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Chapitre 23

Quelques jours plus tard, René vit arriver sa femme, madame de Broye l’accompagnait, car après des explications et des scènes sans fin, Régine avait fini par déclarer à ses parents qu’elle ne rentrerait jamais toute seule dans la maison conjugale.

— Je ne sais pas ce qu’a mon mari, disait-elle, il devient tous les jours plus difficile à vivre !

Madame de Broye, qui connaissait sa fille, se dit en elle-même que probablement le caractère de son gendre se modifiait à mesure que Régine montrait plus franchement ses défauts ; mais c’était un sujet périlleux qu’il fallait éviter autant que possible, surtout pour le moment, et elle garda ses réflexions pour elle.

Elle ramena donc Régine à son mari : un peu penaude, très vexée, blessée dans son amour-propre de devoir céder, pas disposée le moins du monde à se soumettre la prochaine fois, et même considérant comme son droit particulier la revanche qu’elle entendait prendre le plus tôt possible.

René était trop bien élevé pour ne pas faire le meilleur accueil à sa femme ; dès le premier mot il interrompit madame de Broye, et lui assura qu’il ne considérait ce léger différend que comme un caprice de malade. Avec un demi-sourire, il se pencha vers Régine, qui, assise sur le canapé, enveloppée dans son manteau, le chapeau sur la tête, avait tout l’air d’une patiente réfractaire qu’on conduit chez son médecin.

Il baisa avec une bonne grâce parfaite la main qu’elle consentit à lui abandonner, puis il la débarrassa de ses vêtements de voyage, et pria sa belle-mère de vouloir bien dîner avec eux.

Tout cela s’était fait si vite, avec tant de facilité, que Régine en fut tout étonnée ; elle aimait les scènes, cela fait toujours passer une heure ou deux ; elle s’était représenté dans son imagination fertile son mari repentant, elle très digne et très calme acceptant ses excuses, puis là-dessus un brin de coquetterie, un petit intermède d’attendrissement… Rien de tout cela !

C’est René qui était calme, elle qui se sentait mal à l’aise ; il était si parfaitement chez lui en invitant madame de Broye, que Régine avait aussi l’impression d’être invitée à dîner de façon à ne pouvoir refuser…

Une colère impuissante destinée à toujours grandir envahit l’esprit de la jeune femme ; il faut avoir l’esprit très supérieur pour accepter la supériorité d’autrui, et Régine n’était pas supérieure du tout. Elle pouvait vivre amicalement avec n’importe qui, pourvu qu’aucune comparaison désavantageuse ne s’imposât à son esprit ; mais du jour où elle devait se reconnaître vaincue par des qualités supérieures, elle prenait en grippe l’être qui lui imposait cette humiliation.

De ce jour, René ne fut plus pour elle qu’un commensal, et bientôt après un ennemi, l’ennemi secret auquel on fait bonne mine, parce que les convenances l’exigent, mais dans l’armure duquel on cherche quelque défaut, afin de pouvoir le frapper à l’occasion.

René ne s’occupait guère de ce qui se passait dans l’esprit de sa femme ; que lui importaient les pensées de ce cerveau frivole, incapable d’une grande idée, même pour le mal ? Elle lui faisait une petite guerre sourde. Il l’ignorait, ou s’il s’en apercevait, c’était pour en sourire, comme d’un enfantillage. Sa vie s’était concentrée sur un point : il attendait le retour de Valentine.

Comment mettraient-ils à exécution le plan formé dans l’exaltation des plus nobles sentiments ?

Était-il possible de réaliser ce rêve : goûter toutes les douceurs idéales d’un amour absolu, et rester dans les limites du devoir et de l’honneur ? Peut-être ; et le programme de cette existence singulière se résumait en un mot : fuir la tentation. Oui, mais serait-ce possible ?

Avec une autre que Valentine, c’eût été chimérique. Avec elle, peut-être !

— Essayons, se dit René.

Partagé lui-même entre des sentiments très divers, il se disait parfois que leur rêve était absurde, qu’il n’aboutirait qu’à les faire beaucoup souffrir, sans leur donner les joies qu’ils recherchaient. D’autres fois, repris par ce besoin de sacrifice qui dort au fond de toutes les grandes âmes, il se sentait joyeux de sa douleur même ; il foulait aux pieds d’un air de triomphe tous ses regrets, tous ses désirs, toute l’ardeur de cet amour insensé, et se disait que se vaincre ainsi soi-même valait bien toutes ses ivresses.

