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Chapitre 20

Régine était de mauvaise humeur. Elle avait mal dormi, et tout autour d’elle s’en était ressenti ; alors, sa mère l’avait grondée.
Madame de Broye avait pour principe que lorsqu’on a marié sa fille, il ne faut plus se mêler de sa conduite autrement que par des conseils discrets ; mais d’intervention directe point.

En cette occasion, cependant, elle s’était départie de sa réserve ordinaire. C’est que la prudente châtelaine n’eût toléré chez personne ce que sa fille lui faisait endurer depuis quelques jours, et elle s’était fait ce raisonnement :

— Comme mère, je dois garder le silence ; mais comme hôtesse, je dois rappeler aux devoirs qu’impose une bonne éducation, la jeune femme qui les oublie.

En conséquence, elle avait été s’asseoir près de Régine, pendant que celle-ci se faisait coiffer, et renvoyant la soubrette, elle avait adressé à sa fille une courte admonestation.

Comme on peut s’y attendre, madame d’Arjac avait pris cette remontrance du plus mauvais côté qui se puisse imaginer. Elle avait d’abord regimbé, puis pleuré, puis regimbé de plus belle. Ce que voyant, madame de Broye avait quitté la place avec la majesté dont on ne la voyait jamais se départir, mais blessée au fond du cœur, tout comme la mère la moins majestueuse de l’univers eût pu l’être en pareille circonstance.

La femme de chambre, aussitôt rappelée, achevait de coiffer Régine, lorsque René entra.

— Pas encore prête ? fit-il sans aigreur.

Ce fut le signal d’un orage épouvantable.

René ne savait pas ce que c’est peut-être qu’une scène faite par une femme acariâtre. Tout jeune quand il avait aimé Valentine, il n’avait fait jusqu’alors qu’effleurer le côté féminin de la vie ; son amie lui avait soigneusement épargné non seulement les grands heurts, mais aussi les mille froissements de l’existence en commun, froissements qu’une femme attentive peut, si elle le veut, amoindrir jusqu’à n’être presque plus sensibles.

L’attaque de Régine le laissa stupéfait et sans défense ; il éprouvait la singulière sensation de quelque chose d’illégal, d’injuste, d’une sorte de violation de son domicile ; une poignée de brigands calabrais coiffés de chapeaux coniques et armés jusqu’aux dents, entrant en plein jour chez lui pour briser ses porcelaines, l’eût moins surpris que cette rage inattendue et sans mesure que sa femme déversait à flots sur lui.

— Nous ne sommes pas seuls ! fut tout ce qu’il put dire.

La femme de chambre qui rangeait çà et là, fort embarrassée de sa personne, se retira discrètement.

Régine n’y prit pas garde et continua à l’accabler de reproches, pour la plupart saugrenus.

Elle ne voulait pas qu’on la grondât comme une petite fille. Elle n’entendait pas que qui que ce fût lui fît des sermons directs ou indirects. On la connaissait mal si l’on pensait qu’elle était femme à supporter la position dépendante qu’on voulait lui faire…

— Je ne comprends pas, dit René, qui avait eu le temps de se remettre, et qui sentait la colère monter en lui. De quoi vous plaignez-vous ?

Régine s’arrêta. De quoi ? Elle n’en savait rien du tout. La question innocente de son mari avait ouvert les écluses de la mauvaise humeur amassée pendant la semonce de sa mère, et elle avait versé sur la tête de son mari toute l’amertume causée par une autre. Ceci était fort naturel, sans doute, mais elle ne pouvait pas l’avouer à l’homme qui se tenait devant elle, calme et grave, comme un juge. Elle eut recours au procédé ordinaire, si simple que toutes les femmes le devinent d’instinct, du haut en bas de l’échelle sociale : la mauvaise foi.

— Je me plains, s’écria-t-elle, de ce que ma mère et vous, vous soyez d’accord pour me blâmer dans toutes mes actions. Croyez-vous que je ne me suis pas aperçue de votre parti pris de me traiter en esclave ? Sous votre feinte douceur, vous cachez vos volontés despotiques.

Elle parla tant qu’elle voulut ; René l’écoutait sans mot dire. Lorsque, à bout d’arguments et d’haleine, elle s’arrêta, il prit la parole à son tour.

