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Chapitre 21

René retrouva la maison de Broye exactement telle qu’il l’avait laissée ; seulement il pleuvait un peu plus que lorsque le jeune homme était parti. C’était un vilain automne pluvieux ; la chasse venait de s’ouvrir ; M. de Broye et Bérard, seuls à ne jamais se laisser décontenancer, rentraient le soir, ruisselants et mal satisfaits, ce qui ne les empêchait pas de recommencer le lendemain.

Dubreuil avait annoncé son arrivée, mais, comme chasseur, celui-là laissait fort à désirer. Il est vrai que, comme causeur, il se rattrapait avec usure. Quelques autres, parmi lesquels le timide Lorrey, firent leur apparition dans les deux ou trois jours qui suivirent, et Régine en fut enchantée.

Pourvu qu’elle eût une cour nombreuse autour de sa chaise longue, la qualité lui importait peu : ce qu’elle aimait, c’étaient des hommes bien élevés, aimables causeurs, – elle ne tenait pas à l’instruction, – capables de lui donner la réplique, capables surtout d’accepter sans discernement tout ce qui passait par la tête de l’aimable jeune femme. Elle avait trouvé son affaire.

Du matin au soir la maison était pleine de mouvement et de bruit ; les portes battaient sous la main des domestiques inattentifs, secoués à cette époque de l’année par un vent d’indiscipline tout particulier ; au chenil, les chiens aboyaient sans cesse contre les chiens des chasseurs invités ; deux ou trois jeunes filles et jeunes femmes tourmentaient le piano à tour de rôle.

René songeait à l’appartement de Valentine, calme, bien clos, bien rangé, où tout portait l’empreinte de sa main soigneuse, et son propre intérieur, celui qu’il allait retrouver avec Régine, dans deux ou trois semaines, lui apparaissait comme une sorte d’enfer, saturé de parfums trop violents et orné de choses trop riches.

Les grands dîners de Broye avaient repris leur splendeur dominicale. Un soir, Dubreuil, s’adressant à madame d’Arjac, lui dit tout à coup :

— Vous rappelez-vous ce dimanche, il y a deux ans, lorsque vous vous étiez si bien arrangée en madame Moissy, qu’au premier coup d’œil je vous ai prise pour elle ? Au premier coup d’œil seulement, se hâta-t-il d’ajouter, car il avait vu se froncer les sourcils de la jeune femme. C’est que Régine n’entendait pas qu’on oubliât les cinq ou six ans qu’elle avait de moins que Valentine.

— Je m’en souviens, répondit madame d’Arjac en riant. C’est ce jour-là que j’ai commencé le siège de mon mari.

— Vous l’avouez donc ! fit Dubreuil, qui avait ôté son monocle pour la mieux voir.

C’était une de ses ruses : il ôtait son lorgnon comme d’autres mettent leurs lunettes, et les gens, le croyant myope, se livraient sans méfiance à ses investigations.

— Je l’avoue, continua Régine en riant de plus belle. Mon mari est fait pour être conquis, car il n’est pas entreprenant de sa nature ; mais je suis sûre qu’il aime assez à ce qu’on lui vienne en aide.

— Vous connaissez bien son caractère, fit Dubreuil avec une pointe d’ironie que la jeune femme ne saisit pas.

— Lui ? C’est un indifférent, voilà ce qu’il est. Mais j’aime assez cela ; dans un ménage, ces sortes de caractères sont parfaits. On fait tout ce qu’on veut.

Dubreuil tourmentait sa moustache.

— Connaissez-vous la légende du mouton enragé ? dit-il après un silence.

— Non. Est-ce que c’est drôle ?

— C’est drôle quand on la raconte avec esprit. C’est Bérard qui devrait nous dire cela.

Régine éclata de rire, à l’idée de Bérard disant quelque chose de drôle. Dubreuil souriait imperceptiblement.

— Et madame Moissy ? demanda tout à coup quelqu’un, soit qu’il eût entendu ce nom, soit que le souvenir de l’aimable femme fût présent à la pensée de plus d’un autour de la table.

Dubreuil jeta un coup d’œil rapide sur René, qui jouait d’une main nerveuse avec son couteau à dessert ; d’Arjac allait peut-être parler, peut-être commettre une de ces erreurs irréparables qui compromettent à jamais deux existences ; Dubreuil se lança dans la conversation, résolument.

