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Chapitre 17

Le soleil d’une belle après-midi d’été s’escrimait contre la façade de la maison de Broye, et ruisselait sur les parterres pleins de mouches bourdonnantes. À l’intérieur, dans le haut salon aux persiennes closes, régnait une délicieuse fraîcheur. Une seule fenêtre au nord envoyait une nappe de lumière sur la chaise longue où Régine était étendue. Dans son peignoir recouvert de valenciennes, elle avait l’air d’une de ces boîtes de baptême somptueusement ornées, où une fraîche figure d’enfant émerge d’un fouillis de rubans et de fanfreluches. Elle se portait à merveille, à présent, mais elle se fût bien gardée de le dire : ne valait-il pas beaucoup mieux se faire plaindre jusqu’au bout et conserver les privilèges d’une chère petite malade à qui l’on ne peut rien refuser ?

Jacques Bérard, assis dans un bon fauteuil à côté de la chaise longue, ne semblait pas s’apercevoir qu’il fit moins chaud dans le salon qu’au dehors.

Depuis son arrivée en province, Régine s’était attachée à le séduire complètement, faute de meilleure occupation sans doute. Son état ne lui laissant pas la ressource de ses grâces de jeune fille, elle l’avait pris par la pitié. Bérard se disait de plus en plus que jamais il n’eût pu acclimater à ses habitudes rustiques cette jolie fleur mondaine, et que certainement d’Arjac était pour elle un mari plus convenable que lui. Mais, à côté de cette concession, que de regrets ! regrets qui se traduisaient par de gros soupirs et un malaise évident. Dans toute cette fraîcheur, il étouffait, et la malicieuse Régine, qui s’en amusait, continuait à lui parler de sa voix dolente, avec ses sourires languissants.

— Alors, vous dites que vos melonnières ne vous ont pas réussi cette année ? faisait Régine d’un air préoccupé, comme si les melonnières avaient été une affaire d’État.

— Oui, disait Jacques, la grêle m’a cassé beaucoup de cloches, et les taupes ont dévasté mes châssis.

— Les taupes ? fit Régine en levant ses sourcils. Et, dites-moi, à propos ! avez-vous eu beaucoup de roses ?

Jacques ne saisit pas l’à-propos, mais répondit :

— Mon jardinier s’occupe de ça ; moi, je ne sais pas.

René entra à ce moment de la conversation ; sa femme cligna un peu des deux yeux pour mieux le reconnaître, jeta son bras droit par-dessus l’appui de la chaise longue, et, effleurant de ses doigts délicats la manche du veston en cheviotte que portait Bérard, dit avec âme :

— Cher voisin, vous devez avoir des soirées splendides, après le coucher du soleil, sur votre coteau, d’où la vue est si belle ?

— Oui, répondit Jacques, pas mal ; mais le coteau est trop exposé au vent, et cela ne vaut rien pour la vigne.

— Quoi qu’il lui dise, pensa René, elle trouvera toujours moyen de lui répondre quelque chose ; voilà une heure qu’ils causent ensemble ; la conversation n’est pas encore tombée, je suis bien tranquille, elle ne tombera pas, quand elle durerait jusqu’au jugement dernier.

Il sortit du salon frais, pendant que Régine entamait en effet son vingt-septième sujet de conversation, et s’en alla sous l’ombrage des châtaigniers et des noyers, dont les feuilles chauffées par le soleil répandaient une âpre senteur.

Il s’enfonça sous la châtaigneraie, au flanc du coteau, et gagna un massif de sapins qui donnait à ce coin du parc une sorte d’avant-goût du Jura voisin. La résine perlait aux troncs en gouttelettes blanches semi-transparentes, aux tons doux comme ceux d’une opale. Machinalement, il en prit une entre ses doigts… Mal séchée, elle s’écrasa, lui laissant un parfum pénétrant qu’il ne pourrait plus chasser de longtemps…

Souvent pendant leur séjour en Suisse il avait monté avec Valentine le long des coteaux arides où les pins seuls pouvaient croître ; foulant aux pieds l’épais tapis des aiguilles tombées couleur de tan, qui leur faisaient un marcher moelleux, ils étaient arrivés à quelque clairière chauffée par le soleil comme un vase en ébullition ; l’acre senteur résineuse s’imprégnait dans leurs habits au point que, longtemps après, en ouvrant une armoire, ils reconnaissaient le vêtement à son odeur et se disaient en souriant : Te souviens-tu ?

La gouttelette de résine écrasée entre ses doigts ramenait toutes ces choses devant l’esprit attristé de René, comme une procession fantastique qui défile dans un rêve et qu’on ne peut chasser…

C’était bien vrai, ce qu’avait dit Dubreuil, le soleil s’était retiré de sa vie !

On vit, quand il n’y a pas de soleil ; pendant des mois, les nuages couvrent le ciel, et le jour blafard pénètre tristement au fond des appartements assombris. La vie n’en continue pas moins son cours : les trains partent, les gens vont à la Bourse, on souscrit et l’on paie les billets à ordre, les enfants vont en classe, les ménagères commandent le dîner, les libraires mettent en vente des livres nouveaux, et le grain germe sourdement dans la terre. On vit, mais tout est triste et glacé, parce qu’on ne voit pas le soleil.

C’est ainsi que vivait René.

Arrivé au taillis des pins, il s’arrêta, s’assit sur une grosse pierre en face de la vallée, où se distinguaient les toits de la maison, les regarda un instant, puis soudain, presque malgré lui, et à coup sûr à son insu, il dit doucement : Ô Valentine, pourtant je t’aime !