— La sortie que vous venez de faire, dit-il, est absolument inqualifiable ; c’est pourquoi je ne m’y arrêterai pas. Votre état maladif vous donne droit à quelque indulgence ; c’est une raison pour que je ne vous fasse aucun de ces reproches que vous avez si fort à cœur…

Elle voulait l’arrêter, mais il était en colère pour tout de bon et ne se maîtrisait qu’avec une peine extrême ; aussi fit-il un geste si plein d’autorité, que la jeune femme surprise se tut.

— Ce que je veux vous dire a trait uniquement au côté extérieur de la question. Vous venez de me faire une scène devant votre femme de chambre : c’est une faute contre les convenances, et voilà ce que je ne puis admettre. Quels que soient les défauts que vous me reprochez avec tant de véhémence, vous conviendrez du moins qu’ils n’ont eu jusqu’à présent aucun côté humiliant pour vous. Si vous m’humiliez devant nos gens, vous détruisez l’équilibre de notre vie.

Régine se mit à pleurer. Cela, c’est le dernier argument.

— Vous ne m’aimez pas ! dit-elle tout en larmes : si vous aviez le moindre amour pour moi, vous n’auriez pas le courage de me dire des choses si dures…

— Je pourrais retourner votre argument contre vous-même, répliqua René. Si vous aviez quelque affection pour moi, vous ne m’exposeriez pas sans aucune provocation à des émotions comme celle que vous venez de m’infliger. Je n’avais pas idée de pareilles choses, Régine. Mon père et ma mère vivaient en paix entre eux, de même que vos parents, et leurs différends, s’il y en avait, ne s’abaissaient jamais jusqu’à la querelle.

— Vos maîtresses ne vous ont donc jamais fait de scènes ? demanda méchamment la jeune femme.

René s’inclina devant elle et sortit sans répondre. Régine, furieuse, se cramponna au cordon de sonnette et se donna le luxe d’une attaque de nerfs : encore un luxe de femme mariée, celui-là, et que nos mœurs interdisent aux jeunes filles de bonne maison, tout comme la lecture de certains romans.

Comme il descendait l’escalier, il trouva le courrier dans le vestibule. Parcourant d’un doigt discret les diverses enveloppes, il tomba sur une lettre de Dubreuil, et la prit avec un certain intérêt. Ce voyageur lui avait déjà donné une fois des nouvelles de Valentine ; peut-être aujourd’hui, au cours de sa causerie brillante et décousue, jetterait-il encore ce nom, avec un mot, qui apprendrait à René quelque chose sur l’état de cette âme…

Il ouvrit l’enveloppe, parcourut rapidement les premières lignes, et s’arrêta net, au milieu de la grande salle.

« Un événement bien étrange, et que, malgré mon respect pour toutes les convenances, je ne saurais qualifier de fâcheux, vient d’arriver à Gênes. Moissy s’est fait tuer dans quelque vilaine aventure, et je viens de ramener chez elle madame Moissy, qui part pour Paris, enfin délivrée d’un esclavage qui n’a que trop duré. »

Veuve, elle était veuve ! Libre ! Et lui, le malheureux, il était marié, enchaîné à son tour…

Il monta dans sa chambre et s’y enferma pour lire et relire la lettre.

Ce qu’il pensa, ce qu’il subit, est resté un secret entre sa conscience et lui. Certes, René était un homme scrupuleux sur les questions d’honneur et d’humanité, mais on n’oserait affirmer qu’il n’ait point pensé que la mort seule de sa femme pouvait lui rendre la liberté.

Quant à la quitter, à faire d’elle ce que Moissy avait fait de Valentine, il n’y songea pas. Certaines âmes concevraient plutôt la pensée d’un crime que celle d’une lâcheté.

Lorsqu’il parut devant la famille assemblée pour le déjeuner, l’agitation intérieure qu’il maîtrisait, mais ne pouvait cacher, fut mise par M. et madame de Broye sur le compte de la querelle que lui avait intentée Régine, et dont ils avaient eu connaissance par elle ; car avec l’inconsistance propre à ces sortes de caractères, elle était allée se plaindre à sa mère des torts qu’elle attribuait à son mari, tout comme en temps ordinaire elle se plaignait à lui des habitudes despotiques de madame de Broye.

Celle-ci examina attentivement le visage de son gendre, et vit qu’il devait avoir reçu en effet un grand coup ; avec sa bonté et son tact exquis, elle s’appliqua à le combler de prévenances, afin de racheter autant qu’il était en son pouvoir les torts que sa fille s’était donnés.