— Madame Moissy est à Paris, dit-il, à peine rétablie d’une longue maladie qu’elle avait faite après la mort de son regrettable époux…

Un petit rire discret et étouffé courut autour de la table en guise d’oraison funèbre.

— Je l’ai vue lors de mon passage, continua Dubreuil, et je puis vous rassurer sur sa santé, qui me paraît définitivement remise.

À son tour, René jeta un regard furtif sur l’orateur, qui resta imperturbable. On parla d’autre chose, avec ce manque de suite qui caractérise les réunions nombreuses, et l’on ne songea plus à madame Moissy.

Quelques jours plus tard, les chasseurs rentraient en troupe après une assez bonne journée. René les avait accompagnés, car le séjour de la maison lui était devenu insupportable ; ils virent dans la cour une ancienne calèche fort vénérable qu’un charron du voisinage louait aux habitants de passage, ou à ceux qui ne possédaient pas leur propre voiture. Avant d’entrer, ils engagèrent des paris sur la personne qui se trouvait momentanément titulaire de cet équipage ; les paris faits, M. de Broye allait traverser la cour pour interroger le cocher, lorsque celui-ci reçut d’un domestique une communication qui lui fit rassembler les guides de ses chevaux afin de regagner la grand-route.

— Ceci devient grave, messieurs, dit de Broye. La personne, quelle qu’elle soit, qui a bien voulu nous rendre visite, devient notre hôte et passe la nuit ici. Je crois que c’est le moment de renouveler nos paris.

Les suggestions les plus extravagantes furent faites aussitôt, comme c’était naturel entre gens qui s’amusaient médiocrement à la campagne, et pour qui tout devenait sujet de distraction.

— Est-ce fait ? demanda de Broye en s’arrêtant sur le seuil de sa maison.

— Oui, répondit-on en chœur.

Il pénétra dans le salon, embrassa d’un coup d’œil la société exclusivement féminine qui s’y trouvait réunie, et se retournant vers ses hôtes que le désarroi de leur tenue retenait dans l’antichambre :

— Nous avons tous perdu, messieurs, dit-il en riant : l’hôtesse inattendue est madame Moissy

René, qui passait par-dessus sa tête la courroie de son carnier, le laissa lourdement retomber. Dubreuil, qui se trouvait derrière lui, le rattrapa au vol, non sans quelque peine.

— Madame Moissy ! s’écrièrent les parieurs avec une véritable satisfaction.

— Vous les entendez, madame, fit de Broye en s’avançant avec son inimitable courtoisie, on vous fait une véritable ovation.

— Je n’en mérite pas tant, dit-elle en mettant sa main dans celle du vieux gentilhomme. Madame de Broye et Régine n’ont jamais voulu me laisser repartir, sous prétexte que l’air de la nuit ne vaut rien pour une convalescente… J’ai accepté leur hospitalité.

— Et je vous en remercie, fit galamment le châtelain en portant à ses lèvres la main qu’il serrait. Nous vous en remercions, n’est-ce pas, René ?

Le jeune homme était entré dans le salon derrière son beau-père, mais il se tenait à l’écart ; entendre la voix de Valentine était tout ce qu’il pouvait supporter en ce moment ; la voir était trop, et il fermait les yeux. Forcé de se montrer, cependant, il s’approcha et débita une phrase quelconque. Valentine avait à peine osé le regarder ; elle restait hésitante, troublée, avec une impression analogue à celle d’une nouvelle mariée qui revient de l’église.

Ses sentiments étaient si confus qu’elle ne pouvait s’y reconnaître. Le passé était submergé dans ce flot de sensations nouvelles : cela seul était positif. Le mariage de René et surtout la longue maladie qu’elle venait de subir lui avaient créé une situation nouvelle ; en ce moment, et très sincèrement, madame Moissy se considérait comme étrangère à René, aussi étrangère que si elle ne lui eût jamais appartenu. Certains êtres de très bonne foi ont de ces illusions-là, pour un temps au moins.

Un feu croisé de demandes et de réponses passa par-dessus la tête de René, puis il se retira avec les autres chasseurs pour vaquer à sa toilette, et au bout d’un instant, il se trouva seul dans sa chambre, se demandant si tout cela était vrai, et si Valentine allait réellement vivre, fût-ce pour un jour, sous le même toit que lui.

