Chapitre 22
Valentine n’avait rien entendu.
En se trouvant pour la première fois confiée à l’hospitalité de Régine, qui était aussi maintenant celle de René, elle n’avait pu se défendre d’un mouvement de tristesse, mêlé d’un peu d’amertume ; mais son âme généreuse et tendre s’était fait à elle-même une sévère morale, et elle s’était endormie bercée par une sorte de joie triste, heureuse de se savoir si près de celui qu’elle aimait, heureuse encore plus de la pensée qu’elle le reverrait le lendemain. Ce bonheur de le voir lui semblait si grand, après la longue séparation, qu’il ne laissait de place à aucune autre pensée.
Quand la famille et les hôtes se trouvèrent réunis au déjeuner, Dubreuil examina discrètement le visage de Valentine. Elle paraissait contente et reposée.
— Vous ne savez pas, pensa notre ami, tout ce que je vous ai épargné, grâce à ma pernicieuse habitude de m’entêter à connaître ce qui se passe !
Il fut pris de pitié pour elle, si peu forte encore au physique, et dont le moral avait été tellement ébranlé que nul ne pouvait mesurer la somme de courage qu’elle possédait encore.
Aurait-elle tout dépensé dans la lutte, ou bien, au contraire, s’y serait-elle affermie et retrempée ? C’est ce que l’épreuve seule ferait connaître.
— J’aime autant que l’épreuve n’ait pas lieu ici, pensa Dubreuil, en suivant le cours de ses réflexions. Quelque part que ce soit, ce sera toujours moins dangereux. C’est madame d’Arjac qui n’a pas l’air commode aujourd’hui !
C’est que Régine avait eu de bon matin une querelle sérieuse avec son mari.
En se levant, elle l’avait fait prier de passer chez elle, et pendant qu’on la coiffait, – elle ne pouvait se défaire de l’habitude de causer de ses affaires devant ses gens, – elle avait annoncé à René son changement de résolution.
— Je me porte très bien aujourd’hui, avait-elle dit. Ainsi, mon cher ami, nous ne partirons pour Paris que dans une quinzaine, ainsi que c’était primitivement convenu.
René était nerveux. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Toutes les réflexions que l’ardeur du premier mouvement avait écartées l’avaient assailli lorsqu’il était rentré dans sa chambre, et rien de ce qu’il avait pensé n’était de nature à lui procurer un sommeil paisible.
Lorsque vers le matin il s’était enfin endormi, c’était après avoir évoqué tout ce qui pouvait le maintenir dans les limites du devoir : l’affection et la protection qu’il devait à sa femme, le sentiment de sa paternité prochaine, la considération qu’il devait à M. et madame de Broye, et enfin le droit qu’avait Valentine à conserver la réputation et l’honneur qui lui avaient coûté tant de sacrifices.
Le changement d’humeur de Régine exaspéra complètement son mari. Serait-il le jouet de cette femme frivole et instable ?
— Je regrette que vous ayez changé d’avis, ma chère, lui répondit-il froidement ; pour ma part, je ne modifie pas mes plans avec tant de facilité. J’ai pris mon parti d’aller à Paris aujourd’hui, bien que cela me dérangeât un peu : je partirai tantôt ; vous êtes libre de rester ici, mais je ne reviendrai pas vous chercher, je vous en préviens.
— Quel despotisme ! s’écria Régine, qui fondit en larmes. Comment ! il va falloir que je parte ainsi, sans m’y être préparée ? Mes effets sont sens dessus dessous. Pouvais-je prévoir que vous m’obligeriez…
René lui coupa la parole.
— Ce n’est pas moi, dit-il, qui suis venu vous trouver hier soir en vous demandant de partir ; vous avez témoigné le désir de retourner immédiatement à Paris. Il me semble qu’en consentant sans objection, je vous ai donné une preuve de complaisance qui prouve amplement mon désir de vous être agréable. Mais si vous vous mettez à changer d’avis à tout moment, sans raison, vous me ferez jouer un rôle ridicule, oui, Régine, ridicule, auquel je ne veux pas me soumettre.
Il sortit là-dessus, laissant sa femme suffoquée de tant d’audace.
La cloche du déjeuner ayant sonné peu après, les époux ne se revirent qu’en présence de leurs hôtes.
Madame de Broye, qui n’avait eu aucune communication ni de la première fantaisie de sa fille, ni de la seconde, ne pouvait comprendre d’où venait leur attitude gênée. Comme son expérience maternelle lui avait appris que vivre en paix avec Régine n’était pas précisément la chose la plus facile du monde, elle ne se préoccupa guère de cet incident, et, pour conserver un élément de conciliation dans la maison, croyant faire plaisir à tout le monde, elle pria madame Moissy de leur accorder encore un jour.
Valentine, hésitante, leva instinctivement les yeux sur René pour consulter son visage. Il avait détourné les yeux ; les lèvres comprimées, le regard fixe et dur, il feignait de ne s’intéresser à rien de ce qui se disait autour de lui. Valentine reçut un grand coup au cœur ; il s’était donc passé quelque chose ?