Il allait dans le monde, on le voyait chez ceux qui, déjà rentrés, arrangeaient leur hiver ; poussé par un besoin inquiet de mouvement, il rentrait et sortait plusieurs fois par jour, allait souvent au théâtre, et fréquentait indifféremment tous les genres, depuis l’Odéon jusqu’à l’opérette.

Dubreuil, revenu depuis peu, le regardait avec curiosité, et l’accompagnait souvent, afin de tâcher de se rendre compte de cette étrange instabilité.

— Je ne sais ce qu’a mon gendre, lui dit un jour de Broye en riant ; il vient travailler à mes médailles, puis soudain, se rappelant un rendez-vous ou une course oubliée, il disparaît, pour reparaître… Cela m’est égal au fond, mais c’est assez drôle. Il est partout à la fois ; s’il était capable de commettre un crime, je dirais qu’il se prépare un alibi.

— Un alibi ? pensa Dubreuil, c’est cela ! il se prépare un alibi en effet, mais je suis convaincu qu’en lui-même il n’en a pas conscience.

Valentine revint. Cent fois René avait passé sous ses fenêtres, espérant les voir ouvertes ; la veille encore, il avait fait un détour pour les apercevoir. S’il avait vu de la lumière, il serait monté.

Elle le savait bien, et c’était pour éviter cela qu’elle avait pris le train de nuit, au risque de se fatiguer. Arrivée au matin, à deux heures elle était chez Régine, qui lui ouvrit les bras, la pressa sur son cœur, lui dit qu’elle était très malheureuse, et dans la même haleine, lui annonça qu’elle ne se sentait pas de joie à l’idée de voir approcher le terme de sa grossesse.

Elles passèrent une heure dans ces bavardages, après quoi Valentine se leva pour s’en aller.

— Déjà ! s’écria Régine en la retenant par la main. Oh ! chère ! dites-moi que vous reviendrez !

— Certainement ! fit madame Moissy en souriant.

— Mais vous reviendrez tous les jours ? Voyez, je ne puis plus bouger, et quand je serai au lit, ce sera encore bien plus ennuyeux. Mes amies ne viennent pas ; cela ne les amuse guère, vous comprenez ! Et puis à cette époque de l’année, on est toujours en l’air, pour l’ameublement, pour la couturière… Ah ! Dieu ! quand pourrai-je sortir ?

Elle soupirait à fendre le cœur, cette malheureuse femme qui ne pouvait plus courir les magasins ! Valentine lui promit que bientôt elle serait libre de courir plus que jamais ; seulement il faudrait se soigner.

— Venez me voir, et je ferai tout ce que vous me direz, insista Régine. J’ai en vous une confiance absolue… Je vous l’ai bien prouvé quand j’ai pris mon mari de votre main…

En ce moment-là, elle n’en voulait plus du tout à René ; en général, quand il n’avait pas raison, elle ne lui en voulait pas, et pour peu qu’il eût le plus léger tort, elle était prête à l’aimer.

Valentine réprima un très léger mouvement de recul.

— Ne me dites pas que vous avez pris votre mari de ma main, ma chère enfant, dit-elle d’un ton sérieux. De toutes les choses, ce que j’ai toujours redouté, c’est ce qu’on appelle : faire des mariages. En cette circonstance particulière, il me serait plus pénible encore d’avoir à encourir une responsabilité. Vous savez que M. d’Arjac est mon ami depuis très longtemps… C’est vous-même qui…

— Ne craignez rien, fit Régine avec impatience, je ne vous ferai pas de reproches ; non, ni à présent, ni jamais. La vérité, c’est que René me plaisait, et j’avais envie de l’épouser. Somme toute, j’ai bien fait. Il n’est pas parfait, tant s’en faut ; mais je crois que tous les hommes sont les mêmes. Voulez-vous mon opinion sur le mariage ? C’est que je n’étais pas faite pour me marier. J’aurais vécu vieille fille, indépendante… Malheureusement, cela ne se peut pas. Si une demoiselle essayait de faire en tout bien tout honneur la vingtième partie de ce que l’on permet à une femme mariée…

Elle se mit à rire. Valentine cherchait dans sa pensée à renouer le fil que la jeune femme venait de laisser rompre.

