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Chapitre 19

Veuve… Trop tard !
Dans les grandes circonstances de la vie, si sévère qu’on soit avec soi-même, les convenances se trouvent emportées comme les frêles contractions qui bordent une rive, lorsque le fleuve sort de son lit.

On ne doit pas dire ces choses, on ne doit pas les penser, le monde entier jetterait la pierre à celui, à celle qui oserait exprimer ses opinions avec ce cynisme. Mais qui donc pourrait dire, en présence d’une délivrance comme celle de Valentine, que cet événement n’eût pas dû arriver deux ans plus tôt ?

À quoi donc pensait la Providence, en armant d’un couteau la main d’un joueur de bas étage, si elle ne réparait un oubli de deux années antérieur ?

Mais les deux années s’étaient écoulées, apportant leur fardeau d’angoisses et d’actions irrémédiables ; Valentine était veuve, et René était marié ; bientôt il serait père ; le gouffre était entre eux, maintenant comme alors. Le seul bienfait qu’apportait le nouvel événement était pour la jeune femme la liberté d’agir à sa guise. Le poids de l’existence de la société de Moissy ne pèserait plus sur sa pauvre âme déjà accablée. Elle pourrait aller et venir dans le monde, retourner à Paris…

Ah ! oui, retourner à Paris. René n’y était pas, mais qu’importe ! L’exil avait assez duré. Revenir à son appartement, y retrouver ses souvenirs, que là du moins rien n’avait profanés, revivre dans cette atmosphère d’amour tendre et passionné, où tout était resté de l’être aimé, jusqu’au jour où, le voyant apaisé, elle pourrait lui parler à cœur ouvert… Il lui rendrait justice ce jour-là ! Elle lui révélerait enfin tout ce qu’elle avait souffert pour lui – lorsque René serait guéri de son amour, lorsqu’il appartiendrait tout entier à la vie de famille… Il serait hors de danger alors, elle parlerait sans crainte, et elle retrouverait son rêve d’autrefois, cette belle amitié digne et confiante, qui devait les conduire jusqu’au tombeau.

Ils n’en étaient pas là, et avant qu’ils puissent arriver à ce repos de leurs âmes, mille ennuis matériels se mettaient à la traverse.

Il fallait d’abord régulariser l’acte de décès de Moissy. Ce fut Dubreuil qui s’en chargea.

Il ne laissait guère passer de jour sans visiter Valentine dans sa solitude de Nice.

On n’oserait affirmer qu’il fût venu là dès l’abord avec des intentions bien pures.

D’abord, il n’entrait pas dans les idées de Dubreuil d’avoir de projet bien arrêté dans les actions de sa vie. Il prétendait, non sans apparence de raison peut-être, que rien ne gêne plus dans la vie que la préméditation, et que les plus heureux comme les plus habiles sont ceux qui se laissent porter par les événements, au lieu de prétendre les diriger.

Il s’était donc présenté chez madame Moissy, en partie parce qu’il avait pitié d’elle, en partie parce qu’il était curieux de son histoire et peut-être aussi parce qu’il se disait : On ne sait pas ce qui peut arriver ! Valentine était bien faite pour être aimée ; – la consolerait-on ? ce n’était pas probable, mais enfin on ne savait pas.

Au bout de quarante-huit heures, Dubreuil savait. Il savait que cette âme douce et fière, qui s’était donnée une fois, ne se reprendrait pas ; mais, chose qui eût dû bien l’étonner en parlant de lui-même, son désir de se rapprocher de la jeune femme n’en fut nullement refroidi. Telle qu’elle était, ce serait la plus aimable amie, la relation d’amitié féminine la plus sûre, pourvu qu’on sût se l’attacher par l’estime et le dévouement.

Pour la première fois de sa vie, Dubreuil s’attela sérieusement à une chose qui ne lui rapporterait aucun avantage immédiat, et peut-être rien de plus dans l’avenir, mais cela l’amusait… du moins il le croyait.

Le jour où Valentine reçut la nouvelle du malheur arrivé à Moissy, Dubreuil vint comme de coutume dans l’après-midi ; la servante effarée lui raconta les événements à sa façon. Notre ami n’hésita pas une seconde. Il se fit conduire à la gare, pesta une heure en attendant un train, sauta dedans avant qu’il fût arrêté, et arriva à Gênes, au moment où la jeune femme, atterrée, se demandait ce qu’elle allait faire.

Dubreuil fut parfait. C’est dans ces occasions-là que les qualités de l’homme du monde sont vraiment précieuses, et arrivent à surpasser les autres plus solides.

Il reconnut Moissy, signa toutes les déclarations qu’on voulut, courut chez les autorités locales, au consulat de France, fit dresser un acte de décès, ordonna les funérailles, empêcha qu’elles pussent donner lieu à quelque manifestation que ce soit, et bien qu’il eût des soupçons très justifiés sur la façon dont Moissy avait reçu le coup mortel, il se garda bien de dire quoi que ce fût qui pût mettre sur la trace des coupables.

— De si braves gens ne doivent pas être inquiétés, se dit-il philosophiquement. Quel malheur seulement qu’ils n’aient pas eu cette idée il y a quelques années !

Trois jours plus tard, Valentine quitta Gênes en vêtements de deuil,. Les gens qui la virent passer, si pâle et si grave, disaient en la plaignant :

— Pauvre jeune femme ! Est-ce un malheur qu’elle ait perdu son mari !

Elle regagna Nice, toujours accompagnée de Dubreuil, qui ne la quitta qu’au seuil de sa maison.

— Qu’allez-vous faire ? lui demanda-t-il la tête nue, pendant qu’elle lui tendait la main en lui disant : Merci.

— Je vais retourner à Paris, répondit-elle.

— Puis-je vous être utile en quelque chose ?

Elle secoua négativement la tête. Une idée vint à Dubreuil.

— Je vais écrire à mes amis de Broye, dit-il ; vous m’autorisez à leur apprendre ce qui vous est arrivé ?

— Je vous en prie, dit-elle, pendant qu’un flot de sang empourprait son visage.

Il la salua respectueusement et la quitta ; elle rentra dans sa maison solitaire et pleura toute la nuit. Mais ce ne fut pas sur son veuvage.

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