Aussitôt, elle répondit non à l’invitation de madame de Broye, donna de ce refus quelques explications hâtives, et dès que le déjeuner fut terminé, pria ses hôtes de vouloir bien la faire reconduire.
Une demi-heure s’écoula ; les hommes étaient au fumoir, Régine avait disparu, madame de Broye s’évertuait à entretenir une conversation qui, sans Dubreuil, fût tombée à chaque réponse. Enfin, la voiture fut annoncée, et Valentine se leva. Madame d’Arjac apparut dans le vestibule, les yeux rouges, pressa fiévreusement madame Moissy sur son cœur, et disparut. M. de Broye, qui reconduisit sa visiteuse, se trouva sur le perron nez à nez avec son gendre en costume de voyage.
— Vous partez ? lui dit-il, ébahi.
— Oui, mon cher beau-père, répondit René. Ma femme m’avait annoncé hier soir son intention de repartir aujourd’hui pour Paris. Je m’y étais prêté sans objections. Ce matin, elle a changé d’idée. Je ne suis pas une girouette, pour modifier ainsi mes plans sans raison. Nous devions partir, je pars. Elle désire rester, – elle en est libre. Pour ma part, je profite de la voiture qui emmène madame Moissy pour me faire conduire à la gare.
Sa petite valise se trouvait déjà dans le coupé, la pluie tombait à flots ; la politesse de M. de Broye aussi bien que son désir d’obtenir des explications se trouvèrent vaincus par la nécessité de se soustraire à la douche continue que versait sur lui le ciel inclément.
Valentine s’assit dans la voiture, René auprès d’elle, puis il referma la portière. Le cocher toucha ses chevaux, et ils partirent au grand trot.
— Qu’y a-t-il donc ? demanda Valentine consternée.
— Il y a, s’écria René, que ma femme est une pécore ! – Oui, une simple sotte, sans caractère, sans bonté, sans dignité ; elle a dû en faire voir à sa pauvre mère ! Mais avec moi, la tâche ne lui sera pas si facile… elle ne me mènera pas en laisse comme un chien havanais.
Valentine le regarda d’un air effrayé. Il ôta son chapeau, passa la main sur son front brûlant et essaya de sourire ; mais ses lèvres tremblaient encore de colère, et il échoua dans sa tentative.
Émue, Valentine lui prit la main avec un geste de douce pitié. Ce fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase trop plein. Toutes les colères amassées, tous les froissements intimes subis et réprimés aussitôt, toutes les douleurs secrètes d’un mariage mal assorti se déversèrent dans les paroles de René. Valentine apprit que depuis deux ans, le rêve de joies domestiques fait par elle pour celui qu’elle aimait, n’était qu’un mensonge officiel. Non seulement il n’avait pas trouvé le bonheur, mais il avait perdu le bien qui console de l’absence de tous les autres : la liberté !
Valentine s’était jetée au fond du coupé et pleurait silencieusement. Tout entier à l’emportement de son amertume, René ne s’en apercevait pas. Lorsqu’il s’arrêta enfin, et qu’il la regarda, il vit les larmes qui roulaient lentement sur ce visage adoré.
— Pardonne-moi, oh ! pardonne ! s’écria-t-il en lui prenant les mains. S’il y a un être au monde à qui je devais cacher ma misère morale, c’est toi, ma chère âme, toi qui t’es dévouée jusqu’aux dernières limites de l’abnégation.
À son tour, elle essaya de lui sourire.
— Vois-tu, reprit-il, ce n’est pas parce que c’est Régine ; avec une autre, ce serait la même chose ; ce serait peut-être pis encore. Celle-ci du moins n’a pas de méchants instincts. Elle est égoïste, indifférente, mesquine, mais elle n’est pas dépravée. Elle est coquette ouvertement, parce que cela la désennuie ; mais elle est honnête et restera honnête… Mais vivre auprès d’une poupée, être associé pour la vie à un être incomplet, incapable de comprendre un grand sentiment, une pensée généreuse, et cela après t’avoir connue, t’avoir aimée… Valentine, vois-tu, c’est un enfer. Au moins, toi, tu es seule !
— Je n’étais pas seule il y a un an, dit-elle avec douceur. Et j’ai subi des choses dont vous ne pouvez vous faire une idée. Mais à quoi bon nous rappeler nos douleurs passées ? Nous ne pouvons rien changer à ce qui est : essayons de tirer le meilleur parti possible de la réalité.
René la regarda : elle parlait dans l’entière sincérité de son âme. Si elle avait su ce qu’il avait pensé, ce qu’il avait tenté la veille ?
Si elle avait su qu’un hasard seul ou plutôt l’intervention bienveillante d’un ami l’avait sauvée du plus effroyable scandale ! Non, elle ne savait rien ; immolée au devoir, esclave de la régularité des choses, elle lui proposait simplement de vivre en bonne amitié, de chercher dans une confiance réciproque la consolation de leurs malheurs.
— Tu ne comprends donc pas, s’écria-t-il en la prenant dans ses bras avec violence, que c’est toi que j’aime, – toi seule qui peux remplir ma vie, – que je t’ai retrouvée et que je ne te quitterai plus !
