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Chapitre 31

La matinée du lendemain fut terrible pour Valentine. L’attente d’une catastrophe est quelquefois plus douloureuse que la catastrophe elle-même.
Vers deux heures, au moment où, lasse d’évoquer des craintes pour les conjurer l’instant d’après, elle venait de prendre un livre, en se jurant de le lire en entier sans bouger, pour se forcer à la patience, elle entendit sonner. Aussitôt la voix de madame d’Arjac résonna dans l’antichambre.

Valentine se leva brusquement. Si Régine savait tout ? Eh bien, tant mieux ! Désormais, elle aurait le champ libre. En ce moment, l’estime du monde, la considération, l’honneur, ces biens dont elle avait été jadis si friande, lui paraissaient puérils et ridicules, en comparaison de la seule chose vraie : l’amour et la présence de René.

— Ah ! ma chère amie, s’écria madame d’Arjac, qui entra comme un tourbillon et se précipita dans les bras de Valentine, si vous saviez comme je suis malheureuse ! On n’a pas idée de ces choses-là ! Mon mari me trompe indignement.

Madame Moissy s’était préparée à bien des éventualités, mais pas à celle-là.

— Asseyez-vous donc, dit-elle au hasard. Vous avez monté l’escalier trop vite.

Régine obéit machinalement, sans arrêter le cours de ses épanchements.

— Mon mari me trompe, reprit-elle. Ah ! si l’on savait ce qu’est le mariage quand on se marie, comme on resterait fille plutôt que de s’exposer à de pareilles horreurs ! Figurez-vous, ma bonne amie, que pendant mon séjour à  Trouville, sous prétexte de voyager, il vivait avec une femme qu’il faisait passer pour sa sœur !

Madame Moissy, très pâle, écoutait en silence, les mains croisées devant elle, se demandant ce qu’elle allait entendre.

— Il n’a pas eu honte de m’imposer cet outrage, continua Régine. Quand l’univers entier sait qu’il n’a pas de sœur ! Eh bien, si j’avais été le chercher là-bas, j’en aurais appris de belles ! qui sait ? Il n’a même pas été malade du tout, peut-être ; et puis ce télégramme, dont il a fait tant de bruit, c’était encore pour me mieux tromper ! Il savait que je ne viendrais pas !

— Comment pouvait-il savoir cela ? demanda froidement Valentine.

Régine sourit subitement et s’empêtra dans sa réponse.

— Il savait que je ne pouvais pas quitter ma maison et mes enfants, en pleine saison, pour faire un voyage difficile et ennuyeux…

Valentine ne quittait pas des yeux la jeune femme, qui s’embrouillait de plus en plus.

— Enfin, je ne crois pas un mot de cette maladie…

— Vous avez tort, dit madame Moissy. Je n’ai pas vu M. d’Arjac lors de son arrivée à Trouville ; mais si j’en juge par son apparence actuelle, il me paraît avoir été sérieusement éprouvé.

Régine prit feu comme une pièce d’artillerie.

— Éprouvé ! Et quand il le serait ? La belle affaire ! Il n’aurait que ce qu’il mérite ! Cet être indigne, croyez-vous qu’il a osé me maltraiter, me contraindre à lui demander pardon à genoux…

— Vous l’aviez donc offensé ? demanda Valentine, dont le visage se couvrit de rougeur à cette pensée.

— Je lui avais dit… Peu importe ce que je lui avais dit. Est-ce qu’un homme comme il faut est excusable d’user de violence envers une femme ? Non, voyez-vous, ma chère amie, il y a des choses qu’on ne peut pas supporter.

Elle pressa ses lèvres l’une contre l’autre et regarda droit devant elle avec une expression de haine concentrée.

— Mais… que voulez-vous faire ? demanda Valentine un peu après.

— Ce que je veux ? s’écria Régine avec une explosion de colère ; trouver cette femme, savoir qui elle est… si c’est une vulgaire cocotte… alors, ma vengeance m’échappe… mais si c’est une femme qui ait quelque chose à perdre, je la démasquerai et je la traînerai dans la boue !

Tout à coup elle se tourna vers Valentine, qui l’écoutait toujours immobile.

— Vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère ? C’est en de semblables occasions que les femmes doivent se prêter main-forte ! Je sais bien que vous avez d’anciens liens d’amitié avec M. d’Arjac ; mais dans une occasion comme celle-ci, vous ne pouvez faire autrement que de vous mettre avec moi. Vous savez ce que c’est, vous, que d’être trompée et outragée ; M. Moissy vous en a fait voir d’aussi dures ; vous me comprenez, vous !

