance actuelle n’est déjà que trop pénible. Je vous remettrai demain les onze mille francs que vous me demandez.

— Pas ce soir ? fit son mari.

— Je ne les ai pas ici, je serai obligée d’aller les chercher à Florence. Allez-y vous-même d’ailleurs, cela vous promènera. Je vous remettrai un chèque.

— Vous êtes parfaite, dit Moissy avec la plus irréprochable urbanité.

Il faisait un geste pour lui prendre la main et la baiser ; elle recula avec une horreur instinctive.

— Oh ! je vous en prie ! fit-elle avec mépris.

— Vous avez tort, ma chère, répondit-il ; pour vous comme pour moi, la bonne harmonie serait préférable, mais il en sera ce que vous voudrez. Je vous souhaite le bonsoir.

— Bonsoir, monsieur, dit-elle.

Il se retira ; elle le suivit jusqu’à la porte, la referma sur lui et mit soigneusement le verrou, après quoi elle fit deux ou trois tours dans la chambre, avant de pouvoir reprendre son empire sur elle-même.

Ce n’était pas la première fois que son existence se trouvait ainsi troublée par son mari ; depuis quatre mois qu’ils traînaient par l’Europe cette vie ennuyeuse et décousue des gens sans foyer, Valentin s’était plus d’une fois vue à l’épreuve. Elle s’était dit qu’à Paris M. Moissy serait obligé de se contraindre un peu plus et de mener une existence plus régulière ; mais à Paris se dresserait le formidable problème ; quelle attitude prendre vis-à-vis de Régine ? Quelle conduite tenir vis-à-vis de René ?

Supporter les témoignages de son dédain ? Elle s’en serait senti la force, qu’elle eût dû reculer devant les dangers que cette situation lui créait devant le monde. Lui faire comprendre qu’il allait de leur honneur à tous les deux de se faire réciproquement bon visage, et se conformer à ce programme ? Quel douloureux mensonge et pénible à soutenir ! Pour elle-même, elle était certaine de lui témoigner toujours une affection sûre et sincère, qui justifiât l’ancienne amitié qui les avait toujours liés aux yeux de leurs amis et connaissances ; mais lui, pourrait-il se composer une attitude ? saurait-il la soutenir ? Elle se répondait non avec un découragement sans bornes.

Son esprit fatigué retourna vers la demande de son mari et le chèque promis pour le lendemain.

— Quelle date sommes-nous ? se demanda-t-elle machinalement.

La date lui revenant à la mémoire la frappa comme un coup de foudre, et elle alla s’abattre sur son fauteuil, près de la fenêtre. Il s’était écoulé un an, jour pour jour, depuis la soirée où la lettre de Moissy avait détruit en une seconde tout son bonheur passé et à venir.

Un an seulement, – quel siècle ! Valentine se détourna de sa propre pensée avec un gémissement inarticulé.

Au point où elle en était, elle ne pouvait plus supporter la douleur morale, sans ressentir en même temps une douleur physique intolérable, quoique mal définie. Le désir de la mort qui la hantait depuis longtemps s’empara de son âme avec une force nouvelle.

Le lac était là, tentant ; l’hôtel était endormi. Rien de plus facile que de sortir de sa chambre, de gagner le bord du lac… Que la mort serait douce, entre les lames de l’éventail d’argent ! Elle se leva et tendit les bras à la clarté compatissante, qui lui donnait cette fête des yeux pour la dernière fois…

— Et s’il était malheureux un jour ? se dit-elle tout à coup en laissant retomber ses bras à son côté. S’il souffrait, s’il avait besoin de moi ? Si, blessé dans tout ce qu’il a aimé, il cherchait un jour un appui dans la vie… Qui jamais l’aimera mieux que moi ? Qui le consolerait dans ses peines ?… Il faut vivre – vivre !

Elle retomba découragée. Oui, il fallait vivre, non pour elle. Lorsqu’elle serait certaine que René était heureux, lorsqu’elle l’aurait revu et qu’elle aurait la preuve que la vie lui paraissait bonne et douce, elle pourrait mourir, pas avant.

— Je vivrai donc ! se dit-elle, et à cette pensée, les pleurs, dont ses yeux saturés d’amertume s’étaient déshabitués, coulèrent sur son visage amaigri.

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