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Chapitre 29

Dès que son beau-père l’eut quitté, d’Arjac courut chez Valentine.
Elle l’attendait depuis quinze jours, en proie à une inexprimable inquiétude, sans nouvelles, n’osant en demander à personne. Quelqu’un lui avait dit, en passant, comme une chose sans importance, que René était à Trouville, mais elle n’avait osé s’informer de quelle façon il y était arrivé.

Elle le reconnut à son coup de sonnette, et resta dans le salon, droite, une main sur son cœur pour en comprimer les battements.

La porte s’ouvrit ; il entra, pâle, maigre, les yeux fiévreux, les pommettes brûlantes. La bonne referma la porte derrière lui, pendant qu’il saluait froidement Valentine. Dès que les pas de la servante se furent éloignés, ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l’un de l’autre.

Elle l’entraîna vers un canapé, car il chancelait, s’y assit auprès de lui, et le regarda avec un sourire trempé de larmes.

Lui semblait la boire des yeux, et parcourait les traits de ce visage à l’expression si tendre et si confiante, comme s’il voulait les graver à jamais dans sa mémoire.

— Tu sais, lui dit-il enfin, en passant la main sur son front, comme au sortir d’un rêve, elle n’est pas venue !

— Qui ? demanda Valentine, inquiète et ne comprenant pas.

— Elle, Régine ! Elle n’est pas venue. Elle a répondu que les enfants la retenaient… Les enfants ! ils sont tombés malades, ils ont failli mourir par sa négligence. Je suis revenu seul.

— Seul ! s’écria madame Moissy. Mon pauvre aimé, comment as-tu fait ?

— Je ne sais pas, répondit-il avec un geste découragé. Arrivé à Trouville, les enfants étaient perdus, elle m’a dit que j’étais moins riche qu’elle…

— Oh ! fit Valentine indignée.

— Oui ! Tu sais bien, toi, que je n’ai pas fait un mariage d’argent ! Je suis retombé malade. Dubreuil m’a soigné, et puis mon beau-père est venu… Enfin, je lui ai dit que j’avais assez de cette vie, et je suis libre, Valentine, libre !

Elle le regarda avec effroi. Ce langage entrecoupé qu’elle ne pouvait comprendre lui semblait celui de la folie. Il lut dans ses yeux et secoua la tête.

— Non, dit-il, j’ai toute ma raison. Je t’expliquerai plus tard. Comprends ce que je te dis : je suis libre. Ma femme n’est plus rien pour moi. Je suis venu à toi. Je t’adore, fais de moi ce qu’il te plaira ; mais si tu me repousses, ma vie ne vaut pas que je la dispute au destin. Je t’adore !

Ils s’étreignirent avec une force nouvelle. Après un instant de silence, elle se dégagea doucement.

— Attends-moi, dit-elle.

Elle passa dans la pièce voisine.

Troublé, enfiévré, René ne savait trop s’il ne faisait pas un rêve. Après la violente secousse qu’il venait d’éprouver, le repos et le silence de cette maison amie lui faisaient ressentir un indicible bien-être.

Les objets qui l’environnaient lui rappelaient cent choses passées, dont le souvenir affectueux et doux lui revenait avec la persistance d’un parfum presque effacé, qui ne veut pas se laisser oublier.

Son cœur malade, ulcéré, criait vers Valentine comme un enfant qui tend les bras vers le secours. Elle était bien longtemps absente : est-ce qu’elle allait faire comme autrefois, à Elseneur, et l’abandonner dans la peine ?

Au moment où il se soulevait sur le canapé pour s’informer du motif de son absence, elle rentra, vêtue de noir, prête à partir, un voile sur le visage, et son petit sac de voyage à la main.

— La voiture est en bas, dit-elle, partons.

— Partir ! fit René encore mal réveillé de son pénible rêve.

Elle lui mit une main sur l’épaule et le regarda avec une telle passion, qu’il sentit tout à coup son cœur battre à rompre sa poitrine.

— J’ai trop lutté, dit-elle, j’ai trop souffert, je t’ai trop fait souffrir… Tu as brisé ton lien toi-même, tu t’appartiens, je te reprends. Nous allons n’importe où, oublier le reste de la vie. Maintenant c’est moi qui te veux, et je te garderai.

— C’est bien vrai ? fit-il avec un cri de joie.

— Pour la vie, répondit-elle.

Il l’étreignit de toutes ses forces, et ils échangèrent un baiser qui résumait toutes leurs ivresses passées, qui anéantissait le souvenir de toutes leurs souffrances.

— Partons ! dit-elle en l’entraînant.

Ils arrivèrent à Orléans deux ou trois heures après. Le hasard de l’heure d’un train les avait dirigés de ce côté. Qu’importait ? Ils seraient heureux partout maintenant. La banalité même d’un appartement d’hôtel ne pouvait jeter d’ombre déplaisante sur leur bonheur reconquis. Ils avaient en eux une joie triomphante capable d’ennoblir les choses les plus vulgaires.