Que de temps et que d’événements depuis que pour la dernière fois ils avaient habité la même demeure ! C’était près de Genève, dans cette petite maison au bord du lac où leur bonheur avait été détruit…

Mais René n’avait pas le temps d’y songer. La cloche du dîner avait retenti, et il s’habilla à la hâte ; en descendant l’escalier, il se trouva au milieu des hôtes de son beau-père et n’eut plus une minute à lui.

Quand il fut enfin assis à table et qu’il put se reconnaître, il aperçut Valentine à la droite de M. de Broye. Elle souriait avec sa douceur calme et causait librement de toutes choses. Son veuvage et la sécurité actuelle de sa situation lui donnaient plus d’aplomb, moins d’hésitation dans sa manière de causer. Jadis elle semblait demander grâce pour ses opinions, maintenant elle osait penser tout haut. Encore faible, elle parlait peu ; de temps en temps ses traits prenaient une expression lassée, qu’elle chassait aussitôt par un effort de volonté, et son sourire sans égal reparaissait sur ses lèvres.

Deux ou trois fois elle jeta les yeux sur René. Ce regard rapide n’avait rien de furtif ; elle s’assurait simplement qu’il était là, pour jouir de sa présence.

Et véritablement elle était heureuse en ce moment. René, dans ce cadre somptueux, lui paraissait bien à sa place. Cette hospitalière maison de Broye avec son luxe sérieux appartiendrait un jour au jeune homme, et il pouvait supporter le poids de cette responsabilité.

Régine paraissait calme et souriante, elle se montrait pleine d’attentions pour madame Moissy. Par caprice, peut-être, ou par un de ces retours de tendresse inexplicables qui traversent parfois les cœurs les plus fantasques, elle comblait son mari de gentillesses et de grâces. Il s’y prêtait à contrecœur ; d’abord il avait en horreur ces manifestations extérieures, puis il souffrait de les voir s’affirmer ainsi en présence de Valentine.

Madame Moissy cependant n’avait pas la moindre idée de les prendre en mauvaise part ; elle avait accepté ce mariage avec toutes ses conséquences, apparentes ou non, et n’était pas femme à se laisser détourner par les menus détails de la grande pensée d’abnégation qui avait soutenu sa vie.

Après le dîner, force fut à René d’aller s’asseoir auprès de son amie et d’échanger avec elle quelques paroles aimables. Il n’osait rien lui dire de ce qu’il avait dans le cœur ; elle craignait, faible comme elle l’était encore, de se laisser aller à quelque émotion ; ils causèrent peu, et cela pour ne rien dire.

— Quand partez-vous ? demanda René.

— Demain, dit-elle, et la semaine prochaine pour Paris. Ai-je eu tort de venir ?

Il regarda autour de lui avant de répondre.

— Et vous allez partir, dit-il à voix basse, sans que nous ayons pu causer seuls un instant.

— Il le faut, répondit-elle de même. Nous nous retrouverons à Paris ; pensez donc, mon ami, nous avons toute la vie, toute la vie pour causer ensemble…

Quelqu’un s’approchait, il se leva pour céder sa place.

La soirée fut pour lui une sorte de rêve. Il lui tardait d’être seul afin de s’appartenir, afin de se laisser aller aux pensées de toute espèce qui l’obsédaient et qu’il ne pouvait ni raisonner ni chasser. Enfin, à onze heures, chacun se retira.

Il vit Valentine venir à lui, la main tendue pour lui dire bonsoir ; il lui répondit quelque chose, elle sortit, accompagnée par madame de Broye. Il monta l’escalier au milieu de ses amis, répondant aux questions, parlant des choses du jour, et enfin se retrouva seul chez lui.

Il se laissa tomber dans un fauteuil, et prit sa tête entre ses mains.

Elle était là à quelques pas de lui, il l’adorait et ne pouvait la voir.

Tout son être se révolta contre la tyrannie des choses. Les deux années qui venaient de s’écouler n’avaient pas amorti l’ardeur de sa passion. Valentine était toujours pour lui, et maintenant plus que jamais, la seule femme qu’il pût aimer.