La fureur de Régine se fondit en un flot de larmes, et elle tomba sur le cou de Valentine, qui la remit sur son siège avec quelques paroles de compassion qu’elle arracha à grand-peine à son sentiment des bienséances.

— Écoutez, chère madame, dit-elle à Régine, quand celle-ci, enfoncée dans le fauteuil, eut couvert ses yeux dans son mouchoir, pour sangloter plus à son aise ; vous m’avez dit plus d’une fois que votre mari serait plus aimable à vos yeux s’il n’était pour vous qu’un étranger. Pourquoi vous fâchez-vous si fort au moment où il prend vos paroles à la lettre ?

— Je ne veux pas qu’on me trompe ! s’écria Régine ; c’est vrai que je ne l’aime pas, et que sa présence m’est plutôt désagréable ; mais si le monde se moque de moi, cela me fait une situation intolérable, et c’est ce que je ne puis supporter !

— Oui, pensa Valentine, vous voulez avoir tous les droits, et vous laissez tous les devoirs à votre mari. Ce n’est pas vous qui avez inventé ce système ! Les despotes de tous pays s’en sont servis bien avant vous !

— Je ne pense pas que mon mari, sachant les liens d’amitié qui nous unissent, ose se présenter chez vous après un pareil esclandre ; mais s’il venait se plaindre de moi, j’espère bien que vous le relèverez comme il faut, reprit Régine, qui rajusta son chapeau, son voile et ses gants.

Elle avait assez pleuré, cela commençait à l’ennuyer ; et puis cette madame Moissy était une femme froide, qui ne comprenait rien aux élans du cœur.

— Vous m’aiderez, n’est-ce pas, chère ? dit madame d’Arjac en se levant. Nous découvrirons cette femme artificieuse qui m’a volé le cœur de mon mari… Voilà le malheur d’être riche, on est épousé pour son argent…

— Vous ne pensez pas cela ? fit Valentine en se redressant de toute sa hauteur.

Régine eut un peu peur. Au fond, comme tous les despotes, elle était lâche et reculait volontiers devant la colère qu’elle avait allumée.

— Je ne veux pas dire que M. d’Arjac m’ait épousée uniquement pour ma dot, dit-elle ; mais enfin, ce qu’il y a de sûr, c’est que voilà un scandale irréparable…

— Avez-vous prié de se taire celui qui vous a mise au courant ? demanda madame Moissy, profondément dégoûtée.

— Moi ? non ! je n’y ai pas pensé. Et puis, à quoi bon ? Ces choses-là se savent toujours. Adieu, ma chère amie ; je compte beaucoup sur vous.

Elle n’osa embrasser Valentine, dont la visible froideur la mettait mal à son aise ; mais elle lui serra énergiquement la main, et se retira, avec force petits signes d’amitié.

Quand elle fut sortie, madame Moissy resta un instant immobile, comme écrasée sous le poids d’une honte qu’elle n’avait pas soupçonnée. Pour cette âme droite, le rôle qu’elle venait de jouer, tout silencieux et négatif qu’il eût été, semblait une dégradation.

L’abîme moral qui la séparait de Régine ne la consolait pas. La vue de l’infériorité des autres n’est un sujet de joie que pour les âmes inférieures. Valentine s’accouda à la table et, la tête dans ses mains, pleura amèrement.

Que n’avait-elle conservé ce qui la rendait si fière, cet amour sans remords, où le passé avait été purifié par la souffrance, où le présent, si douloureux qu’il fût, était désormais sans tache ! Pourquoi tout à l’heure n’avait-elle pas pu chasser cette femme lâche et méchante ? Pourquoi n’avait-elle plus le droit de regarder le monde en face en lui criant : Vous avez beau mentir et nous calomnier, nous sommes innocents !

Hélas ! si elle avait fait cela, dans la sincérité de son âme, le monde se fût moqué d’elle et eût répondu : « Ou ce n’est pas vrai, ou vous êtes deux imbéciles ! »

Le monde n’aime pas qu’on ait trop de courage : au lieu de soutenir ceux qui luttent, il les écrase de ses railleries tant qu’ils combattent, pour les achever sous son mépris quand ils succombent.

Madame Moissy resta longtemps accablée ; le jour baissait, elle ne s’en apercevait pas. Un coup de sonnette la réveilla comme en sursaut, La porte s’ouvrit, la bonne apporta une lampe, et René entra.

