Chapitre 18
Comme l’avait prédit Dubreuil, Moissy n’était pas rentré, ni ce jour-là, ni les jours suivants.
Il n’avait pas prévenu Valentine ; pourquoi donc ? N’avait-elle pas été assez désagréable avec lui pour qu’il se donnât le luxe de l’ennuyer autant que cela serait en son pouvoir ? Or, n’est-ce pas toujours fort ennuyeux pour une femme que de ne pas savoir ce qu’est devenu l’homme qui habite toujours avec elle, à plus forte raison quand elle porte le nom de cet homme et qu’elle a des apparences à garder ?
Moissy se promenait donc avec une placidité parfaite sur les quais de Gênes, se demandant quel emploi il ferait de sa soirée. Depuis huit jours qu’il voyageait pour son plaisir, il avait fort écorné son nouveau capital : cela coûte cher de vivre dans les villes où l’on joue ! Il pensait déjà à Valentine, non pas avec remords, ce serait beaucoup trop dire, mais avec une sorte d’apaisement satisfait, comme on pense, quand on fait une course en voiture à travers des paysages agréables, au but lointain encore, mais certain cependant, où vous attendent le repos et le déjeuner. N’était-il pas sûr, cet excellent homme, d’avoir, grâce aux promesses imprudentes de sa femme, la table et le gîte, aussitôt que la fortune lui aurait été contraire ?
Pour le moment, il avait encore une vingtaine de mille francs dans son portefeuille, et cette diminution de sa fortune lui inspirait une sagesse modérée qui lui procurait quelques émotions philosophiques.
Il se sentait grand d’avoir tant d’argent gagné par ses propres efforts ; il se sentait fort de n’en avoir dépensé que les deux tiers, alors qu’il était environné par tant de tentations ; il réfléchissait aussi à l’instabilité des choses humaines, qui font tour à tour monter si haut ou descendre si bas le même plateau de la balance.
Tout au fond, il s’applaudissait de son intelligence supérieure, qui lui avait inspiré de rattacher le fil de sa destinée à celui de la destinée de sa femme. Du même coup, il avait consolidé son avenir et rendu à son épouse la situation à laquelle l’appelait la légitimité de ses droits, le tout couronné de la grandeur du pardon. N’était-ce pas là une belle action – et utile ?
Chacun connaît l’histoire de cet homme qui avait résolu de ne plus fumer, et qui, content de s’être tenu parole pendant une journée, se fit présent, vers le soir, d’un bon cigare, afin de récompenser la fermeté de son caractère.
De même Moissy, ayant bien établi par un sérieux débat avec lui-même que s’il voulait s’amuser encore pendant quelque temps sans contrainte et sans blâme, il fallait faire des économies, et enrayer un peu, Moissy dîna à l’hôtel magnifiquement, quoiqu’il fût seul ; mais il aimait la bonne chère, et, vers neuf heures, il s’en alla dans un petit tripot, bien connu de lui, où l’on jouait d’émouvantes parties. Il aimait cela ; les émotions banales de la roulette, du bacet d’autres jeux qu’on joue entre gens du monde lui semblaient fades parfois, et un peu de piment ne lui déplaisait point.
Mais, comme c’était un homme très prudent, il ne prit sur lui que cinq mille francs. Quand on va dans ces endroits-là, on peut être volé, et puis la prudence est toujours de saison.
Il entra délibérément dans la maison, passa dans une salle où l’on jouait pour de bon, se trouva une chaise non sans peine, et prit place au milieu de la plus jolie société de coquins qui se puisse imaginer. Il n’y avait certainement pas là un honnête homme, ni même un homme qui l’eût été dix ans auparavant. Mais Moissy ne détestait pas cela ; la vue de ces braves gens le grandissait à ses propres yeux : il était au-dessus d’eux de toute la hauteur des apparences qu’il avait su garder.
On jouait un de ces jeux de hasard où rien ne se prouve ; il arrive cependant qu’on y gagne quelquefois. Comment et pourquoi ? C’est un mystère, car si l’homme était logique avec lui-même, on devrait y perdre tout le temps. Mais les joueurs sont superstitieux, et c’est probablement grâce à cela que Moissy vint à gagner après avoir perdu. Il gagna plusieurs fois avec une chance inouïe ; peut-être était-il du bon côté sans le savoir.
Il mettait ses gains près de lui en tas, à sa gauche, et ajoutait chaque fois une poignée de pièces d’or à son petit monceau.
Un coup important allait se décider : il leva les yeux sur la figure de celui qui tenait les cartes, afin de la surveiller, car il n’avait pas dans ses compagnons une confiance absolue. Au même moment il sentit frôler son bras gauche.
Il regarda vivement et aperçut trois doigts enfoncés dans son or.
