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Chapitre 30

Quinze jours s’écoulèrent.
Paris se remplissait peu à peu. Madame d’Arjac avait refusé d’accompagner son père à la maison de Broye. D’abord elle ne se souciait point d’endurer les remontrances que sa mère ne manquerait pas de lui faire, et de plus, il lui plaisait d’user de sa liberté reconquise, de la situation nouvelle et piquante que lui faisait cette sorte de séparation non officielle.

Avec le manque de tact et de sens moral qui la caractérisait, Régine ne craignait pas d’aborder ce sujet délicat avec certaines de ses amies. Elle trouvait amusant d’instruire le monde de la façon dont son avenir était fixé désormais. Ce n’étaient pas des confidences directes, mais des sous-entendus, des réflexions aussitôt arrêtées à mi-route, et terminées par un petit rire ironique et discret. Si René avait su le rôle que sa femme lui faisait jouer de cette façon, il l’eût probablement étranglée. Heureusement, il l’ignorait. Ces sortes de choses n’arrivent jamais aux oreilles des intéressés.

Pour lui, il ne songeait qu’à une chose : décider Valentine à faire un nouveau voyage à Orléans. Son bonheur lui semblait un rêve ; il voulait le ressaisir et s’assurer qu’il était bien réel.

Un soir, après dîner, – car Régine donnait à dîner comme d’habitude, et même un peu plus qu’autrefois, – Dubreuil prit René à part dans un coin du fumoir.

— À quelle époque étiez-vous à Elseneur ? lui demanda-t-il après quelques instants d’un entretien banal.

D’Arjac chercha dans son souvenir.

— Au commencement de septembre, dit-il ; pourquoi ?

— Pour peu de chose ; Lorrey prétend vous y avoir rencontré.

— Je ne l’ai pas vu, répondit sincèrement René, qui pensait en ce moment à la figure de Lorrey.

Dubreuil garda le silence, ce qui fit lever les yeux à son ami.

— Vous ne l’auriez pas vu, que cela n’aurait rien d’étonnant, reprit-il au bout d’un instant. C’est lui qui dit vous avoir vu.

D’Arjac se rappela subitement la rencontre qui avait provoqué le départ de Valentine, et un flot de sang, poussé par la crainte, monta à ses joues encore pâles de ses récentes souffrances.

Dubreuil le vit, et comprit que la situation était grave.

— C’est un bon garçon, dit-il, mais un étourneau, qui parle à tort et à travers… Il prétend que vous étiez là-bas avec votre sœur. C’est ce que lui aura dit le cicérone. La chose est de peu d’importance, mais cependant, si elle était de nature à vous causer quelque ennui…

René perdit la tête à l’idée que Valentine pouvait se trouver compromise. Deux mois plus tôt, il eût bravement fait face à l’orage ; maintenant, il se sentait coupable et fut maladroit.

— Il ne peut y avoir là rien qui me cause de l’ennui, dit-il. Les racontars imbéciles de quelque paysan étranger ne peuvent pas me faire de tort ; tout le monde sait bien que je n’ai pas de sœur…

Dubreuil resta soucieux ; d’Arjac continuait de le regarder d’un air qui voulait être indifférent et qui était inquiet.

— Eh bien, si vous n’avez pas de sœur, reprit le brave garçon, c’est peut-être une raison de plus pour prier Lorrey de ne pas colporter des récits ridicules sur votre compte…

— Vous savez bien que j’avais prié madame d’Arjac de venir me chercher, expliqua René, s’accrochant soudain à cette branche de salut.

— En effet, je m’en souviens, fit Dubreuil, dont le visage s’éclaircit ; je souhaite pour vous, mon cher, que notre bon petit ami n’ait déjà raconté son histoire à trop de monde. Il prétend avoir vu avec vous une dame jeune et élégante dont il n’a pas reconnu le visage. Lorsqu’il s’est informé, on lui a dit que vous habitiez une petite maisonnette avec votre sœur… on se sera trompé ou on l’aura trompé, c’est clair. Cependant vous feriez peut-être bien de lui en parler.

René haussa les épaules.

— À quoi bon ? dit-il. Vous savez la vérité.

— C’est juste, je lui en parlerai.