— Je suis venu, dit-il quand ils furent seuls, parce que je ne pouvais vivre sans te voir. Je sais que ma présence est un danger, mais n’importe quel danger est préférable à ce que je souffre loin de toi. Je n’ai pas fermé l’œil un instant de la nuit.

Il était si pâle et si défait qu’il semblait prêt à s’évanouir.

— Laisse-moi dîner ici, fit-il pendant qu’elle lui avançait un fauteuil. Je crois que je n’ai rien mangé aujourd’hui… Je ne sais plus… Je rentrerai chez moi ensuite… Je n’ai pas le courage de revoir cette femme assise en face de moi, à table devant les domestiques ; je sais bien qu’après il faudra toujours en venir à nous quereller, mais néanmoins cela m’aura été épargné !

Valentine sortit et donna des ordres, puis revint auprès du fauteuil où d’Arjac s’était affaissé. Elle écarta les boucles de ses cheveux et le baisa sur le front, à cette place qu’elle affectionnait. Il l’attira à lui.

— Tu sais que tu es tout pour moi ! lui dit-il avec un effort qui ressemblait à un sanglot.

Elle le pressa sur son cœur navré.

— J’ai pensé toute la nuit, dit-il, que si nous nous en allions…

— Veux-tu ? fit rapidement Valentine en se dégageant, prête à partir s’il disait un mot.

Il secoua tristement la tête.

— J’ai pensé précisément que nous en aller, c’était donner un démenti sanglant à ce passé si douloureux, qui est notre gloire, Valentine ! Nous en aller aujourd’hui, c’est laisser dire que tu m’as marié pour cacher notre amour, que nous avons sacrifié une innocente jeune fille… Régine victime, vois-tu cela ? que nous sommes des êtres vicieux et pervers… Nous ne sommes plus un homme et une femme qui s’aiment et s’enfuient ensemble, nous sommes deux misérables comédiens, qui avons trompé le monde pendant des années, et que le monde démasque enfin…

— Cela m’est égal, fit doucement Valentine. Si tu le veux, je suis prête à partir.

— C’est pour ne jamais rentrer dans la société ; je ne reverrais jamais mes pauvres petits enfants…

Valentine laissa tomber devant elle ses mains jointes, et ses larmes coulèrent lentement le long de ses joues.

— Si tu le veux pourtant, nous partirons, dit-il faiblement ; mais si nous pouvions cette fois encore conjurer l’orage… Ah ! je suis bien fatigué.

Il ferma les yeux avec un geste si découragé que madame Moissy sentit son cœur se fondre en pitié.

Qu’il avait changé, en peu d’années ! Elle le revoyait encore, jeune et plein de vie, le jour où il lui avait dit qu’il l’aimait. Ce n’était pas seulement lui qui avait changé, tout avait changé autour d’eux. Et là où ils avaient eu tant de joie, il n’y avait plus maintenant que des ruines.

Elle s’assit doucement près de lui, et prit une de ses mains, qu’elle garda dans la sienne.

— Ma vie n’a pas été heureuse, fit René sans ouvrir les yeux. Il parlait comme en rêve, d’une voix affaiblie. Enfant, je n’étais pas aimé. Quand j’ai perdu mes parents, je me suis trouvé tout seul, et je ne me sentais pas plus seul qu’auparavant, tant mon enfance avait été pénible. Jeune homme, j’étais trop sérieux, trop triste ; j’avais de bonnes relations, mais je n’avais pas d’amis. Je t’ai rencontrée, tu as été tout pour moi ! Te dire ce que tu as été pour moi, c’est impossible ! Tu as apporté dans ma vie tout le soleil qu’elle n’avait pas eu. À partir de ce moment où tu m’as aimé, j’ai été un autre être, confiant, heureux, à qui tout paraissait doux et facile… Et puis, tu t’es retirée de ma vie… Je sais bien que ce n’était pas ta faute, mais si tu savais comme cela m’a semblé dur ! Ce qui était le plus cruel, c’était de ne plus croire en toi ! Lorsque j’ai compris ton dévouement, tout m’est revenu, la confiance et l’espoir… Et pourtant nous étions séparés… Dis, est-ce que tu crois que si l’on savait comment nous nous aimons, on pourrait admettre que nous avons vécu des années en nous adorant, et en restant seulement amis ?

— Non ! fit tristement Valentine.

— C’est presque dommage qu’il n’en soit plus ainsi, continua-t-il, et pourtant… Non, ce n’est pas vrai ! s’écria-t-il en retrouvant soudain son énergie. Non, tu es à moi, et maintenant que tu es à moi, je dois te défendre et te protéger… Ah ! oui ! Cela vaut mieux ainsi.