Chacune de ses marques de honte s’enfonçait dans le cœur de René comme une pointe aiguë, en lui rappelant de plus en plus qu’il eût donné sa vie pour oublier ses devoirs envers cette famille et envers la femme qui portait son nom.

Tout à coup, il s’avisa qu’il ne pouvait cacher la nouvelle qui l’avait tant ému. Sans doute il eût préféré que tout autre l’annonçât à sa place. Mais attendre eût été une imprudence. Il se décida donc, et, avec un grand effort sur lui-même, il dit d’une voix claire :

— Dubreuil m’écrit de Nice et m’annonce une nouvelle bien étrange : madame Moissy a perdu son mari subitement dans des circonstances que Dubreuil ne précise pas exactement, mais qui ne sont pas de nature à faire regretter le défunt.

Il s’arrêta, ne pouvant plus parler, tant son esprit lui représentait avec force tout ce qui aurait pu être s’il avait été libre encore. Tous les yeux étaient fixés sur lui.

— Comment, s’écria Régine, oubliant ses griefs, Valentine est veuve ! Quel bonheur ! Elle va revenir, et nous allons reprendre notre bonne vie d’autrefois !

Elle rougit ; autrefois, c’était avant son mariage, à l’époque où elle désirait tant épouser ce René, qui maintenant ne lui apparaissait plus que comme un accessoire banal et obligé dans sa vie. René reprit :

— M. Moissy a dû être tué, à ce que je comprends, dans quelque guet-apens, ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné son caractère.

— Vous le connaissiez donc ? demanda M. de Broye.

— Pas personnellement, se hâta de répondre René, mais madame Moissy m’avait souvent parlé de lui.

— Elle vous faisait donc des confidences ? demanda étourdiment Régine.

Sa mère intervint.

— Vous comprenez bien, mon enfant, dit-elle à sa fille, qu’elle ne pouvait pas vous en faire, mais il était très naturel qu’elle causât à cœur ouvert avec René, qui était pour elle un ancien ami. C’est chez madame Dumont que vous l’avez connue, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en se tournant vers son gendre. Madame Moissy est une femme admirable, que son malheur rendait encore plus intéressante par la dignité avec laquelle elle savait le porter. J’espère qu’un second mariage la consolera du premier.

M. de Broye ajouta quelques mots, puis parla d’autre chose, au grand soulagement de René, qui, pendant le discours de sa belle-mère, s’était senti sur des charbons ardents. En effet, il faudrait revoir Valentine, à présent ; tant qu’il avait été irrité contre elle, la pensée d’une brouille, soit éclatante, soit sous-entendue, éloignait toutes les difficultés qui résultaient de la nécessité de sauver les apparences. Maintenant, ce serait autrement difficile ; il fallait donc s’accoutumer dès à présent à se faire un front d’airain, prêt à braver tous les dangers.

Il se fit ce front d’airain, il apprit à entendre parler de Valentine avec l’indifférence qu’on apporte à la lecture d’un fait divers ; il se força même à faire sur l’événement qui la rendait veuve des commentaires aussi mondains que possible. Il parlait de Moissy avec le genre de pitié que comportait son existence passée, avec la nuance d’intérêt qui s’attache à tout Français tué en pays étranger, quelle que soit la cause réelle de sa mort. Il s’apprit à écouter sans sourciller les réflexions et les suppositions. Les voisins affluèrent à la maison de Broye dès que les journaux eurent parlé. Valentine devenait une sorte d’héroïne, et l’on venait chercher des détails sur elle chez ceux qui l’avaient connue. Il fallut que dix fois le jour René se résignât à s’entendre interroger.

— Elle est jolie ! Et dites-moi, c’est une femme sérieuse, n’est-ce pas ? Ce scélérat de mari l’avait abandonnée toute jeune ? Et elle n’a jamais fait parler d’elle ? Jamais de liaison ? Non ? Pas de scandale, bien entendu, mais une affaire de cœur ? Non ? Jamais ! Elle a eu bien du mérite !

Ainsi, même en mourant, Moissy avait encore trouvé moyen de faire du tort à sa femme. Il l’avait livrée en pâture à la curiosité publique, toujours gavée, et qui cherche pourtant toujours un aliment. Valentine était discutée ; les uns la trouvaient admirable, d’autres disaient que « c’était de la pose ». Mais personne n’osa l’attaquer directement, et sa réputation sortit intacte de cette nouvelle épreuve.

