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Chapitre 16

Moissy n’était pas homme à se désoler longtemps d’une situation à laquelle il ne pouvait remédier. Il avait d’ailleurs sous la main un moyen tout simple de se tirer d’affaire. C’était de faire des dettes et d’adresser ses créanciers à Valentine. Du moment où elle ne voulait pas l’accepter de bonne grâce tel qu’il était, elle devenait simplement une valeur de rapport bonne à exploiter de toute façon. Tant qu’elle en aurait envie, elle paierait. Le jour où elle ne voudrait plus payer… eh bien, on verrait !

Il commença par jouer le jour même les mille francs que sa femme lui avait remis le matin, et par une chance extraordinaire il gagna.

Il gagna tout le temps, avec une telle série de coups qu’il en était étonné lui-même.

Quand il quitta le tapis vert, il avait les mains et les poches pleines d’or et de billets de banque.

— Voici de quoi me moquer d’elle ! pensa-t-il en boutonnant son paletot. C’est la première fois de sa vie qu’elle m’a porté bonheur, mais cela en vaut la peine en vérité.

Il était gris de son bonheur, bien qu’il n’eût pas même bu un verre de limonade ; il sortit la tête haute, de l’air d’un homme qui ne reconnaît aucun maître. Dans l’éblouissement de cette bonne fortune, il se sentait des envies soudaines et irrésistibles d’arrêter les passants, de leur raconter des histoires, de leur chercher querelle, de frapper du bout de sa canne les chiens qui le regardaient d’un air placide… Dans l’ivresse d’une joie inespérée, d’aucuns ouvrent leur cœur, leur bourse, et font l’aumône ; Moissy se sentait agressif et eût offert des coups de bâton.

Sur la promenade, il rencontra Dubreuil. Celui-ci fréquentait un peu tous les mondes. Sa parfaite honorabilité lui permettait d’entrer dans bien des endroits devant lesquels d’autres n’osaient seulement passer, et de toucher des mains quelconques ; il en était quitte pour se secouer ensuite le bout des doigts, avec un geste de dédain. Il appelait cela étudier la nature sur le vif.

Où avait-il connu Moissy ? dans le monde, peut-être, à l’époque où Moissy était reçu partout, reçu au point d’avoir pu épouser Valentine ; il est vrai que celle-ci, orpheline, confiée aux soins d’un tuteur indifférent et de sa femme jalouse, avait été mariée en toute hâte au premier venu, pour s’en débarrasser. Moissy n’aimait pas Dubreuil. La fine malice aiguisée d’ironie qu’employait volontiers ce Parisien du boulevard, gênait le viveur compromis, qui ne savait comment prendre la boutade ; aussi Dubreuil s’était-il créé le devoir de ne pas laisser passer la moindre occasion d’ennuyer autant que possible le mari de Valentine. Dans son idée, peut-être était-ce un moyen de venger l’aimable femme.

Plus que jamais, depuis l’apparente réconciliation des époux, Dubreuil en voulait au mari. Le mystère de cette réconciliation, la mauvaise grâce évidente de René pendant l’hiver qui avait précédé son mariage, le changement visible opéré par la douleur sur la malheureuse femme elle-même, tous ces indices avaient mis cet oisif sur la piste d’un roman à coup sûr attrayant. Il n’était pas décidé à prendre parti pour qui que ce fût, dans cette aventure qui menaçait tantôt de s’évaporer en fumée, tantôt de prendre un caractère tragique ; mais il la suivait avec un intérêt constant.

Peut-être ne fût-il pas venu à Nice s’il n’avait appris que Valentine s’y trouvait.

— Bonjour, Moissy, dit-il tranquillement, lorsque l’heureux gagnant lui apparut, plein de sa joie conquérante. Vous rayonnez, mon ami ! Nous avons donc dévalisé un galion ?

Moissy était ombrageux, mais avec ce diable d’homme, on ne savait jamais s’il fallait rire ou se fâcher. À tout autre, il eût riposté par une impertinence ; avec celui-ci, il se fit plus traitable.

— La vie a du bon parfois, dit-il d’un air supérieur : il y a dans l’existence des heures clémentes…

— Oui, fit Dubreuil avec philosophie, quand on hérite ou quand on gagne. Vous n’avez pas hérité, car vous n’êtes pas en deuil ; donc vous avez gagné aujourd’hui à la loterie. Ces loteries italiennes ne manquent pas d’un certain charme… mais vous êtes du côté français de la frontière. – C’est au jeu. Eh ! j’ai deviné !

— En effet, dit Moissy, qui ne put s’empêcher de se vanter de sa chance ; je sors du cercle, nous avons fait une petite partie d’avant-dînée. J’ai gagné.

— Combien ? dites-le-moi, à moi ; cela ne tire pas à conséquence, et puis ceux qui ont perdu me le diront, si vous voulez me le cacher. Combien ?

