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Chapitre 6

Le dîner du dimanche était une sorte de solennité à la maison de Broye.
C’est une chose bizarre que l’on puisse à la fois être très Parisien et rester provincial, et cependant le fait n’est pas rare. Madame de Broye, qui avait été fort belle, se montrait dans son hôtel du quartier Beaujon la maîtresse de maison la plus exigeante et la plus sévère pour le service. En Bourgogne, tout changeait. Les anciens serviteurs de la vieille maison n’auraient pu se plier à la nouvelle discipline ; si M. de Broye avait ordonné à son vieux sommelier de lui présenter en culotte et en bas de soie les vins vénérables de sa cave, celui-ci fût probablement allé se pendre sous les hautes voûtes où il passait la majeure partie de son existence.

On servait donc en petite livrée, et parfois même, ô scandale ! quand les convives étaient par trop nombreux, le petit bonnet ailé d’une femme de chambre apparaissait au bout de la salle, pour disparaître ensuite effaré. Les châtelains ne s’en offusquaient pas, et feignaient de l’ignorer.

La table était longue et large, les grosses pièces arrivaient sur de vaillants plateaux d’argent, qui n’avaient nulle envie de plier sous le poids, comme des plateaux modernes ; les vins merveilleux et clairs reluisaient dans les cristaux lourds et anciens ; c’était le luxe d’autrefois, accommodé au bien-être moderne.

On riait autour de cette table seigneuriale et hospitalière.

— Lorrey, dit M. de Broye, vous avez l’air mélancolique. Peut-on connaître le sujet de vos soucis ?

Lorrey, réveillé de sa rêverie, était devenu cramoisi, et cherchait sa réponse, lorsque Dubreuil le prévint.

— Je sais ce que c’est, dit-il ; c’est un lièvre qu’il a manqué hier ; la malheureuse bête est rentrée chez elle avec deux grains de plomb dans la patte, et Lorrey craint qu’elle ne soit obligée de sonner demain chez le docteur, pour le prier de l’amputer.

Le docteur sourit. Il avait acquis jadis une célébrité comique, pour une amputation opérée sur la patte d’un chat favori. D’ailleurs, son talent pour guérir les humains lui permettait de soigner les bêtes, et le rendait invulnérable à ces railleries innocentes.

Régine vint au secours du pauvre timide.

— Vous monterez à cheval demain avec nous, n’est-ce pas, monsieur Lorrey ? lui dit-elle ; vous êtes le meilleur cavalier de la société, après mon père, toutefois. J’essaie une jument nouvelle, et je serai bien aise de vous voir là, en cas d’accident.

Le jeune homme s’inclina, et s’accrochant à la perche qu’elle lui tendait :

— Vous n’avez besoin de personne, mademoiselle, vous nous donneriez des leçons à tous ; mais je serai tout honoré de vous servir d’escorte.

— Voilà ce que j’appelle une brillante rentrée, dit Dubreuil à madame Moissy, près de laquelle il se trouvait assis.

— Vous êtes aussi par trop taquin, fit Valentine. Mais elle a fait cela très gentiment. C’est une bonne enfant…

— Vous croyez ? faillit dire le sceptique. Il se tut et s’inclina légèrement sur son assiette, en homme absolument convaincu.

Mue par une curiosité soudaine et inexplicable, Valentine se mit à regarder Régine.

La jeune fille était extraordinairement jolie ce jour-là. Vêtue d’un costume sombre, piqué au corsage d’une fleur éclatante et rare, elle avait quelque chose de plus sérieux, de plus classique que de coutume.

Il y a des moments où la vie vous apparaît plus douce et plus facile, où le devoir est une satisfaction, où l’indulgence vous monte du cœur aux lèvres ; peut-être Valentine était-elle dans une de ces heures, heures dangereuses, qui vous tendent des traquenards dans les coins de la vie, car les méfiants eux-mêmes perdent alors leur méfiance.