Une impulsion presque irrésistible poussait René vers Paris ; c’est là qu’elle devait être, qu’elle l’attendait sans doute. Ils ne s’étaient pas revus depuis la scène du Palais-Royal, mais il se sentait sûr qu’elle avait compris et qu’elle lui avait pardonné. Au souvenir de cette rencontre, le rouge lui montait au visage, et il se repentait amèrement de sa cruauté. Mais à mesure que les jours passaient, il s’étonnait de ne pas recevoir de lettre d’elle.

Pourquoi ne lui écrivait-elle pas ? Pourquoi, devenue libre, ne se hâtait-elle pas de lui dire quels motifs l’avaient guidée jadis, et pourquoi elle l’avait tant fait souffrir ? Puis il se répétait que les convenances… Oh ! ces convenances maudites qui s’étaient toujours mises entre elle et lui !

René ne savait plus s’il y avait huit jours ou dix ans qu’il avait appris la mort de Moissy ; en réalité, il y avait six semaines, lorsqu’un matin pluvieux son valet de chambre lui apporta une lettre qui l’avait d’abord cherché à son domicile de Paris. L’écriture incertaine semblait déguisée et n’était pas reconnaissable.

Il décacheta l’enveloppe avec un frisson, car tout lui faisait peur maintenant, et trouva une seconde enveloppe portant son nom. Celle-ci était de la main de Valentine. Il resta incertain avec un grand battement de cœur devant le secret de sa destinée, puis brusquement fit sauter le cachet.

Il lut jusqu’au bout, tout d’une haleine, comme on boit un verre d’eau, puis se précipita vers son cabinet de toilette, consulta l’horaire du chemin de fer, fixé au mur, saisit un chapeau et un paletot, et courut en bas.

Son beau-père le rencontra au pied de l’escalier.

— Que vous arrive-t-il ? demanda M. de Broye, effrayé de l’expression qu’il voyait sur les traits de son gendre.

— J’ai reçu une lettre, dit rapidement celui-ci, il faut que je parte sur-le-champ.

Le vieux gentilhomme le regarda avec plus d’attention.

— De mauvaises nouvelles ? dit-il inquiet.

— Oui.

— Affaires d’intérêt ? insista-t-il en hésitant.

Tout en blâmant en lui-même ce qu’il considérait comme une indiscrétion, M. de Broye ne pouvait s’empêcher de questionner René, tant l’attitude de celui-ci trahissait de trouble intérieur.

— Affaires graves, mon cher beau-père, répondit le jeune homme en retrouvant son empire sur lui-même. J’ai à peine le temps d’arriver à la station, excusez-moi près de madame de Broye et près de Régine…

Il prit un parapluie, et serrant la main de l’excellent homme, il sortit. Le vent et la pluie s’engouffrèrent avec force dans la porte lorsqu’il l’ouvrit.

— Envoyez-moi mes lettres et les dépêches à notre appartement de Paris, dit-il, avec un signe d’adieu.

La lourde porte de chêne se referma derrière lui ; il descendit le perron en courant et arpenta rapidement l’avenue. Trois kilomètres le séparaient de la station du chemin de fer ; il les fit sans s’arrêter, tournant de temps en temps la tête avec angoisse, pour voir si le train qu’il voulait prendre ne le dépassait pas. Un panache de vapeur blanche se fit voir au détour de la vallée ; René ferma son parapluie et se mit à courir sous l’averse, entra dans la gare au moment où la locomotive s’arrêtait, se fit donner un billet et sauta dans un wagon. Là seulement il respira.

Valentine était-elle morte ? D’après sa lettre qu’il relisait fiévreusement, il pouvait le supposer. D’autre part, aucune indication, aucun renseignement n’accompagnait ce dernier adieu.

Il était seul, par bonheur ; pendant le trajet, il lut vingt fois le récit simple et clair des faits qui avaient décidé la malheureuse femme à un sacrifice si dur et désormais inutile. Il se maudissait de sa cruauté envers elle, lorsqu’il se rappela soudain comment seul dans les sapins, il avait senti la paix se faire en son âme ; il se souvint de l’émotion divine et douloureuse qui l’avait saisi, quand il avait compris que Valentine ne pouvait rien vouloir que de grand et d’élevé, quand il avait enfin rendu justice à la noblesse de cette âme jusqu’alors méconnue…

— Elle a dû le sentir, pensa-t-il. Il regarda la date du papier qu’il tenait encore à la main. C’était à peu près l’époque à laquelle ses yeux s’étaient ouverts et qu’il ne pouvait préciser. Par-dessus les fleuves et les montagnes, leurs pensées s’étaient croisées dans un message de pardon et d’amour.