Il la tenait embrassée, elle lui rendit son étreinte.

— Tout avec toi, dit-elle, et rien sans toi. Quoi qu’il arrive, nous n’avons plus qu’une destinée. Ce que tu voudras, je le voudrai ; dispose de ma vie.

Ils dînèrent paisiblement, comme de vieux amis, en causant de choses anciennes. Ils évitaient tacitement tout ce qui avait rapport aux événements accomplis depuis la lettre de Moissy. Tous deux avaient besoin de calme et de bien-être. Cette heure fut une des plus douces de leur vie.

Valentine suivait sur le cadran l’aiguille de la pendule, qui se rapprochait de plus en plus du chiffre qu’elle avait fixé pour leur séparation. Quand neuf heures sonnèrent, elle se leva et mit ses deux mains sur les épaules de René.

— Il faut t’en aller, lui dit-elle, pendant que son cœur débordait de compassion pour le pauvre être brisé qui était devant elle, en pensant à l’assaut qu’il allait subir. Tu vas entrer chez toi ; que ce soit ce soir ou demain matin que tu aies à supporter la scène que tu redoutes, sois vaillant et pense à moi. Pourvu que tu sois heureux et tranquille, le reste m’importe peu. Nous ferons ce que tu voudras. Ne donne pas à cette femme le plaisir de te voir vaincu.

René lui prit les deux mains et la regarda dans les yeux.

— Pour toute la vie ? demanda-t-il.

— Au-delà de la vie ! répondit-elle.

Il sortit d’un pas ferme. Elle lui avait insufflé sa propre volonté, son énergie et son courage.

Tout en marchant pour rentrer chez lui, il se répétait la dernière parole de son amie : Au-delà de la vie.

En effet, on peut s’aimer au-delà de la vie, en suivant avec une constante sollicitude tout ce qui se rattache à l’être aimé qu’on a perdu ; on l’aime encore dans ses enfants, dans sa mémoire, dans son honneur.

Si quelque catastrophe l’emportait, René sentait que Valentine ne cesserait pas de l’aimer pour cela.

Il pensa soudain avec un flot d’émotion à ses pauvres petits enfants, à peine en état de le reconnaître, déjà malheureux sans le savoir, privés de la tendresse maternelle dont les petits ont tant besoin pour croître et se développer…

— Quelle mère Valentine aurait été pour eux ! pensa-t-il. Elle qui n’est qu’amour et dévouement !

Il arriva chez lui en ce moment. Une dernière fois sa pensée s’envola vers son amie, l’unique amie de son existence, l’unique joie qu’il eût connue ; cette pensée fut une prière vers elle et pour elle.

Puis il entra.

Il alla droit à sa chambre. On n’y avait pas fait de feu ; une atmosphère lourde et froide tomba sur les épaules de René et lui donna le frisson. Il sonna ; la femme de chambre vint et alluma le feu, mais le frisson lui resta.

René n’osait questionner. Tout innocent qu’il fût de la faute dont l’accusait sa femme, puisque, à l’époque où elle lui reprochait de l’avoir trompée, il était en réalité au plus fort de la lutte et en sortait encore une fois vainqueur, sa culpabilité récente pesait sur lui Et puis, à force de s’entendre dire qu’il est coupable, le plus innocent finit parfois par se demander si en réalité il n’a point commis quelque crime. René possédait une de ces âmes timorées, qui ont toujours peur de mal faire, et qui ne sauraient jouir d’un bonheur criminel, car leur conscience ferait de leur vie un véritable martyre.

Il resta ainsi frissonnant, inquiet, avec la sensation d’une douleur sourde dans tout son être. Les minutes lui paraissaient des siècles ; machinalement, pour employer son temps, il ouvrit son bureau et regarda quelques papiers.

Ses affaires avaient toujours été parfaitement en règle ; il tenait à honneur, ayant un revenu suffisant, de ne jamais le dépasser. Il feuilleta un carnet de dépenses et le referma. Rien là ne pouvait l’intéresser. Il ouvrit un autre tiroir ; là se trouvaient des lettres, quelques papiers de famille, un portrait de Valentine, telle qu’elle était aux beaux jours du commencement de leur tendresse. Il avait brûlé ses lettres lorsqu’il s’était marié, dans un mouvement de colère, mais il n’avait jamais pu trouver le courage de détruire ce portrait qui lui rappelait tant de choses. Il le regarda un instant, ému au souvenir de son bonheur passé, puis, tout à coup, avec un geste brusque et presque brutal, il le jeta dans les flammes… Rien ne devait compromettre Valentine, pas même ce portrait qui eût pu sembler un gage banal d’amitié… Quant aux rares lettres qu’il avait reçues d’elle récemment, il les avait brûlées à mesure.