Les deux hommes échangèrent un regard et soudain se tendirent la main. Dans cette rapide étreinte, dont la signification profonde fut masquée par un rire léger et des propos en l’air, il y avait un serment d’amitié aussi sérieux que celui du Grütli.

René se rappela la rencontre de Dubreuil dans le grand corridor de Broye, la nuit où il avait failli commettre une faute irréparable, et il sentit que non seulement lui, mais Valentine avait un défenseur et un ami.

Dès le lendemain, Dubreuil se mit à la recherche de Lorrey. Malheureusement, comme cela arrive le plus souvent, il le manqua de cinq minutes à plusieurs reprises. Le motif pour lequel il voulait le rencontrer n’était pas de ceux que l’on peut expliquer par écrit. Demander un rendez-vous sans donner de raison, eût été non moins compromettant ; il fallait que leur rencontre eût l’air d’être amenée par le hasard.

Trois jours s’écoulèrent ainsi ; René, qui venait d’obtenir de Valentine la promesse qu’elle irait à Orléans le dimanche suivant, ne pensait à autre chose qu’à ce voyage. Encore fiévreux, nerveux à l’excès, ébranlé profondément par toutes ses souffrances, il ne pouvait plus suivre à la fois plusieurs idées différentes. Une seule s’emparait de lui et le dominait exclusivement ; pendant son séjour à Trouville, c’était sa colère contre Régine ; maintenant, c’était sa tendresse pour madame Moissy. Le quatrième jour se trouvait être un vendredi. – Régine inaugurait son premier vendredi de la saison ; avec un luxe peu ordinaire de gracieusetés, elle avait attiré chez elle les amis de Trouville, et quelques-uns de ceux qui, rentrés de bonne heure à Paris, ne savaient que faire de leur temps.

Son salon était plein vers cinq heures et demie ; aidée de deux ou trois jeunes femmes, elle faisait circuler les verres de Bohême contenant un doigt de malaga, et les assiettes de Saxe chargées de petits gâteaux. Dubreuil, qui entrait à ce moment, aperçut Lorrey près de la cheminée. Décidément vainqueur de sa timidité, – on ne sait à quelles belles mains féminines il devait de l’avoir débarrassé de cet encombrant fardeau, – le jeune homme ne connaissait plus d’obstacle, et se lançait désormais dans toutes les conversations, dans toutes les aventures, avec une témérité des plus dangereuses.

Rien qu’à voir la façon dont il parlait à Régine, et l’air dont celle-ci l’écoutait, Dubreuil pressentit qu’il allait se commettre dans ce petit coin chaud, capitonné, défendu contre les courants d’air par un paravent japonais, une de ces sottises épouvantables que rien ne peut réparer, et qui causent des catastrophes.

Il s’avança vers ce coin privilégié, mais retenu à chaque pas par un fauteuil poussé à la traverse, arrêté par un salut, par un sourire, qu’il fallait rendre, et perdit encore une demi-minute.

Comme il approchait enfin, il entendit la voix un peu aiguë de madame d’Arjac :

— Comment ! vous étiez là-bas en même temps que mon mari ? Mais alors, c’est vous qui auriez dû me le ramener ! il ne m’a pas parlé de cette rencontre.

— Il ne m’a pas vu, madame, c’est là ce qui explique son silence. J’étais en tenue de voyage ; de plus, je n’étais pas seul, et comme M. d’Arjac était…

— Bonjour, chère madame, interrompit Dubreuil en s’inclinant devant Régine.

Elle lui tendit la main d’un air distrait, et le visage tourné vers Lorrey :

— Vous disiez, fit-elle, que M. d’Arjac…

— … était avec sa sœur, continua Lorrey ; j’ai cru devoir m’abstenir.

— Avec sa sœur ? s’écria Régine.

Sa voix perçante détonna si fort sur le murmure assourdi des causeries que tout le monde leva la tête et écouta.

— Voilà comment se font les légendes ! commença Dubreuil en riant.

Avec l’aplomb merveilleux de la sottise, Lorrey lui coupa la parole.

— Je vous affirme qu’il était avec sa sœur ; je les ai rencontrés ensemble, il lui donnait le bras.

— Mais, fit Régine de sa voix la plus aiguë, mon mari n’a jamais eu de sœur !