Le train s’arrêta enfin dans la gare, à Paris. René se fit conduire aussitôt à l’ancienne adresse de Valentine. Il aurait là des nouvelles sans doute. Pendant que le fiacre roulait lourdement sur le pavé, il sentait des mouvements d’impatience qui allaient jusqu’à l’extrême angoisse. La course était longue ; lassé de se torturer lui-même, il tomba dans une sorte d’insensibilité et se réveilla comme d’un profond sommeil lorsque la voiture s’arrêta devant la maison de madame Moissy.

Il éprouva alors une impression singulière, comme celle d’un homme atteint de la fièvre, et qui dans son délire a une demi-perception de son erreur.

Il oublia presque qu’il était marié, que Valentine était peut-être morte ; il n’eut plus que l’ancienne émotion qu’il éprouvait lorsque, le cœur tremblant de joie à l’idée de la voir, il gravissait rapidement l’escalier.

Il franchit le vestibule, prêt à monter comme jadis ; puis il eut peur, et s’arrêta devant la loge de la concierge.

— Madame Moissy ? demanda-t-il en s’efforçant de paraître indifférent.

La concierge n’était plus la même ; elle regarda René d’un air curieux.

— Au troisième. Madame Moissy est bien malade et ne reçoit personne.

— Elle m’a fait demander, dit au hasard le jeune homme. Il eût trouvé n’importe quelle raison pour passer outre.

— Alors montez, monsieur, répondit la concierge en retournant à ses affaires.

Il monta tout d’un trait et s’arrêta devant la porte où il avait sonné tant de fois.

Valentine n’était pas morte… Ce ne fut qu’arrivé là qu’il s’aperçut du soulagement qu’il éprouvait.

Il sonna, la femme de chambre vint lui ouvrir. C’était aussi un nouveau visage.

— Madame est malade et ne reçoit pas, dit-elle.

— Je viens prendre des nouvelles de madame Moissy de la part de ma famille qui est en province, répondit René. Peut-elle lire ?

— Non, monsieur.

— Entend-elle ?

— Oui, monsieur.

— Dites-lui mon nom : René d’Arjac.

La femme de chambre hésita.

— C’est que madame est si faible… dit-elle.

— Mais son état n’est pas désespéré ?

— Il l’était hier ; aujourd’hui il y a un peu de mieux.

René eut une idée lumineuse.

— Avez-vous mis une lettre à la poste hier soir ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Madame en avait-elle écrit l’adresse elle-même ?

— Oui, monsieur ; elle ne pouvait pas tenir la plume, mais elle a écrit tout de même.

— C’était pour moi. Il ajouta au hasard : Ma femme est sa meilleure amie.

— Je vais prévenir madame, fit la jeune fille, qui disparut dans le salon, laissant René dans l’antichambre. Elle reparut au bout d’un instant.

— Madame dort, dit-elle.

René resta abasourdi. Faire soixante lieues en toute hâte, trouver Valentine vivante, et s’en retourner parce qu’elle dormait, tout cela lui paraissait fantastique et illogique comme un rêve. Il cherchait dans sa tête un parti quelconque, lorsque le timbre retentit.

— C’est le médecin, dit la femme de chambre, et elle ouvrit.

Le docteur de Valentine connaissait René de longue date. En le voyant là, il devina tout ou partie de la douloureuse histoire de ces dernières années. Seulement, comme c’était très vraisemblable, d’ailleurs, il avait cru Valentine abandonnée par son ami. Il regarda le jeune homme d’un air sévère, comme pour lui demander ce qu’il venait faire là.

— Ma famille m’envoie, balbutia René ; je viens savoir des nouvelles… Madame Moissy nous a écrit…

Le vieux médecin avait vu bien des choses dans sa vie ; il avait soigné bien des maladies dont la vraie cause n’était ni dans le sang ni dans les moelles ; il se rappela mille détails du passé et du présent, et fut pris de pitié, sinon pour le malheureux qu’il avait devant les yeux, au moins pour le repentir présumé qui se lisait si visiblement sur ses traits décomposés.

— Elle vous a écrit ? dit-il ; je vais voir si elle est en état de vous recevoir.

Il entra dans la chambre, et René fut introduit au salon, où il resta avec une bougie, car la nuit était venue, triste nuit de septembre, froide et humide.

Après un temps qui lui parut éternel, et qui n’avait duré en réalité que quelques minutes, la porte s’ouvrit, et la tête du vieux médecin se montra.