Au même moment, on frappa, et sans attendre sa réponse, Régine entra.

Ils se mesurèrent de l’œil, et chacun vit que la bataille serait chaude.

— Je connais vos secrets, fit madame d’Arjac en avançant jusqu’au milieu de la chambre.

— Je le sais, répondit-il ; vous croyez savoir quelque chose, et vous ne savez rien.

Ils étaient tellement emportés dans le mouvement de leur colère que les formules ordinaires de la politesse n’existaient plus pour eux.

— Je saurai ce que je veux savoir, fit Régine en serrant les dents, et je saurai m’en servir.

René quitta la cheminée, où le portrait de Valentine achevait de se consumer, et fit un pas vers elle.

— Parlez franchement, lui dit-il, que me reprochez-vous ?

— Ce que je vous reproche ? s’écria Régine dont les mains tremblaient de fureur. D’avoir trahi la foi conjugale, d’avoir fait de moi un objet de risée aux yeux du monde, d’afficher une maîtresse… de me quitter pour voyager avec elle, au risque de vous faire bêtement surprendre, comme c’est arrivé. Lorsqu’une jeune fille apporte à un homme son honnêteté, son amour et sa fortune, elle a le droit d’attendre autre chose que cela, monsieur !

— Vous venez encore de dire un mot de trop, fit René avec un calme qui le surprit lui-même. Ces malheureuses allusions à votre fortune, que vous ne pouvez éviter, gâteraient la meilleure des causes. Pour votre amour, il a été si vite passé que vraiment ce n’est guère la peine d’en parler. Quant à l’honnêteté, je vous prie de croire que je suis galant homme, et je ne vous en ai jamais donné de meilleure preuve qu’en vous parlant ici comme je le fais. Allons au fait : que voulez-vous ?

Régine fut secouée de la tête aux pieds par un tel mouvement de colère que ses bracelets s’entrechoquèrent sur ses bras.

— Je veux vous dire ceci, fit-elle d’une voix rauque, qui par moments s’arrêtait tout à fait dans sa gorge, sous l’empire de sa fureur : Vous m’avez trompée, vous avez vécu avec une femme dans cette ville de Danemark, vous ne nierez pas cela.

— Je ne le nie pas, dit René d’une voix ferme.

— C’est votre maîtresse ?

— Elle n’était pas ma maîtresse.

Régine le regarda avec dédain.

— Je vous affirme sur l’honneur qu’elle n’était pas ma maîtresse, répéta-t-il.

— Vous mentez, dit-elle.

Il s’élança sur elle, prêt à la jeter une seconde fois à genoux, puis il s’arrêta.

— Que m’importe que vous le croyiez ou non ! dit-il ; ce que vous croyez ou rien, c’est absolument la même chose. Vous êtes incapable de comprendre un sentiment qui ne serait pas abject.

— C’est votre maîtresse ! répéta Régine, blanche de fureur. Vous l’avez revue depuis votre retour ; elle habite Paris. Oh ! je sais déjà bien des choses, et je saurai le reste. Eh bien, écoutez-moi. Vous m’avez injuriée à Trouville, vous m’avez maltraitée ; tout à l’heure encore, vous alliez recommencer. Je me suis dit que je me vengerais, et je me vengerai. Une femme qui vous a soigné dans votre maladie n’est pas une vulgaire cocotte, c’est une femme du monde ; je la découvrirai. À partir de ce jour, vous êtes surveillé, je saurai tout ce que vous faites, j’intercepterai vos lettres, je vous ferai suivre. Oh ! ce ne sera pas long ! Et quand je saurai le nom de cette femme, je la traînerai dans la fange ! Je l’ai dit tantôt à Valentine.

— Vous avez dit cela à madame Moissy ? interrompit René.

— Oui, je le lui ai dit, je l’ai bien dit à d’autres ! Allez-vous m’empêcher de parler, à présent ? Et si vous vous enfuyez avec elle…

— Avec qui ?

— Avec cette femme dont je saurai le nom demain, peut-être, je ferai prononcer une séparation contre vous, et j’aurai mes enfants, et je les élèverai à vous détester et à vous mépriser, comme vous le méritez…

— Sortez ! dit René en ouvrant la porte de la chambre.