Un tel silence se fit dans le salon que le bruit d’un éventail tombé sur le tapis y produisit l’effet d’un coup de tonnerre.

— Lorrey aura pris la charitable hôtesse pour une belle inconnue, fit Dubreuil ; il a des yeux de lynx, ce voyageur ; il est capable de découvrir une femme du monde sous le vêtement national d’une bourgeoise d’Elseneur.

— Je vous affirme… commença Lorrey.

Tout à coup il eut conscience des regards fixés sur lui, et le sentiment d’une responsabilité inconnue tomba sur ses épaules.

— Je puis m’être trompé, balbutia-t-il ; du moment où d’Arjac n’a pas de sœur, c’est que je me suis trompé…

Dubreuil entama le récit d’une anecdote étrange, toute fraîche, du jour même, et les conversations reprirent à demi-voix, mais elles avaient changé d’objet.

Régine, absorbée dans une pensée méchante, regardait devant elle d’un air haineux.

— Monsieur Lorrey, fit-elle, lorsque le bourdonnement des causeries put couvrir sa voix, comment était-elle, cette sœur de mon mari ?

— Je ne saurais vous dire…

— Mais puisque vous l’avez vue…

— De dos seulement…

Lorrey souffrait horriblement. Il regarda Dubreuil, qui le foudroyait du regard, et eut une inspiration du ciel.

— Elle était plutôt petite que grande, dit-il, pas très mince, un peu lourde…

Cette contrepartie exacte du portrait de Valentine valut au malencontreux orateur un clin d’œil imperceptible d’approbation de la part de son juge.

— Je suis un peu myope, vous savez, conclut-il, et puis de dos… Ces gens-là parlent très mal le français ; on ne comprend rien à ce qu’ils vous disent…

— Oui, oui, essayez de vous rattraper, fit madame d’Arjac avec un sourire si cruel que Dubreuil en eut le frisson. Vous ne vous en dédirez pas, quoi que vous fassiez maintenant !

Le salon se vida peu à peu. Quoique le bois se fût tassé dans la cheminée en un grand monceau de braise, on eût dit qu’un froid glacial y avait pénétré par quelque fissure imperceptible.

Lorrey s’était dérobé des premiers ; Dubreuil sortit le dernier, espérant quelque hasard qui lui permettrait d’intervenir ; mais au moment où la pendule sonnait sept heures, il fut contraint de se retirer.

Comme il descendait l’escalier, une idée lui vint. Il releva le collet de son paletot et se mit en faction devant la porte, sous une fraîche petite pluie fine, qui le pénétrait jusqu’aux os. Après vingt minutes d’attente, qui lui avaient paru longues, il fut enfin récompensé de sa patience.

Une voiture de place s’arrêta, et René qui en sortait se mit en devoir de payer le cocher.

— Non, fit Dubreuil en lui retenant le bras ; retournons vers le centre, j’ai à vous parler.

D’Arjac avait tressailli ; il obéit docilement, et la voiture redescendit les Champs-Élysées.

— Lorrey a fait sa bêtise, continua Dubreuil ; il a dit à madame d’Arjac en ma présence que vous étiez là-bas avec votre sœur. Je n’ai pas pu empêcher cela. Après, il a fait ce qu’il a pu pour réparer sa faute, – mais dix personnes l’avaient entendu ; ceci, c’est la faute de madame d’Arjac, qui l’a crié tout haut. Sans elle, tout pouvait encore s’arranger.

René se prit le front dans ses mains.

— Voyons, fit son ami en le secouant affectueusement, il ne faut pas vous désoler ; cherchons plutôt les moyens de remédier au mal. D’abord, vous n’allez pas rentrer chez vous. D’où venez-vous ?

— De chez madame Moissy.

— Dîne-t-elle chez elle ?

— Oui

— C’est bon. Je vais aller la chercher ; j’ai une vieille amie, qui adore le théâtre ; je la prendrai en passant, et nous allons nous étaler effrontément tous les trois au Gymnase ou aux Variétés, dans une loge bien en vue. Vous, prenez le chemin de fer pour quelque part… un endroit où vous n’allez jamais. Vous ne reviendrez que demain ou après.