René se leva rapidement, avec l’impression de plus en plus prononcée qu’il faisait un rêve, et qu’il allait être réveillé tout à l’heure par un formidable coup de massue.

Il entra cependant ; c’était la même chambre simple et claire, qu’il avait connue jadis ; sur l’oreiller reposait la tête de Valentine noyée dans les tresses châtaines de ses beaux cheveux en désordre… Il resta sur le seuil, saisi de respect et de crainte, n’osant approcher, comme si tout mouvement eût été un sacrilège.

Valentine ouvrit les yeux : le médecin poussa doucement René dans la direction de son regard.

Ces yeux bleus, jadis pleins de tendresse et de vie, maintenant creusés et battus, moins par la maladie que par les larmes !… Un réseau de petites rides courait maintenant au-dessous des paupières ; la jeune femme était désormais marquée au sceau indélébile de la douleur.

Elle entrouvrit la bouche, puis la referma. Le médecin que René interrogeait de l’œil maintint le jeune homme à sa place ; le regard de Valentine ne le quittait pas ; les traits amaigris de son visage avaient pris une expression reposée. Lentement, elle dégagea sa main gauche, et la laissa retomber ouverte au bord du lit.

Tremblant, toujours dirigé par le docteur, René s’approcha et mit sa main dans les doigts brûlants, qui se refermèrent avec une étreinte presque insensible, où pourtant la jeune femme avait mis toute son énergie.

— Je suis venu, commença René à voix basse. Il s’arrêta ; parler en présence d’un tiers était impossible. J’ai reçu votre lettre, dit-il, puis il se tut. Les doigts de Valentine, qui semblaient prendre plus de force, lui disaient merci.

— Vous avez donc été bien malade ? dit-il, car ce silence était intolérable, sous l’œil de cet homme qui paraissait le juger si sévèrement.

— Elle a failli mourir, dit le docteur, mais elle est hors de danger maintenant, pourvu qu’elle ne fasse pas d’imprudence. Pas d’imprudence ! vous entendez, madame.

— Valentine sourit. Qu’importaient maintenant les imprudences ! Et puis elle allait guérir bien vite, elle le sentait, à présent qu’il était revenu ! Depuis qu’il était là, elle se reprenait à la vie à chaque seconde.

Elle retira sa main, et soudain, par un mouvement inattendu, elle se souleva sur le coude. Étonné de ce miracle, le médecin la regardait, et pensait en lui-même : Comme il faut qu’elle l’aime !

— Vous reviendrez demain ? dit Valentine d’une voix si faible qu’elle semblait un souffle.

L’effort avait fait monter un peu de rosé à ses joues. Sans la maigreur, elle n’eût pas paru malade.

— Oui, dit passionnément René, incapable de se contenir.

— Pas d’imprudence ! répéta le docteur. Et pour aujourd’hui en voilà assez.

— Oui, docteur, fit la jeune femme avec un regard plein de prière ; mais il reviendra demain, n’est-ce pas ?

— Soit, grommela le vieux praticien en se détournant, mais pas longtemps.

— Pas longtemps, répéta René avec ravissement. Il eût consenti à n’importe quoi, en ce moment.

— Bonsoir, fit le docteur, en faisant signe à René de passer devant lui.

— Bonsoir, répondit Valentine, sans quitter des yeux son ami.

En refermant la porte, le jeune homme vit qu’elle avait reposé sa tête sur l’oreiller, et que, les yeux fermés, elle souriait dans une indicible extase.

Il saisit le docteur par la main.

— Dites, elle vivra ? fit-il tout bas, en le serrant si fort qu’il lui engourdissait les doigts.

— Elle vivra à condition qu’on ne lui fasse pas de chagrins. Faites bien attention, monsieur d’Arjac ; depuis deux ans, cette malheureuse femme a porté un fardeau au-dessus de ses forces…

— Ce n’était pas ma faute, murmura d’Arjac. Son mari est mort trop tard pour tout le monde ; c’est lui qui est cause de tout le mal. Si elle était morte, on pourrait dire qu’il l’a tuée.

Le docteur dégagea sa main meurtrie, et tout en descendant l’escalier, reconstruisit dans sa mémoire l’histoire de la malade depuis le retour de Moissy. Ce court examen le convainquit de la bonne foi de René. Mais alors un autre danger se présentait.

Arrivé dans la rue, il se tourna vers d’Arjac.