Je m’en vais, je n’ai plus rien à vous dire. C’est dans cette femme et dans vos enfants que je vous frapperai, vous l’entendez ? Elle, je la déshonorerai ; aucune prudence ne vous garantira de cela, ni vous ni elle. Vous m’avez trop outragée pour que je puisse me laisser toucher par quelque prière que ce soit.

— Personne ne vous demandera rien ! fit René en s’effaçant pour la laisser passer.

Elle sortit ; au moment où il allait refermer la porte, elle l’arrêta par le bras.

— Jusqu’à la mort, dit-elle, je vous poursuivrai : jusqu’à la mort. Vous l’entendez ?

Il secoua sa main comme on le fait d’un animal déplaisant et rentra chez lui ; il s’assit devant son bureau ouvert et regarda le feu qui mourait.

La photographie de Valentine restée dans l’âtre était reconnaissable entre les cendres par sa forme carrée ; le feu avait détruit le papier, mais la feuille de bristol se dessinait en traits de feu.

Il eut peur, comme si l’on pouvait encore distinguer les traits qu’il adorait, et d’un coup de pincettes il écarta ce frêle amas de cendres, puis poussa un soupir de soulagement.

Il avait horriblement mal à la tête ; un bandeau de fer rouge semblait lui serrer les tempes, et le dessus de sa tête lui paraissait recouvert d’une calotte de plomb fondu. Les menaces de Régine et les avertissements de Dubreuil se mêlant dans son cerveau lui donnaient le vertige ; tout semblait tournoyer au dedans et au dehors de lui-même.

Il ouvrit la fenêtre, et essaya de mettre un peu d’ordre dans ses idées.

Régine l’avait dit : elle n’aurait pas de repos qu’elle n’eût découvert la femme qu’il aimait. Elle le ferait, il la croyait capable de le faire, et à la voir dans ce rôle de furie, qui ne l’eût cru ? En réalité, au bout de vingt-quatre heures, elle devait avoir oublié ses beaux serments de vengeance, mais il ne le savait pas. Il ne se doutait pas qu’à cette heure même, épuisée et satisfaite, elle se grisait du souvenir de ses paroles et s’estimait tellement vengée par les menaces qu’elle venait de faire, que cela lui paraissait suffisant pour le moment, et qu’elle renvoyait à plus tard leur accomplissement. Il faut une force peu ordinaire pour soutenir un plan tel que Régine l’avait conçu ; les paroles lui suffisaient à elle, elle les acceptait pour des faits.

Mais René ne pouvait savoir cela. Sa femme ne s’était jamais présentée à lui que sous le jour le plus défavorable, avec des explosions violentes de colère sans mesure, hors de toute proportion avec l’offense. Cette fois, l’offense était grave et réelle ; que ne devait-il pas redouter de Régine ?

Valentine découverte, déshonorée ! À cette idée, il ne put retenir un gémissement douloureux. Elle, la joie de sa vie, la plus pure, la meilleure, la plus dévouée des femmes, jetée en pâture à la malignité publique ; leur amour commenté, bafoué, souillé, par d’ignobles commentaires…

Il laissa tomber sa tête sur ses bras croisés et pleura.

Jusqu’à la mort, avait dit Régine. Après la mort, elle lui donnerait peut-être le repos ! Il se sentait condamné. Il avait trop souffert ; le ressort de son être était brisé. Quelques mois, quelques semaines, et il ne souffrirait plus. Qu’au moins il eût la joie de mourir dans les bras de Valentine.

Que cette pensée lui était douce ! Venant ainsi, la mort n’avait rien qui pût l’effrayer.

Ils partiraient ensemble, ils iraient sur quelque rivage paisible, au bord de la mer ou au bord d’un lac ; ils y vivraient heureux et cachés ; il sentirait sa vie s’éteindre lentement, et un jour, il s’endormirait sur ce cœur dévoué, qui n’avait jamais battu que pour lui, et qui lui appartenait tout entier.

— Ô Valentine, pensa-t-il, sois bénie.

Il avait froid, il ferma sa fenêtre et revint s’asseoir. Le feu était mort : la chambre paraissait glaciale et sombre comme le sépulcre, et puis il souffrait de plus en plus, et la douleur qu’il avait dans la tête était intolérable. Plus il essayait de penser, plus la torture augmentait. Une idée subite le frappa au milieu de cette agonie.