Lorsqu’ils se virent enfin seuls avec un feu pétillant dans la cheminée ; lorsqu’ils eurent approché un petit canapé pour s’y blottir côte à côte ; lorsque les bruits du dehors moururent peu à peu, laissant tomber sur eux le grand recueillement du silence, Valentine posa sur l’épaule de René son visage ému.

— Te souviens-tu ? lui dit-elle.

Les pleurs débordèrent de son âme trop pleine, et René les essuya avec ses lèvres.

Les quatre années douloureuses, les angoisses du doute, de la trahison supposée, les horreurs de la séparation, tout disparaissait dans le rayonnement suprême d’un amour plus grand que toutes les choses terrestres, supérieur à toutes les tentations, vainqueur de toutes les épreuves.

Et voici qu’ils se retrouvaient tels que près de Genève, le jour où un morceau de papier noirci par un misérable avait changé leurs destins ! Tout avait vécu, puis succombé autour d’eux ; leur amour seul était resté debout, métal impérissable, et s’élevait aujourd’hui triomphant au milieu des ruines d’un monde artificiel effondré sous le coup de leur légitime colère.

— Je t’aime ! dit Valentine.

— Je t’adore ! répondit René.

Le lendemain de grand matin ils prirent une voiture afin d’explorer les environs de la ville. Dans la folie passagère de leur départ, ils n’avaient pensé qu’à eux-mêmes ; mais au premier moment de réflexion, la sagesse avait repris ses droits, et par une bizarrerie du destin, c’est René qui faisait preuve de raison, au moment où Valentine, lasse de lutter, était prête à tout jeter par-dessus bord.

— Nous avons trop souffert à cause du monde, avait-il dit, pour que ce ne soit pas une absurdité de le braver aujourd’hui. Toutes nos tortures passées ne seraient plus que le fruit d’un enfantillage ridicule, si nous renoncions aux avantages d’une position en apparence inattaquable.

— Mentir encore ? avait dit Valentine.

— Qu’importe, puisque nous ne nous mentons plus à nous-mêmes !

Elle s’était laissé convaincre ; dès les premiers rayons du soleil, ils commencèrent leur promenade sur les rives du Loiret, à la recherche d’une maisonnette où ils pussent se réfugier de temps à autre.

Cet asile fut bientôt trouvé ; la saison avancée rendait leur recherche facile. Une toute petite maison blanche à volets verts, la maison classique des amoureux et des romanciers, leur offrit son toit ; ce qui leur était le plus nécessaire, c’était une belle cheminée, où l’hiver on pût faire une flambée et se réchauffer à l’aise. La jardinière se chargea de les servir. Ils passèrent leur journée à se promener sur les rives de la rivière ; les repas de l’auberge où ils avaient laissé leur voiture leur semblèrent délicieux, et lorsque vint la nuit tombante, ils rentrèrent en ville serrés l’un contre l’autre comme des enfants frileux.

Ils avaient peur de tout maintenant. À Elseneur, cette existence en commun leur paraissait toute simple et toute naturelle ; ne vivaient-ils pas sous la protection de leur parenté supposée ! Maintenant, déshabitués de la confiance d’autrefois, avant l’événement qui les avait séparés, au milieu de la joie indicible et profonde qui les faisait vibrer comme les cordes tendues de quelque instrument merveilleux, ils étaient pris souvent d’un frisson craintif.

Valentine était moins affectée que René, cependant. Toutes ses terreurs, tous ses scrupules s’étaient changés en vaillance. Elle ne voulait pas voir au-delà de l’heure présente ; à quoi bon ? De quelque côté qu’elle se tournât, l’horizon était menaçant. Elle ne voulait en rien savoir. Il lui suffisait maintenant qu’elle vît le regard de René se poser sur le sien avec cette expression de confiance et de tendresse absolue qu’elle connaissait bien, et qui depuis leur séjour de Genève était restée dans sa mémoire avec le regret poignant d’une joie irrémédiablement perdue.

De tout son bonheur passé, à ses heures de découragement et de désespoir, c’était ce regard qu’elle avait le plus regretté.

Ils ne devaient revenir à Paris que le lendemain. Ils combinèrent pendant cette soirée des plans d’avenir où la stratégie la plus habile serait mise en œuvre pour cacher leur bonheur retrouvé.

— Nous ne viendrons pas souvent ici, dit Valentine, mais il faudra nous arranger pour que chaque fois, nous ayons deux ou trois jours. Et puis, nous serons patients, n’est-ce pas, René ? Après ce que nous avons supporté !…

Lorsque leurs plans furent arrêtés, et seulement alors, ils semblèrent se souvenir qu’ils allaient se quitter. En effet, une plus longue absence pourrait éveiller des soupçons. René partit le premier, le lendemain matin, afin de rentrer chez lui comme un homme qui a été promener ses ennuis ; Valentine revint plus tard, dans l’après-midi. Ni l’un ni l’autre n’apprit que son absence eût été défavorablement interprétée. Ils se revirent avant l’heure du dîner, car ils ne pouvaient plus passer de journée sans échanger au moins quelques paroles, et se rassurèrent réciproquement sur les suites de leur témérité. Le destin, qui les avait si longtemps poursuivis, semblait désormais les avoir pris sous sa protection.

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