— Madame Moissy est une femme admirable, dit-il d’un ton sérieux ; c’est une âme droite, qui ne peut vivre en désaccord avec elle-même. Puisque vous avez pour elle une affection sincère, c’est à vous de lui éviter tout ce qui pourrait lui apporter des chagrins. Elle mérite d’être honorée et tranquille. Pour du bonheur, nous n’en parlerons pas ; il n’est guère donné à personne, je crois, d’en avoir autre chose que l’illusion.

René, resté seul, gagna un hôtel, où il se fit servir quelque nourriture. Il n’avait rien pris depuis le matin, et les forces lui manquaient.

La nuit fut pour lui la continuation du rêve éveillé qu’il faisait depuis le matin. Le lendemain seulement, il se rendit compte de la réalité.

À tous les points de vue il était nécessaire que d’Arjac demeurât dans son appartement.

Il s’y rendit, le fit ouvrir par la femme de charge qui le gardait, annonça qu’il resterait au moins quelques jours, et fit ensuite deux ou trois visites à des personnages officiels, tels que son notaire, le médecin de la famille, et le gérant d’une maison qui appartenait à M. de Broye, puis il attendit l’après-midi avec une impatience maladive.

À deux heures, il se présenta et fut admis près de Valentine. La femme de chambre se retira, et il se trouva enfin seul avec elle.

Elle le regardait cherchant son âme au fond de ses yeux, et il buvait dans ce regard l’âme de Valentine tout entière. Rien n’existait plus pour eux, ni l’absence, ni les torts, ni la maladie, ni Régine, ni la mort encore si proche ; le monde avait disparu, la vie leur importait peu, ils s’étaient horriblement fait souffrir l’un et l’autre, – mais ils s’aimaient toujours et s’étaient toujours aimés ; l’amour vainqueur les avait repris et les tenait bien ; cette fois il ne les laisserait plus échapper.

De temps en temps, l’un d’eux fermait les yeux, pour rentrer en soi-même, puis les rouvrait aussitôt, afin de s’assurer que l’autre était toujours là… oui, c’était bien vrai ; ils s’étaient retrouvés pour ne plus se perdre…

Valentine tendit à son ami sa main légère et presque transparente ; il la prit, et le charme mystérieux de ce silence fut rompu.

Il était temps de le rompre, car leurs âmes trop pleines allaient peut-être se briser.

— Vous ne m’en voulez plus ? dit-elle de sa voix faible, si touchante.

Il tomba à genoux près du lit, le visage caché dans la main qu’elle lui laissait, et lui demanda humblement pardon.

— Non, dit-elle, pas pardon… nous nous sommes trompés également tous les deux ; de vous à moi, il n’y a pas de pardon… Vous m’aimez ?

— Ah ! si je t’aime ! s’écria René ; tout à coup il se rappela combien Valentine était faible, quelle prudence était nécessaire, et son courage lui revint. Il se releva, se rassit en face d’elle, et lui parla doucement, comme à un enfant, de choses futiles.

Elle l’écoutait avec un sourire ravi ; les paroles lui importaient peu, c’est la musique de sa voix qu’elle entendait. D’ailleurs, le bonheur de sa présence était déjà assez pour elle. Au bout d’une demi-heure, René se leva.

— Déjà ? dit-elle avec regret.

— Demain ! répondit-il, avec un sourire si tendre qu’elle n’insista pas.

Il revint le lendemain, tous les jours, restant un peu plus longtemps chaque jour. Il la faisait manger, et le pain rompu de sa main semblait meilleur à la convalescente.

De Régine, il n’en était jamais question. Elle écrivait de temps en temps à son mari la petite lettre banale que la femme restée à la campagne envoie à son mari absent ; René la lisait, la mettait dans sa poche, et n’y pensait plus jusqu’au prochain courrier. Que lui importaient ces phrases menteuses ? Si elles exprimaient des sentiments sincères, qu’importait encore ? Tout ce qui n’était pas Valentine n’était plus qu’un encombrement dans la pensée de son ami : tout ce qu’il pouvait faire était de témoigner de la charité à celle qui le gênait si cruellement.

Les jours passaient ; un moment vint où René eut la surprise, en entrant, de trouver son amie couchée sur sa chaise longue au lieu de la voir dans son lit. Il rencontrait parfois là le docteur, qui le saluait d’un coup de chapeau et s’en allait aussitôt pour mettre ses principes d’accord avec ce qu’un homme doit aux convenances. Au fond, le vieux praticien savait que celui qui avait guéri la malade, c’était René, avec la joie de sa présence.