Puisqu’il devait mourir, de quel droit entraînait-il Valentine dans sa chute ? S’il mourait tout à l’heure, ici même, elle restait intacte, toujours honorée au milieu de ce monde qui l’aimait et lui rendait justice. Ne serait-ce pas cent fois mieux ainsi ?

— Qu’il eût été doux pourtant de passer quelques jours avec elle dans la solitude, de l’avoir toute à lui, sans crainte désormais, puisqu’il n’avait plus rien à perdre ! d’avoir à toute heure ce regard adoré, ce sourire divin, plein de bonté, de tendresse…

Il se rappela tout à coup certain jour : c’était au début de leur amour ; elle marchait derrière lui dans un chemin creux, plein de pierres roulantes ; tout à coup le pied lui avait tourné, et elle avait chancelé ; il l’avait retenue par la taille, osant à peine la soutenir, tant il respectait cette femme qu’il aimait pourtant follement… Elle l’avait regardé en souriant, toute pâle. Comme elle l’avait regardé ! À présent qu’il s’en souvenait, il croyait ne l’avoir jamais tant aimée que ce jour-là…

Et c’était cette femme tant aimée, tant respectée, que, par un égoïste désir d’être heureux encore un peu de temps, il allait vouer à la honte pour toute une vie ? Ah ! s’il avait dû vivre, lui, s’il avait eu l’espoir de passer de longues années près d’elle, afin de vieillir à ses côtés, c’eût été différent. Mais condamné ! car il se sentait perdu, n’était-ce pas horrible de sa part ? Et elle, que penserait-elle de lui, quand il n’y serait plus, et que le moment des réflexions venu, elle se verrait en tête-à-tête avec la réalité, c’est-à-dire avec le déshonneur qu’il aurait jeté sur elle ?

Non ; la conduite de René était tracée : il devait mourir, puisque la mort seule désarmerait son implacable ennemie. Il regarda son revolver, placé dans un tiroir, et l’idée qu’il allait s’en servir pour quitter la vie ne lui fit aucune impression.

Son mal de tête allait toujours croissant, et l’empêchait presque de voir.

— Je voudrais pourtant bien réfléchir un peu, se dit-il. Je souffre tellement que je ne puis même pas penser…

Oui, mais réfléchir, remettre, c’était aller pis qu’au lendemain. Le lendemain, il viendrait revoir Valentine ; le lendemain, si les soupçons de sa femme se portaient de ce côté, elle interrogerait les domestiques de celle-ci, le concierge, et saurait qu’il y avait dîné la veille… tout était perdu…

Il regarda la pendule. Elle marquait onze heures seulement. Il aurait pensé que plusieurs heures s’étaient écoulées depuis que sa femme l’avait quitté.

Comme on peut souffrir en peu de temps ! Il s’avisa qu’il fallait écrire afin d’expliquer sa mort, et s’assit devant son buvard.

Écrire à Valentine ? Non. Ce nom ne devrait pas être prononcé avec le sien. Que son départ de la vie fût silencieux et discret comme l’avait été leur amour. Elle saurait bien, elle, qu’il était mort pour elle, à force de l’aimer. C’est à Dubreuil qu’il confierait ses dernières volontés, à cet ami de la dernière heure, qui s’était dévoilé tout à coup. Il n’avait pas été le voir la veille, il avait même oublié qu’il le lui avait promis.

« Cher ami, écrivit-il tout d’un trait, sans prendre le temps de respirer, vous avez été bon pour moi ; pour vous prouver ma reconnaissance, c’est vous que je charge de porter mes adieux à celle que vous savez.

« Menacé d’être traqué jusque dans mes plus innocentes démarches, j’aime mieux mourir que de la condamner à une honte imméritée.

« Vous qui savez ce qu’elle vaut, vous la protégerez, et vous la défendrez, s’il le faut.

« Dites-lui que je ne l’ai jamais tant aimée qu’aujourd’hui, que je la bénis et la remercie pour ce qu’elle a été pour moi, et que je lui laisse le soin de mes enfants que leur mère est incapable d’élever. Qu’elle s’efforce de les empêcher de m’oublier. Vous leur direz plus tard que si leur père les a abandonnés, c’est parce qu’il savait qu’il ne pourrait rien faire pour eux tant que leur mère les aurait en son pouvoir, et celle-ci ne se laisserait jamais prendre de façon qu’on pût les lui retirer. Il y a des femmes qui commettent les plus grands crimes, sans tomber sous les coups de la loi. Ma femme est de celles-là. Que Dieu lui pardonne. Moi, je la rends responsable de ma mort. »

Il signa sans relire, et s’arrêta. Il croyait bien tout fini, mais le cœur lui manqua. Il prit une autre feuille de papier et y écrivit ce qui suit :

« Toi seule que j’ai aimée, toi qui seule m’as aimé, je ne puis te remercier de ta tendresse qu’en ne commettant pas la lâcheté de t’entraîner dans ma chute. Au moment où je meurs, je t’aime mille fois plus qu’aux beaux jours. Aime mes enfants pour l’amour de ton René. »

Il mit les deux lettres l’une dans l’autre, et cacheta l’unique enveloppe sur laquelle il écrivit le nom de Dubreuil ; puis il arma son revolver et se retourna vers la fenêtre, qu’il ouvrit.