— Pourquoi ? demanda René abasourdi.

— Pour vous faire un alibi. Madame d’Arjac va chercher. Laissez-la chercher ; elle vous fera une scène, laissez-la faire en haussant les épaules. Et surtout, d’ici longtemps ne commettez aucune imprudence qui puisse donner l’éveil.

Pendant que Dubreuil parlait, René se demandait comment il ferait pour vivre plus d’un jour sans voir Valentine ; la pensée qui le dominait était que le surlendemain ils ne pourraient pas aller à Orléans. Dieu sait maintenant quand ils pourraient se voir en liberté.

Sous ce coup qui le frappait, d’Arjac semblait si incapable de penser et d’agir par lui-même que Dubreuil eut pitié de lui.

— Dînons ensemble, dit-il, et puis je vous conduirai à quelque gare.

— Versailles, fit René, c’est moins loin. Je n’ai pas le courage d’aller plus loin aujourd’hui.

— Soit. Mais dînons vite. Et demain, en revenant, allez droit chez moi. J’y serai de quatre à cinq heures.

Leur repas fut lugubre, malgré toute la bonté et la prévoyance de Dubreuil. Enfin, celui-ci déposa son ami devant la gare Saint-Lazare, et s’en retourna bien en hâte chez madame Moissy.

Elle fut effrayée de le voir, à cette heure inusitée, et son premier regard demanda s’il était arrivé un malheur.

— Je vous enlève, nous allons au théâtre, fit Dubreuil avec une feinte gaieté. Mettez vite un chapeau, dépêchez-vous.

Elle ne fit pas plus d’objections que René ; elle comprenait que cet homme n’était pas venu pour le plaisir de passer une soirée avec elle dans un théâtre.

Quand ils furent en voiture, il la mit en un mot au courant de la situation, et elle ne témoigna ni fausse honte, ni pruderie inutile.

Ils se comprenaient d’ailleurs depuis longtemps.

— Voilà ce qu’on gagne à se faire sœur de charité, conclut Dubreuil avec une délicatesse infinie. Dès que vous avez eu guéri notre ami, vous avez voulu le rendre à sa famille…

— C’est moi qui ai envoyé le télégramme à madame d’Arjac, répondit Valentine simplement ; si je lui avais demandé son avis, il n’aurait pas consenti.

— Précisément ; eh bien, c’est là ce que madame Régine pardonnera le moins à la dame d’Elseneur. Elle n’acceptera pas qu’une autre ait rempli son devoir à sa place. S’il s’agissait d’une escapade, ce serait moins grave ; mais une affection sérieuse et profonde, basée sur l’estime… Diable ! c’est cela qui est pervers !

La vieille amie de Dubreuil, prévenue pendant le dîner, les attendait dans la loge dont un garçon du restaurant avait été retirer le coupon. Ils eurent la chance d’être vus par plusieurs personnes de leur monde, qui ouvraient un peu de grands yeux en voyant la sévère madame Moissy en compagnie d’un jeune homme si brillant.

— On va faire des commentaires sur vous et moi, dit Dubreuil à Valentine en lui mettant son manteau, mais tout vaut mieux que ce qui est à craindre.

— Cela m’est parfaitement égal, répondit-elle.

En ce moment, pour épargner une angoisse à René, elle si soucieuse du monde jadis, se fût affichée avec n’importe qui.

Elle rentra chez elle navrée et vaillante, prête à faire face à tous les périls. Un instant elle eut envie de reprocher à Dubreuil d’avoir voulu ménager les choses. Il aurait dû tout simplement lui envoyer René, et ils seraient partis ensemble, ouvertement, cette fois, sans souci du scandale…

Puis elle se dit qu’après tout, leur ami avait agi sagement. S’ils parvenaient à détourner les soupçons, bien des maux seraient épargnés ; la fuite leur resterait toujours comme ressource suprême, et René était si peu en état maintenant de supporter des fatigues et des dangers !

En pensant à sa faiblesse, à sa fatigue, elle avait pour lui la pitié d’une mère pour un enfant malade. Toute la tendresse de son cœur s’en alla cette nuit-là vers le cher absent, qui se lamentait loin d’elle, et quoique loin l’un de l’autre, ils ne furent pas séparés une minute.

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