Elle avait toujours trouvé Régine jolie. Soudain, elle la crut bonne. La splendeur sans apparat de la vieille maison lui apparut sous un jour nouveau. Riche elle-même, elle eût voulu être plus riche pour vivre de cette façon presque patriarcale et pourtant si moderne…

Un travail bizarre, inconscient, se fit dans son cerveau ; c’était encore bien confus, mais l’idée se dégageait lentement de la brume : René se marierait, il fallait que René se mariât… Valentine le vit, avec les yeux de son esprit, assis à la place du châtelain de Broye. Le jeune homme porterait dignement ce rôle de chef de famille : n’en avait-il pas toutes les vertus ?

— Il faut que René épouse Régine, pensa madame Moissy.

Elle regarda son ami, assis de l’autre côté de la table, un peu plus loin ; il souriait en causant avec une vieille amie de la maison. Oui, ce beau visage, cette tournure élégante et noble n’étaient que l’enveloppe d’une âme plus belle et plus noble encore, malgré ses petites faiblesses ; on pouvait en toute sécurité mettre la main de toute jeune fille pure et charmante dans la main de cet honnête homme. Et lui, ne serait-il pas heureux dans cette famille, où se réunissait ce qui fait le plaisir et le prix de l’existence ?

En ce moment où le plan d’une vie nouvelle s’élaborait dans l’esprit de Valentine, elle ne souffrait pas ; l’excès de son abnégation la rendait impersonnelle, insensible à la douleur. Elle s’occupait du bonheur de René, comme si René était un autre, et elle éprouvait même une certaine joie…

Tout à coup, elle eut la perception de la réalité. C’était son René à elle, qu’elle voulait donner à cette jeune tille ; c’était la joie et l’essence même de sa vie qu’elle s’arrachait ainsi.

— Il le faut ! se dit-elle en fermant les yeux pour les empêcher de se remplir de larmes.

Une autre vision passa dans son cerveau surmené. Elle vit sur le large tapis rouge, dans la nef d’une grande église, au bruit des orgues assourdissantes, René très pâle, conduisant Régine, enveloppée de tulle blanc.

— Non, non, non ! cria tout son être intérieur.

Il lui sembla qu’elle voyait en elle son âme agenouillée, qui se tordait les mains, en la suppliant de lui faire grâce.

— Il le faut ! se répéta-t-elle encore une fois.

Son âme se laissa tomber défaillante, anéantie.

— Voulez-vous du sucre avec vos fraises, madame ? lui dit Dubreuil, en lui présentant le sucrier de filigrane.

— Non, merci, monsieur, répondit-elle. Et machinalement, elle se mit à manger du bout de la cuiller les dernières fraises parfumées, à peine rougies par les derniers rayons du soleil d’automne.

Dubreuil parlait à Valentine, elle lui répondait. Dans sa tête, elle entendait les orgues tonnantes, et le tapis rouge s’étendait tout au bout de la longue église. Les mariés étaient tout au bout maintenant, devant l’autel étincelant de lumières et de dorures. Un grand brouhaha se fit autour d’elle : on se levait.

Lorsqu’elle entra dans le salon où brûlait une souche entière qui remplissait la vaste cheminée, elle sentit un frisson s’abattre sur elle, et elle chercha instinctivement les yeux de René pour s’y réchauffer. Il n’était point là. Elle causa quelques instants avec les uns et les autres ; comment trouvait-elle la force de leur parler, et la présence d’esprit de leur répondre ? C’est un phénomène qui se passe cent fois par soirée dans la moindre réunion un peu brillante.

René entra enfin ; il marchait lentement près de Régine, qui lui souriait avec une grâce particulière. Valentine les regarda, et se força de les regarder encore. Ils étaient très bien ainsi, l’un près de l’autre ; cela ferait un joli couple, pour s’en aller le long de la nef vers l’autel resplendissant… En ce moment, c’était vers elle qu’ils venaient.

— Mademoiselle Régine veut vous emprunter des livres, madame, dit la voix riche et douce du jeune homme. Me permettez-vous d’aller prendre chez vous ceux qu’elle va vous désigner ?

Il l’avait dit, il viendrait le lundi chercher des livres… Il le voulait donc ?

Il viendrait, non pas en simple visiteur, comme il l’annonçait, mais en amant passionné, irrité par une longue contrainte ; à l’heure présente, elle était donc encore le premier et le dernier mot de sa destinée !