La nuit était froide et tranquille : pas un souffle de vent, pas un nuage. Le ciel semblait verser sur la terre une pluie d’étoiles ; la voie lactée tombait comme un ruban de gaze blanchâtre en travers de l’horizon nocturne, si près qu’on eût dit pouvoir la toucher en étendant la main.

Si près et si loin ! comme le bonheur, comme tout ce qu’on rêve sans pouvoir l’atteindre. Ces étoiles éternelles, René les avait vues tant de fois briller sur sa tête ou se réfléchir dans l’eau profonde des lacs ! C’était hier, et c’était jadis… un gouffre le séparait de ce passé si proche encore, un gouffre qu’il ne pouvait plus sonder, qu’il ne pouvait plus franchir…

— Où serai-je tout à l’heure ? se demanda-t-il avec une sorte d’angoisse curieuse ; m’en irai-je à travers ces mondes ou bien dormirai-je insensible à jamais ?

Il posa sur l’appui de la fenêtre la main qui tenait son arme, et se pencha un peu pour voir où s’arrêtait la voie lactée. Elle tombait comme une poussière lumineuse sur les arbres des Champs-Élysées, dont la masse noire arrêtait le regard à peu de distance. Il ramena ses yeux vers le point opposé de l’horizon, les promena au hasard sur le firmament.

Tout à coup, il tressaillit violemment. Une étoile d’une moyenne grandeur venait entre toutes les autres d’attirer son attention, et un souvenir du passé surgissait devant lui avec toute la force et la vie d’une créature en chair et en os.

C’était au bord de la mer, dans un beau pays qu’ils avaient habité trois mois, pendant une des heureuses saisons de leur vie. Ils s’aimaient depuis peu, ils sentaient qu’ils s’aimeraient toujours, et pourtant ils allaient bientôt se séparer.

— Soyons aussi enfants que tous ceux qui s’aiment, dit Valentine ; choisissons une étoile, et loin l’un de l’autre, suivant l’éternelle tradition des amants, nous la regarderons dans la même pensée.

Leur choix s’était arrêté sur celle-là, parce qu’elle était modeste et peu éclatante. Rien ne la désignait à l’attention ; peut-être ne serait-elle que pour eux un lien mystérieux et muet.

Ils l’avaient regardée ensemble, souvent. Lorsqu’ils n’étaient pas seuls le soir, sur la terrasse de Broye, ou dans ce château de Bretagne où ils s’étaient connus, plus d’une fois, au milieu des causeries, l’un d’eux avait levé doucement son doigt vers le ciel, où paraissait l’étoile, et ce geste silencieux, discret, invisible pour tous, les avait réunis dans un même élan de tendresse…

Elle était là, leur étoile, devant René qui la contemplait seul… Il lui tendit les bras.

— Adieu, cria-t-il à la nuit impassible, adieu tout ce qui fut, tout ce qui pourrait être ; adieu, vie cruelle, qui ne veux pas me donner le repos… apaisée par mon sacrifice, sois au moins clémente pour elle !

La vie lui apparaissait en ce moment comme une divinité terrible, implacable, au visage de fer, qui réclamait les victimes humaines et qu’il fallait contenter par des offrandes sanglantes.

On sonna quelque part en bas.

— On va venir, pensa René, on va me trouver ici…

Rapidement il ferma la fenêtre et s’approcha de son bureau. Un pas retentit dans le corridor, une main s’appuya sur le bouton de la porte, et l’on frappa.

Une détonation répondit : Entrez, et René tomba sur le tapis.

Dubreuil entra et courut vers lui.

Les yeux de René étaient encore ouverts, il les porta de son ami au bureau où se trouvait la lettre ; attirés par le bruit, on arrivait de partout… Dubreuil comprit, vit la lettre et la mit hâtivement dans sa poche. René ferma les yeux avec un soupir. On le releva. Il était mort.

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