L’automne s’avançait cependant ; un jour, René, penché sur le dossier de la chaise longue, dit à Valentine :

— Il faut que j’aille là-bas.

Là-bas, c’était l’exil, c’était la maison de Broye avec ses hôtes indifférents ; c’était aussi Régine avec ses caprices, ses mauvaises humeurs inexpliquées et inexplicables ; c’était la famille… et c’était la séparation.

Valentine le regarda avec cette expression de douleur résignée qu’il avait vue tant de fois dans ses yeux, alors, quand il ne savait pas y lire.

Elle savait bien qu’il n’était pas venu pour rester, qu’il ne pouvait pas rester, que le devoir le rappellerait un jour ou l’autre ; depuis qu’il était apparu un soir, près de son lit, lui apportant la vie dans le regard compatissant de ses yeux aimés, dans l’étreinte réconfortante de ses mains tièdes, elle savait qu’il s’en irait ; mais quand on revient de si loin, le présent suffit.

— Quand partez-vous ? dit-elle sans surprise.

— Quand vous me le permettrez, répondit-il.

— Demain, alors, dit-elle en baissant la tête.

René lui prit les mains avec angoisse.

— Pas encore ! dit-il d’un ton suppliant. Quoi ! cela va être fini déjà ? Je ne vous aurai retrouvé que pour vous perdre ? Et nous ne nous sommes encore rien dit.

Elle mit un doigt sur ses lèvres.

— Nous n’avons rien à nous dire, fit-elle gravement ; vous savez tout ce que je pense, et je sais tout ce que vous sentez. À quoi bon les paroles, quand nous nous entendons si bien sans cela ?

Il serrait dans les siennes les petites mains qui essayaient de se dégager.

— Non, reprit-elle avec douceur, presque suppliante, pendant que sa voix était si ferme. Un avenir magnifique s’étend devant nous : celui que j’avais rêvé lorsque…

Elle détourna les yeux et s’arrêta un instant.

— C’est vous qui n’êtes plus libre à présent, dit-elle ; l’obstacle a changé, la situation est la même. Jamais, René, vous m’entendez ? nous ne serons plus rien l’un pour l’autre, rien que des amis qui peuvent se regarder sans rougir. Le passé est clos, il n’est pas mort, mais il est aussi loin que le serait un être qui aurait franchi les mers pour ne jamais revenir. Vous avez des devoirs, vous en aurez bientôt de plus graves encore ; cela seul créerait une barrière éternelle entre nous, si le sentiment de notre dignité réciproque n’était pas plus que suffisant.

Il l’écoutait, muet, sentant qu’elle avait raison, et puis, d’ailleurs, transfigurée par la souffrance, immatérialisée pour ainsi dire par l’absence et la douleur, elle pouvait n’être qu’une amie, en effet. Il l’adorait et n’éprouvait aucun trouble en baisant ses mains fluettes. Sœur, amie, pourvu qu’elle lui permît de la voir et de l’aimer du meilleur de son âme, il n’en demandait pas davantage.

— Quand vous reverrai-je ? dit-il, n’osant la regarder, de peur de perdre son courage.

— Bientôt, dit-elle avec un sourire angélique ; qu’importent quelques semaines ? N’avons-nous pas la vie entière devant nous ?

Ils restèrent quelque temps silencieux, craignant de troubler leurs pensées par des paroles inutiles.

Enfin René se leva.

— À demain, dit-il.

— Non, répondit Valentine. Vous partirez sans m’avoir revue.

Il la regarda d’un air de reproche. Elle lui permit de lire dans ses yeux bleus, qui ne mentaient jamais. Il y vit clairement que, le lendemain, elle n’aurait peut-être pas tant de courage, et cet aveu de faiblesse eut plus d’empire sur lui que l’affirmation du courage le plus énergique. Gagné par cet héroïsme, lui non plus ne voulait pas se montrer inférieur à ce qu’elle attendait de lui. Il détourna son regard un instant, puis s’approcha d’elle et la baisa longuement sur le front.

— Adieu, lui dit-il.

— Au revoir, répondit-elle ; quelques semaines seulement, moins peut-être.

Il sortit, et lorsqu’elle fut seule, Valentine cacha dans ses mains son visage soudain couvert de larmes.

— Que c’est difficile, mon Dieu ! murmura-t-elle, – et ce sera toujours comme cela..

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