Tant qu’il l’avait vue malade chez elle à Paris, il avait oublié ce côté de leur amour ; elle était si frêle, si immatérielle, qu’il ne s’était même pas souvenu des beaux jours d’autrefois ; mais maintenant elle était sous sa main, bien vivante, et il l’aimait…

Il se leva pour aller la rejoindre. Qu’importaient les devoirs factices que lui avait créés la société ! L’amour, plus fort que tout, briserait tous les obstacles. Il ne savait pas au juste ce qui arriverait, mais il voulait voir Valentine. Il avait soif de sa présence, de son regard, de ses paroles, et il allait la voir.

Au moment où il se levait de son fauteuil, pour sortir de sa chambre, la voix de Régine se fit entendre dans le petit salon qui séparait leurs appartements. Suivant son habitude, elle grondait sa femme de chambre.

— À quoi pensez-vous ? disait-elle, de cette voix dure et cassante qui avait le don d’exaspérer son mari. Vous ne savez donc pas que la moindre émotion, la moindre imprudence, peut m’occasionner un accident ? Qu’est-ce que nous ferions si j’allais tomber malade ici, loin de mon médecin ? Tâchez d’être plus soigneuse.

Un silence suivit, puis Régine entra chez René.

— Je ne me sens pas bien, dit-elle ; en effet, elle était pâle et semblait fatiguée. Je crains qu’il ne m’arrive quelque chose. Voulez-vous retourner à Paris ? Pour moi, je ne demande que cela.

— Quand vous voudrez, dit-il, heureux de pouvoir lui céder en quelque chose, tout en restant d’accord avec ses propres souhaits.

— Partons demain, alors, répondit la jeune femme. Mon père et ma mère se débrouilleront comme ils pourront avec leurs invités. Madame Moissy s’en va aussi. Elle est gentille, n’est-ce pas ? Nous la verrons souvent cet hiver…

Elle s’était appuyée contre la table en parlant, et elle jouait avec les différents objets qui la couvraient. Parmi ceux-là se trouvait un coupe-papier en ivoire portant l’inscription « Biarritz » avec une date. C’était Valentine qui l’avait donné à René pendant un de leurs voyages, alors qu’ils visitaient les stations balnéaires aux époques où il n’y a encore personne ou bien quand tout le monde est parti.

— Vous avez été à Biarritz ? demanda Régine, distraitement.

— Oui, fit René, contraint.

— Valentine aussi. Elle me disait tantôt que c’est fort beau. Nous irons l’an prochain, n’est-ce pas ?

— À quelle heure voulez-vous partir ? demanda brusquement le jeune homme.

Régine tressaillit.

— Comme vous me demandez cela ! fit-elle ; vous avez l’air de me dire : La bourse ou la vie !

— C’est à cause de l’heure des trains, reprit René en s’excusant. Je vous avouerai que j’ai chassé tout le jour et que je tombe de sommeil.

— Moi aussi, fit-elle en bâillant. Nous parlerons du départ demain. Après tout, nous pouvons aussi bien partir après-demain.

René n’avait pas fait d’opposition, elle ne tenait plus à sa fantaisie. Mais s’il avait voulu rester, c’est alors qu’elle s’y fût cramponnée !

Elle présenta son front à son mari, qui y déposa un baiser indifférent ; puis elle s’en alla, traînant ses longues jupes empesées sur le tapis avec un mouvement paresseux.

Quand elle fut partie, René resta devant la cheminée, où brûlait un joli feu de bois sec, et se tordit les mains avec rage.

La présence de cette femme l’avait fait retomber de son rêve. Emporté bien haut dans l’élan de sa passion, il pouvait oublier ses devoirs, violer les convenances, courir tous les risques. Mais ramené à la réalité, il voyait se dresser devant lui le formidable appareil de défense de la société.

La société ne veut pas qu’on la brave ou qu’on ait l’air de la braver ; elle se retourne furieuse contre ceux qui prétendent se soustraire au harnais qu’elle vous met sur les épaules dès la naissance. Elle ne permet pas qu’on quitte le petit chemin tracé au cordeau, qu’elle sable soigneusement tous les matins et sur lequel elle relève méticuleusement l’empreinte de vos pas.

René savait fort bien que s’il voyait Valentine, il respecterait néanmoins le toit de sa famille, et que leur entretien serait irréprochable. Il n’était pas aussi certain de ne pas s’enfuir le lendemain avec elle. Mais pour l’heure présente, il était sûr de ne pas faiblir.