— Soixante mille en chiffres ronds, dit Moissy, dont les yeux étincelèrent à la pensée de cette somme et de tout ce qu’elle représentait.

— C’est un joli chiffre ! fit Dubreuil avec bonhomie. Mais si vous aviez perdu ?

Moissy indiqua du geste que, cette éventualité ne s’étant pas présentée, il était absolument inutile de s’en préoccuper. Dubreuil continua :

— Qu’est-ce que vous allez faire de tout ça ?

— Je ne sais pas, dit Moissy.

— Moi non plus, pensa Dubreuil ; mais à coup sûr, ce ne sera rien de bon. Il ajouta tout haut : Et madame Moissy, comment se porte-t-elle ?

— Très bien, répondit le mari d’un air indifférent.

— J’ai l’intention de me présenter chez elle pour lui offrir mes hommages. Où demeurez-vous ?

Moissy indiqua son adresse et prit l’air d’un homme qui va à ses affaires. Dubreuil le salua sans lui serrer la main, et ils se séparèrent.

Ce soir-là, Valentine dîna seule. C’était pour elle une bonne fortune que de ne pas avoir la figure de son mari de l’autre côté de la table ; ils ne se parlaient guère ; mais si Moissy s’arrangeait volontiers de cette conversation à peu près semblable à celle d’une table d’hôte, c’était pour Valentine une véritable torture ; le silence et la solitude lui semblaient un bienfait.

Vers neuf heures, au moment où elle s’installait pour passer confortablement la soirée seule avec elle-même, on lui apporta la carte de Dubreuil, qui n’avait pas eu besoin de longues informations pour s’assurer que Moissy n’était pas rentré chez lui. Elle donna ordre de le recevoir avec un singulier serrement de cœur : elle éprouvait une peur instinctive de tout ce qui venait de Paris ; il lui semblait qu’on ne pouvait lui apporter que de mauvaises nouvelles.

L’air tranquille de son visiteur la ranima ; Dubreuil n’était porteur d’aucun message, elle le comprit dès les premiers mots.

Par un phénomène bizarre, quoique assez fréquent, au bout d’un quart d’heure de conversation avec cet homme qui n’avait jamais été un ami, bien qu’elle le connût depuis très longtemps, elle s’aperçut que forcément ils allaient glisser sur le terrain des confidences ; elle aurait beau s’en défendre, ils en viendraient là tout de même tôt ou tard.

Une pudeur instinctive, jointe à une sorte de méfiance que justifiait un peu la réputation d’égoïsme de son hôte, lui déconseillait de s’abandonner ; et cependant elle sentait aussi que cet homme n’était pas venu là en ennemi.

Ce fut ce dernier sentiment qui l’emporta.

— M. Moissy n’est pas rentré pour dîner, n’est-ce pas ? fit Dubreuil sans affectation.

Valentine respira. Elle avait eu peur qu’il ne lui parlât de René. S’il ne s’agissait que de Moissy, elle n’avait plus besoin de se tenir sur ses gardes.

— Non, répondit-elle ; mais je ne m’en inquiète pas ; cela lui arrive parfois.

Dubreuil la regarda d’un air qui signifiait clairement : – Vous auriez grand tort de vous inquiéter de lui. Quoi qu’il lui arrive de désagréable, vous ne pouvez qu’y gagner.

Elle comprit et baissa les yeux pour chercher une phrase. Il lui tendit la perche avec beaucoup d’à-propos.

— Ne vous inquiétez pas non plus, chère madame, dit-il, s’il ne rentre pas ce soir…

— Il vous a chargé de me le dire ? demanda Valentine sans autre étonnement.

— Pas précisément, mais c’est une petite conclusion de mon cru tirée des circonstances. Je l’ai rencontré avant le dîner, et j’ai pensé qu’il ne rentrerait pas pour dîner. L’événement m’a donné raison, et maintenant je pense qu’il ne rentrera pas non plus ce soir… ni demain. Vous serez au moins quatre ou cinq jours sans le voir, et peut-être bien davantage.

Il allait ajouter : s’il plaît à Dieu. Mais il garda ce souhait pour lui.

— Il ne lui est arrivé aucun malheur ? demanda Valentine avec beaucoup de calme.

— Non, répondit Dubreuil avec un soupir.

Ils se regardèrent très sérieusement.

— Il a gagné tantôt soixante mille francs au jeu, dit Dubreuil avec une placidité parfaite.

Valentine le regarda, puis laissa tomber son regard sur la table.

— Cela va faire du bon argent bien mal employé, reprit Dubreuil. Mais enfin nous n’y pouvons rien, n’est-ce pas, chère madame ?… Vous devez mener une vie assez ennuyeuse ici ? Voyez-vous beaucoup de monde ?