— Vous n’étiez pas faite pour vous marier ? dit-elle. Comment avez-vous pu faire cette découverte ?

— Le mariage m’ennuie, fit Régine, avec une petite moue. Cela m’ennuie aussi d’avoir des enfants : si vous saviez quelle corvée !… Ma vie de jeune fille me plaisait infiniment mieux. Seulement, comme je vous le disais, dans le monde on ne peut pas ! Enfin, puisqu’il faut être mariée, je suis contente de l’être comme je le suis.

Valentine s’en alla, toute pensive. C’était là l’intérieur qu’elle avait préparé à René !

À coup sûr, ce n’était pas celui qu’elle avait rêvé pour lui ! Ce n’était pas là qu’il trouverait le repos nécessaire à ceux qui travaillent, ni la consolation, si bonne à ceux qui souffrent, ni le conseil, si utile à ceux qui doutent… René n’aurait rien de tout cela dans son mariage, et si peu de ce qui était en dehors de cela !

Au fond de son âme, elle éprouvait une joie intense. René n’avait rien, elle lui donnerait tout : tout ce qui se rattachait à ce domaine des sentiments. En elle il trouverait le repos, la consolation, le conseil ; – et plus ils iraient, plus il s’attacherait à elle.

Les années pouvaient venir, maintenant ! Elle s’était dit autrefois qu’entre un homme de quarante ans et une femme du même âge, il n’y a point de parité réelle. Cette pensée était entrée pour une bonne part dans ses résolutions du temps passé…

Ces craintes étaient bien loin maintenant ! Il ne s’agissait plus d’être jeune et belle ou de ne l’être pas. Ce que René aimerait à jamais en elle, c’était l’amie. Toujours recherchée, toujours adorée, elle le conduirait ainsi doucement à travers les épreuves de la vie, jusqu’à la vieillesse, – et sans doute ils auraient le bonheur de mourir presque en même temps, car à quoi leur servirait la vie, s’ils n’étaient plus deux à en partager le poids ?

Valentine rentra chez elle pleine de cette joie un peu égoïste, et pourtant très élevée ; dix minutes après René fut annoncé.

— Je viens de chez vous, lui dit-elle en l’apercevant.

— Je le sais, répondit-il, j’étais là ; je me suis dépêché de sortir. Je ne voulais pas être contraint de vous voir en présence de Régine. Bonjour, ma chérie.

Il appuya longuement ses lèvres sur le front de Valentine, puis ils s’assirent à quelque distance l’un de l’autre en se regardant. Malgré l’ombre de tristesse qui les envahissait en présence l’un de l’autre, ils ne purent s’empêcher de se sourire. Être ensemble ainsi, seuls, c’était pourtant du bonheur.

Ils causèrent de mille choses indifférentes ; leur voix était une musique pour eux. Le passé était loin, derrière un mur de cristal laiteux ; ils ne pouvaient en voir les contours que confusément, – et puis ils ne voulaient pas y songer.

On eût dit vraiment qu’ils n’avaient jamais été que des amis l’un pour l’autre. Quand l’être humain veut s’immoler, il le fait avec une telle conscience, une telle force de volonté, qu’il parvient à se tromper lui-même. Il aime alors sa souffrance, comme d’autres aiment leur plaisir, et il y trouve de si profondes voluptés, que lorsqu’après cela il revient à la vie réelle, il reste comme ébloui, et ne rentre qu’avec peine dans la réalité.

C’est ainsi que Valentine et René passèrent bien des heures à la suite de cette première entrevue, qui avait été courte. Ils ne se voyaient jamais pour longtemps, mais ils se voyaient souvent. Fuir la tentation : ce programme était réalisable à la condition de ne rester ensemble que lorsqu’ils n’étaient pas seuls.

Dans le salon de Broye, dans d’autres maisons amies, ils eurent de longues conversations, qui prenaient un charme délicieux à la connaissance qu’ils avaient du cœur l’un de l’autre.

Si parfois Valentine, qui ne parlait guère, se laissait aller à exprimer un sentiment juste et profond, René, qui l’écoutait sans la regarder, l’apparence distraite, savait ce que ces paroles brèves cachaient de sensibilité exquise et douloureuse. Ils n’osaient se regarder, – leurs yeux les auraient trahis, – mais le lendemain, pendant le quart d’heure qu’il venait passer près d’elle, ils gardaient le silence, et chacun savait ce que l’autre avait ressenti.

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