— Venez, dit-elle, je serais enchantée de pouvoir être agréable à cette jolie enfant.

Régine s’assit près d’elle avec un de ces gestes câlins, délicieux, que les jeunes filles doivent s’apprendre mutuellement par l’exemple, car pour peu qu’elles soient bien élevées, elles ont près des femmes plus âgées ce joli mouvement abandonné et retenu à la fois qui leur ferait croire qu’elles les adorent.

— Vous êtes la bonté même, fit mademoiselle de Broye ; je suis très contente que vous soyez venue aujourd’hui. Voyez, je me coiffe comme vous, c’est si joli ! Et j’ai mis une robe sombre, comme vous. Je voudrais tant vous ressembler !

René restait debout devant elle, et son regard allait de l’une à l’autre de ces femmes si différentes, et dont l’extérieur était presque semblable en effet. Toutes les deux avaient des cheveux soyeux d’un brun doux, les yeux bleus, le teint rosé et blanc ; les sept ou huit années de différence entre elles étaient largement compensées du côté de Valentine par la sérénité et la grâce, mais Régine avait le charme de la jeune fille, ce charme un peu vert, un peu aigrelet, auquel les hommes ne sont guère sensibles que plus tard. Toute l’âme de René se jeta aux pieds de Valentine. Elle était si bonne !

— Vous avez un goût exquis, continuait Régine. M. d’Arjac me disait tout à l’heure que vous n’aimiez pas le monde ; vous avez grand tort, madame, si j’ose vous le dire. Vous seriez si fêtée !

— Cela ne m’amuse guère, dit Valentine en laissant caresser ses belles mains que la jeune fille avait prises dans les siennes.

— Eh bien, moi, je vous supplierai tant que vous viendrez à toutes nos fêtes. Maman veut donner quatre grands bals cet hiver ; vous n’y manquerez pas, bien sûr ?

— Je viendrai ! dit Valentine.

Elle s’était dit depuis longtemps qu’elle sortirait beaucoup pendant l’hiver qui allait suivre. Il fallait montrer un front d’airain. Il fallait aller dans le monde, déjouer les ruses malignes de ceux qui veulent tout savoir, se montrer toujours calme ; il fallait qu’on la vit partout, et qu’on la vit sans René…

Celui-ci, heureux de voir son amie fêtée, s’était assis auprès d’elle.

— Cette nouvelle coiffure vous va bien, mademoiselle, dit-il.

Il voulait remercier Régine du bon accueil qu’elle faisait à Valentine.

— Voyez-vous, dit la jeune fille à Valentine, en adressant un sourire à René, je veux vous imiter en tout maintenant. Vous devez porter bonheur. Quand on pense que je vous connais depuis combien ? cinq ou six ans, au moins, et que je n’ai jamais pensé à vous regarder avant l’année dernière ! Dites, j’étais désagréable quand j’étais petite ?

Valentine sourit.

— Toutes les petites filles sont plus ou moins capricieuses, dit-elle ; mais puisque vous avez la franchise de m’avouer que vous ne faisiez pas attention à moi, j’userai de la même franchise envers vous. Je vous avais peu vue et pas du tout observée.

— C’est bien ce que vous aviez de mieux à faire, répondit Régine en riant. Mais maintenant, je vais vous regarder attentivement. Je me marierai une fois ou l’autre, ajouta-t-elle en baissant les yeux et en faisant tourner les bagues autour des doigts amaigris de Valentine ; je voudrais que ma maison ressemblât à la vôtre ; c’est délicieux chez vous, vous savez ? Vous m’apprendrez comment on se fait aimer !

Valentine ressentit un coup terrible dans son pauvre cœur déjà tant meurtri ; elle jeta à René un regard suprême, comme celui du cerf qui va mourir, puis elle s’inclina vers la jeune fille et la baisa au front.

— Vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne rien, dit-elle, aimez vous-même.

Régine baissa la tête, et jeta un regard furtif sur René. Celui-ci, saisi d’un étrange malaise, se leva doucement et s’approcha d’un autre groupe. Un instant après Valentine retourna chez elle.

Dans la longue nuit d’octobre, elle eut le temps de rêver du tapis rouge et de s’accoutumer aux orgues tonnantes.

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