Cependant il se disait que si quelqu’un, qui que ce fût, avait le moindre soupçon d’une visite à Valentine, ni elle ni lui ne sortiraient de là que déshonorés aux yeux du monde.

Cependant son désir de la voir était si fort qu’il entrouvrit sa porte et regarda dans le corridor, éclairé toute la nuit par une veilleuse.

La grande maison était silencieuse du haut en bas : tout s’était endormi pendant que d’Arjac se débattait avec lui-même. Il savait où était la chambre de Valentine, il était sûr qu’elle ne s’était pas enfermée. D’abord elle ne s’enfermait jamais, et puis chez les hôtes qui lui offraient l’hospitalité, elle eût rougi de sembler méfiante ; René connaissait ce côté chevaleresque du caractère de son amie.

Il hésita sur le seuil de sa chambre, puis fit un pas en avant, tout en retenant de la main le bouton de la porte. Irait-il ?

Un tourbillon de passion furieuse lui enleva la raison. Qu’importait le monde, après tout ! Il allait chercher Valentine, et il l’emmènerait à l’instant même, à pied, dans ses bras, n’importe comment, n’importe où. Le reste n’existait plus, il n’y avait dans l’univers de réel et de vrai que lui, qui allait enlever la femme qu’il aimait, et elle, qui ne résisterait pas.

Il laissa retomber la porte de sa chambre, qui frappa la muraille avec un léger bruit.

Ce bruit parut semblable au fracas du tonnerre aux oreilles de René, qui avait le vertige et qui marchait égaré, sans prendre de précautions pour amortir le bruit de ses pas.

La chambre de Valentine était située près de l’escalier, presque à l’extrémité du corridor ; à mesure que René marchait, le chemin paraissait s’allonger devant lui et devenir interminable, comme les routes qu’on parcourt dans les rêves. En réalité, il marchait très lentement, soulevant avec peine ses pieds, qui lui semblaient rivés au sol.

Comme il se trouvait à peu près à mi-chemin, une porte s’ouvrit à sa gauche.

Il tressaillit violemment et resta fixé sur place…

Le visage de Dubreuil, plus contracté que ce n’était sa coutume, apparut sur le seuil de sa chambre. Les deux hommes se regardèrent pendant un quart de seconde.

— C’est vous, d’Arjac ? fit Dubreuil avec un sourire et un léger soupir, comme celui d’un homme qui se sent rassuré. J’avais bien entendu du bruit, et je craignais qu’il ne fût arrivé quelque chose… Rien, j’espère ?

— Rien, répondit René, à qui ce discours avait laissé le temps de se remettre. Je ne puis dormir, et j’allais chercher un livre à la bibliothèque…

— Je profiterai de votre petite promenade pour y aller aussi, répondit le sceptique ; je suis un peu nerveux, voilà deux ou trois nuits que je ne dors pas…

Il se montra tout habillé ; sans doute, il avait attendu jusque-là, mû par quelque crainte ou par quelque soupçon.

Les deux hommes prirent la petite lampe du corridor et descendirent l’escalier qui craquait sous leurs pieds. Un bruit de pas se fit entendre à l’étage supérieur, une tête de femme de chambre effrayée se pencha au-dessus de la balustrade. Dubreuil souleva la lampe qu’il tenait de façon à éclairer son visage, et parla à René un peu plus haut que tout à l’heure. La femme de chambre, rassurée, regagna sa mansarde. Ils mirent à sac les rayons de la bibliothèque silencieuse et toute noire, puis ayant trouvé n’importe quoi, ils remontèrent, cette fois en exagérant leurs précautions pour éviter le bruit. Sur le seuil de sa porte, Dubreuil serra la main de René, qui rentra chez lui, avec les sentiments d’un homme dont l’adversaire courtois a fait sauter l’épée sans le toucher.

— Je crois qu’à présent nous pouvons dormir tranquilles, se dit Dubreuil, en déposant sur la cheminée le volume qu’il n’avait pas la moindre intention d’ouvrir ; mais cette petite promenade aurait fait du bien à tout le monde. La belle chose cependant que d’avoir l’ouïe délicate ! Joignez à cela la facilité de se priver de sommeil ! Seigneur, je vous bénis de m’avoir fait si bien équilibré. Je suis un de vos plus beaux ouvrages !

Sur cette exclamation reconnaissante, notre philosophe se coucha, et le repos de la maison ne fut plus troublé.

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