Elle ne résistait pas ; elle le regardait de ses yeux pleins d’amour et de tristesse. Il chercha ses lèvres : elle se détourna doucement.
Les chevaux trottaient toujours sur la route unie comme du velours. Le grand imperméable blanc du cocher bornait l’horizon devant eux, la pluie faisait un réseau épais sur les vitres.
Personne ne pouvait les voir.
— Nous serons malheureux toute notre vie, dit-elle de sa voix douce, brisée par l’émotion.
Les bras du jeune homme se desserrèrent.
— Mais vivre ainsi est atroce ! dit-il avec désespoir. Pense donc, Valentine, tu m’aimes, je t’adore, et nous allons vivre côte à côte en apparence, en réalité séparés : c’est impossible, impossible !
— Je m’en irai si tu veux, dit Valentine. Il fit un geste éperdu.
— Alors je te suivrai ! Que veux-tu que je fasse sans toi ? Crois-tu que j’aie vécu pendant tout ce temps que nous sommes restés loin l’un de l’autre ? Mais je ne me souviens pas seulement de ce qui m’est arrivé ! Non, ne pars pas. – Je te retrouverais au bout de vingt-quatre heures.
— Alors, ayons du courage ! dit-elle.
Il la reprit dans ses bras et lui donna un baiser fou.
— Non, dit-elle en se retirant doucement, il ne faut pas.
— Alors, pourquoi ne résistez-vous pas ? lui dit-il avec colère.
— Parce que vous aurez plus pitié de ma faiblesse que vous n’auriez d’égard pour ma résistance.
C’était vrai. Il dénoua ses bras, et pendant un instant ils furent silencieux. Valentine baissa un peu la glace pour regarder au dehors, et la remonta aussitôt.
— Nous approchons, dit-elle.
— Il faut prendre un parti, fit René, ressaisi par son animation fébrile ; si nous devons faillir, il est inutile de souffrir en pure perte ; aujourd’hui ou jamais, Valentine ?
— Jamais ! répondit-elle en détournant les yeux.
— Tu refuses le bonheur et l’amour… pourras-tu vivre toute ta vie sans regretter ?
— Je ne regretterai jamais d’avoir rempli mon devoir.
— Alors nous vivrons ainsi toujours, nous adorant sans nous le dire, – côte à côte sans nous toucher, mourant d’amour l’un pour l’autre… Tu crois que cela se peut ?
— Je le crois, répondit-elle bravement.
— Ce serait bien beau ! soupira René. Si nous faisons cela, Valentine, nous ne serons pas des êtres ordinaires !
— Nous le pouvons, répondit-elle.
Ils étaient tellement exaltés tous deux par le sacrifice et l’abnégation, qu’ils appartenaient à peine à la terre.
— Jamais ? demanda-t-il encore une fois.
— Jamais ! répéta-t-elle.
Leurs yeux se fondirent en un regard où leurs âmes avaient passé tout entières.
— Embrasse-moi encore une fois, la dernière, fit René, et puis adieu !
Ils s’étreignirent avec une telle force qu’ils se firent mal. La voiture tournait pour entrer dans la cour de la maison de Valentine ; la seconde d’après, elle s’arrêta. René ouvrit rapidement la portière et offrit la main à Valentine, qui se hâta d’entrer dans le vestibule, puis il regarda sa montre.
— Je pars, dit-il au cocher.
Il pénétra dans la maison. Madame Moissy seule, debout, le regardait éperdue. On entendait le pas de la servante qui montait l’escalier avec le manteau de sa maîtresse.
— Encore un baiser, dit René en se penchant vers Valentine.
Elle l’écarta d’un geste inquiet.
— On peut nous voir, dit-elle à voix basse.
— Alors rien ? cela vaut mieux ainsi.
Le pas de la servante retentissait maintenant au-dessus de leur tête.
— Mais tu m’aimeras longtemps ? dit-il, en lui serrant la main à la briser.
— Que veux-tu que je fasse de ma vie, si je ne t’aime pas ? répondit-elle. C’est toi qui es maintenant mon honneur, ma fidélité, mon devoir. Si je cessais de t’aimer, je serais une misérable. C’est toi qui cesseras de m’aimer.
— Moi ? je t’aimerai toujours !
— Même quand les années auront passé, quand je serai vieille ?
— Je suis jeune par les années, dit-il, mais je suis vieux par la souffrance ; je t’appartiens pour toujours, toujours, tu entends ?
— Ma vie ! répondit-elle.
Ils se regardaient comme si cette minute eut été la dernière de leur existence. Les pas en haut se rapprochèrent de l’escalier.
— Au revoir, madame, fit René en s’inclinant.
— Au revoir, monsieur, je vous remercie, répondit Valentine.
D’Arjac sauta dans le coupé, qui s’éloigna au grand trot.
Valentine entra dans son petit salon, les deux mains pressées sur son cœur.
— Je t’aime, je t’aime, cria toute son âme envolée vers René. Et au milieu d’une horrible souffrance, la joie d’avoir livré sa grande bataille et de l’avoir gagnée, inonda le cœur de la jeune femme.
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