Les abeilles sauvages bourdonnaient autour de lui, inquiètes pour quelque ruche ignorée ; des aiguilles sèches tombaient de temps en temps à travers le feuillage grêle des pins, et soudain une chaleur nouvelle réchauffa l’âme de René, en même temps que le soleil lui semblait l’aveugler d’une clarté flamboyante.

— Pourtant je l’aime, s’écria-t-il ; quoi qu’elle ait fait, misérable ou faible, peut-être criminelle, que m’importe ! Je l’aime. C’est cela qui me manquait. Puisque je dois souffrir malgré tout, quoi qu’il arrive, je veux souffrir du mal d’aimer.

Il resta longtemps immobile à cette place qu’il n’osait plus quitter, de crainte de perdre la douceur et l’émotion divine de cette aube nouvelle. Il lui semblait n’avoir jamais aimé, et ouvrir son âme pour la première fois à un sentiment plus fort que le devoir, que l’honneur… Il aimait Valentine quelle qu’elle fût, il l’eût aimée dans la fange ; et en même temps il sentait, il voyait avec les yeux de son âme qu’elle était plus pure que jamais, plus digne d’amour et de vénération, et qu’il l’avait calomniée.

Chose étrange, la joie de l’avoir calomniée et de la retrouver plus digne d’estime que jamais, lui enlevait tout remords.

— Comment ai-je jamais pu, se disait-il avec ivresse, croire un instant qu’elle avait agi autrement que pour le bien ? Comment l’ai-je crue capable d’une trahison ? Était-ce possible ? Il fallait ne pas la connaître. Où avais-je l’esprit ? Mais dis, tu sais bien que je ne l’ai jamais cru ? j’ai feint de le croire, par je ne sais quel amour-propre d’homme, bête et ridicule, mais je ne le croyais pas ; dis, tu le sais bien ?

La chère image qu’il avait devant les yeux ne lui répondait pas, mais elle lui souriait avec la douceur angélique des anciens jours. Tout à coup un bruit de vent dans les branches lui rappela celui du jet d’eau qui tombait en pluie dans le bassin du Palais-Royal, et il sentit dans son âme un remords insondable.

Il l’avait blessée, outragée, sans savoir pourquoi, refusant de la croire. Pourquoi n’avait-il pas voulu la croire ? Disait-elle jamais autre chose que la vérité ?

Son devoir ? Il le voyait maintenant, c’eût été de prendre à partie l’homme misérable dont elle portait le nom, et de le forcer par son mépris à rentrer dans l’obscurité où il avait vécu si longtemps, et s’il résistait, de le tuer sans pitié, comme on tue une bête enragée. Après cela, il eût bien fallu que Valentine consentît à fuir avec lui vers quelque heureuse rive où ils auraient vécu en paix !

Ce n’était pas vrai, elle n’aimait pas le monde, il l’avait accusée de préférer le monde à son bonheur : calomnie ! Depuis qu’elle avait rejoint cet indigne mari, elle vivait obscurément, ne voyant personne, n’allant nulle part, et trouvant moyen de se faire une Thébaïde dans les villes d’eaux les plus fréquentées.

Elle s’était donc sacrifiée ? Évidemment.

Pour qui ? pour lui. Revenant à son ancienne idée, qu’elle ne pourrait achever près de lui le cours de la vie, elle avait cru trouver dans Régine la femme idéale qui apporterait à celui qu’elle aimait par-dessus tout les meilleures garanties de bonheur. Dès lors, elle avait accompli son sacrifice avec une telle fermeté, qu’elle l’avait trompée lui-même.

— Ô Valentine ! s’écria-t-il encore une fois, pardonne-moi de t’avoir méconnue, mais jamais je ne t’ai tant aimée.

Et ses larmes coulèrent avec la douceur d’une réconciliation.

Il n’arrêta point de plan de conduite ; certaines situations commandent de vivre au jour le jour, sans prendre de parti. René s’arrangeait d’ailleurs assez de cette manière de voir, qui n’exigeait de sa part aucun effort violent. Il reprit à pas lents le chemin de sa demeure, plein d’une joie attendrie qui lui faisait paraître la nature entourée pour ainsi dire d’un voile lumineux.

Il rentra au salon et y retrouva Bérard assis près de Régine : seulement il avait changé de fauteuil, et, ainsi que René l’avait prédit, la conversation n’était pas tombée.

M. de Broye rentrait en même temps que son gendre ; il emmena Bérard, qu’il plaignait un peu, dans son for intérieur, d’avoir subi si longtemps la conversation d’une jolie femme, et René se trouva seul avec celle qui portait son nom et qui lui appartenait si peu, si peu…

— Il ne vous a pas ennuyée ? demanda-t-il en déposant machinalement un baiser sur le front que Régine tendait avec un geste plein de coquetterie.

— Qui ? Bérard ? demanda-t-elle ; mais non, il est fort agréable.

René, ne trouvant rien à répondre, se mit au piano et joua la musique la plus insupportable que sa mémoire voulût bien lui rappeler. C’était un moyen qu’il avait trouvé pour se venger du destin, quand sa femme lui donnait par trop sur les nerfs.

— C’est un mari comme cela qu’il lui aurait fallu ! se dit-il avec une sorte de rage, précisément au moment où Jacques, complètement courbatu par cette longue conversation sans queue ni tête, se disait : Décidément, elle était trop du monde pour moi.

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