Les doigts se retirèrent avec le mouvement mécanique d’un râteau ; mais la main était pleine.
Moissy saisit cette main et se leva en criant :
— Voleur !
Il était indigné : on n’est pas parfait.
À son cri, toute la table ne fit plus qu’un hourvari. Quelqu’un secoua Moissy par les épaules ; sans lâcher la main qu’il tenait, il se retourna, et vit que, dans la bagarre, son tas d’or avait disparu ; il n’en restait plus que quelques pièces éparses, et encore furent-elles ramassées prestement sous ses yeux.
— Misérables ! s’écria-t-il. Tas de voleurs !
Il leva sa main, frappa quelqu’un au visage et se retourna pour en faire autant derrière lui. Au même moment il sentit une douleur aiguë entre les deux épaules, battit l’air de ses bras et ferma les yeux.
La mêlée était si compacte autour de lui qu’il ne tomba pas tout de suite ; une seconde après, les scélérats qui étaient là sentirent cependant qu’il s’était passé quelque chose de grave et s’écartèrent instinctivement. Alors Moissy tomba sur le parquet, la face en avant.
— Retire donc ton couteau, imbécile ! dit celui qui avait volé à celui qui avait frappé.
Bah ! répondit l’autre, il est pareil à deux mille couteaux qui se promènent sur le port !
Cependant il se baissa et retira l’arme, qu’il essuya soigneusement sur le dos de Moissy. Un flot de sang sortit de la blessure.
— Qu’est-ce qu’on va en faire ? dit quelqu’un.
— Il faut le porter dans la rue, répondit un autre.
— Allez voir au moins s’il n’y a personne dehors. Après une attente d’une heure environ, on prit Moissy sans trop de précaution et on le porta à deux ou trois rues de là, dans un carrefour peu fréquenté.
— Il n’est pas mort ! dit un des porteurs en le déposant à terre.
— Il n’en vaut guère mieux, répondit l’autre. Sauvons-nous.
Une ronde de police, fourvoyée dans ce quartier, trouva Moissy vingt minutes plus tard. Il avait sur lui la note de son hôtel acquittée la veille. C’était d’ailleurs la seule chose qu’on lui eût laissée. Au moyen de cette carte, on reconstitua son identité, et, moins de vingt-quatre heures après, Valentine vit arriver chez elle un fonctionnaire de la police.
Cet homme avait le cœur bon, et voyant devant lui une femme jeune et belle, grave et triste, il prit des précautions inouïes pour lui annoncer le malheur qui la frappait. Il fit tant de détours qu’elle ne comprenait rien. Enfin, le pressant de questions, elle finit par apprendre que son mari, laissé pour mort, avait été trouvé dans une rue de Gênes, mais qu’il respirait encore.
— C’est bien, dit-elle, j’y vais.
Elle partit sur-le-champ, et arriva avant le soir dans la chambre d’hôpital où gisait Moissy. Il dormait, veillé par un médecin et une religieuse, quand sa femme fut introduite près de lui. Elle le regarda en silence, avec un singulier mélange de pitié, de terreur et de colère.
S’il guérissait, quelle existence mènerait-elle désormais près de lui ? La pensée qu’il pouvait sortir de là changé et renouvelé, faisait passer sur elle un insurmontable frisson. Il inventerait donc jusqu’à la fin de nouveaux moyens de la faire souffrir ?
Et s’il mourait… À cette pensée, tout ce qu’il y avait de généreux en elle se réveilla, et elle s’approcha du lit.
— Vivra-t-il ? demanda-t-elle tout bas au médecin.
Celui-ci fit un geste qui ne laissait point d’espoir. Alors Valentine sentit son cœur plein de pardon, et elle se pencha sur le visage tiré du mourant, qui ouvrit les yeux.
— Il ne peut pas parler, dit le médecin, mais il entend.
— Me reconnaissez-vous ? dit Valentine.
Les yeux de Moissy dirent que oui.
Il regardait sa femme avec une sorte de terreur ; son esprit troublé par la mort prochaine ne s’expliquait pas bien comment et pourquoi elle était là. Il pensait peut-être que c’était une apparition vengeresse.
— Je suis venue vous dire, continua Valentine en s’approchant plus près de lui, que je regrette le malheur qui vous est arrivé…
Elle s’arrêta. Les lèvres du mourant formulaient un mot qu’elles ne pouvaient prononcer, elle le comprit et dit d’une voix distincte :
— Oui, je vous pardonne.
Il ferma les yeux avec un air d’allégement, et l’instant d’après, commença à râler.
— Ne restez pas là, madame, dit le médecin à Valentine.
Elle se laissa emmener.
Moins d’une heure après, on vint lui apprendre qu’elle était veuve.
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