— Personne, répondit Valentine.

Le silence régna dans le petit salon.

— Votre belle amie, madame d’Arjac, est partie ces jours-ci pour la terre de Broye, reprit Dubreuil, en jouant avec un couteau à papier. Sa santé n’est pas bonne, mais en somme il n’y a là rien d’inquiétant.

— Je le sais, dit faiblement Valentine. Elle m’a écrit.

— Saviez-vous, fit-il, comme un homme qui s’avise tout à coup de quelque chose, que son mari est pris de la démangeaison d’écrire ? Il s’est mis à faire un catalogue raisonné des médailles de son beau-père. Cela lui prend énormément de temps et lui donne beaucoup de peine ; il a acheté une loupe et regarde tous les gens sous le nez pour examiner leur épingle de cravate ; à cela près, toujours aimable et charmant. Entre nous, je crois qu’il s’ennuie assez dans le mariage. Mais j’ai tort de vous dire cela : n’est-ce pas un peu vous qui avez marié mademoiselle de Broye ?

Il souriait en la regardant d’un air si parfaitement détaché, qu’elle lui sut gré de lui parler ainsi de choses qui lui tenaient de si près au cœur. Parler de René… c’était une jouissance qu’elle ne connaissait plus depuis près d’un an. Elle y trouva la douceur d’une émotion nouvelle.

— C’est moi, en effet, qui ai servi d’intermédiaire pour ce mariage, dit-elle, et j’espère que vous n’allez rien me dire qui soit de nature à m’en faire repentir ?

— Certes non ! se hâta de reprendre Dubreuil. M. et madame d’Arjac sont un couple aimable, que chacun recherche. Je crois seulement avoir remarqué que suivant une loi commune à plus d’un ménage, madame d’Arjac devient de plus en plus mondaine, à mesure que son mari prend goût aux choses sérieuses ; après tout, peut-être est-ce le contraire ? Qu’importe, pourvu qu’ils soient heureux tous les deux, n’est-ce pas, madame ?

Valentine acquiesça du geste.

— Je croyais Régine plus sérieuse, dit-elle avec un peu de doute ; comme jeune fille, elle paraissait aimer la lecture et les arts.

— Ah ! chère madame, s’écria Dubreuil, ne sont-elles pas toutes les mêmes ? C’est cela qui m’inspire à l’endroit du mariage une sorte de terreur superstitieuse. Vous voyez une demoiselle, elle aime la lecture et les arts, va au Salon, annote son livret, suit les concerts avec la partition… Vous l’épousez, et huit jours après la noce, car il faut ordinairement huit jours pour ces découvertes-là, vous vous trouvez en face d’une jolie perruche qui déteste la musique, ne lit plus que le Figaroet s’enferme avec sa couturière pour méditer des toilettes qui feront retourner les passants sous prétexte qu’elles sont « de style ». Ah ! madame !…

Valentine sourit, un peu inquiète.

— J’espère que ce n’est pas le portrait de madame d’Arjac que vous venez de tracer ? dit-elle avec douceur.

— Oh ! non, chère madame, c’est une simple caricature ! répondit Dubreuil.

Mais son ton n’était pas rassurant.

— El lui ? demanda Valentine, après quelque hésitation. Remplit-il le programme opposé ? Passe-t-il son temps au cercle ou à l’écurie, dans les intervalles de loisir que lui laissent les médailles ?

— Non, madame ; il vit comme il a toujours vécu, comme nous devrions vivre tous, si nous étions intelligents. Il me paraît seulement plus absorbé qu’autrefois ; si ce n’était pas ridicule de parler ainsi d’un homme de trente ans, je dirais qu’il a vieilli.

— La responsabilité de l’homme marié, dit Valentine avec quelque effort.

— Ce n’est pas cela, fit Dubreuil en évitant de la regarder. Si j’étais poète, je dirais que le soleil paraît s’être retiré de sa vie. Mais je ne suis pas poète ; je ne suis qu’un pauvre mondain très bavard. Aussi je me retire. Me permettrez-vous de revenir, ajouta-t-il avec un sourire, quand ce ne serait que pour savoir si Moissy est rentré ?

— Certainement ! dit Valentine en lui tendant la main.

Elle éprouvait une sympathie singulière, presque tendre, pour cet étranger qui lui avait parlé ainsi de René.

Quand il fut parti, elle resta immobile, absorbée dans des idées confuses, mêlées de douleur et de joie

Tout au fond d’elle-même, sans qu’elle osât se l’avouer, elle sentait que les paroles de Dubreuil avaient laissé la chaleur d’une brûlure.

— Le soleil s’est retiré de sa vie… pensait-elle.

Et, avec la cruauté d’un regret, elle trouvait à cette idée une douceur inexprimable.

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