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Chapitre 7

C’était l’hiver, et c’était Paris, avec l’odeur fugitive des bouquets de violettes aux éventaires des fleuristes, avec les grands chevaux de luxe, enveloppés de leurs couvertures armoriées ; les passants pressaient le pas, le gaz s’allumait de bonne heure aux devantures des magasins, resplendissantes de colifichets coûteux ; un vrai Parisien, à l’inspection seule de ces choses faites pour attirer le regard et la convoitise, eût fixé sans hésiter la date : 20 décembre.

René d’Arjac errait dans la rue de la Paix, s’arrêtant un peu partout. À cette heure précieuse entre cinq et six, où l’on a toujours tant de choses à faire, lui se trouvait désœuvré, pour la première fois depuis trois ans.

On commençait à dîner un peu, à danser pas encore, mais on en parlait. Les dames reprenaient leurs jours ; Valentine, sollicitée par ses amies de faire comme tout le monde, afin qu’on fût certain de la trouver, avait refusé un jour dans la semaine.

— Ne me trouve-t-on pas tous les jours de cinq à six ? avait-elle dit.

Et l’on était venu de cinq à six, prolongeant les visites jusqu’à sept heures… Et René avait perdu l’heure de sa douce causerie journalière. Il avait protesté, s’était fâché ; comme tous les hommes faibles de caractère, il avait dépassé la mesure, accusant Valentine de ne plus l’aimer, puis il était revenu repentant, éperdu…

C’était là le danger pour la pauvre femme. Elle avait voulu dénouer ce lien qui la tenait par toutes les fibres de son être ; mais lorsqu’elle se voyait accusée de caprice, lorsqu’elle sentait que c’était vrai, que René avait raison, et lorsque lui, le pauvre aimé, s’en venait lui demander pardon d’avoir été injuste, lui à elle !… comment se défendre contre la douceur de la réconciliation ? Comment supporter de lui sembler cruelle et fantasque, lorsque toute l’âme de la jeune femme était tendue vers un seul but : le détacher d’elle sans le faire souffrir !

Sans le faire souffrir ! Quelle chimère ! Ils étaient là pour souffrir et seulement pour souffrir ; la destinée le voulait ainsi, et Valentine se faisait bourreau pour obéir à la destinée. Elle avait donc retiré à René cette heure d’entretien familier ; elle faisait chez lui ses visites rares ; en revanche, elle n’avait jamais vu tant de monde.

Mademoiselle de Broye ne la quittait pas. À tout moment, le grand landau s’arrêtait devant la maison de madame Moissy ; Régine en descendait légère et montait en courant les deux étages de son amie. C’était un concert, une fête de bienfaisance, ou bien une promenade au Bois, et Valentine se laissait emmener, séduite par le désir mortel de mieux connaître la femme à laquelle elle voulait donner son René.

Elle ne la connaîtrait pas. Régine était une de ces natures qui trompent l’investigation la plus minutieuse ; on ne les connaît qu’à l’épreuve. On les croit profondes et cachées. Du tout ! Elles sont simplement superficielles. Là où l’on se figure des mystères, il n’y a qu’une surface peinte et dorée ; le dessous est un massif de plâtre.

Régine paraissait affectueuse, elle n’était que caressante ; spirituelle, elle n’était que caustique. Toutes ses grâces étaient apprises, tous ses mérites étaient artificiels. La seule chose qui fût naturelle en elle était une extrême violence de caractère ; mais là encore, tout était extérieur ; elle dépensait sa véhémence en paroles terribles, et une fois ce flux de colère arrêté, elle oubliait tout, la cause et l’effet, avec une indifférence absolue. Pour elle, dire qu’elle se vengerait, c’était être déjà vengée. Mais cette sincérité du premier mouvement n’était connue que de ceux qui vivaient près d’elle, car elle la cachait avec un soin extrême. C’est si mauvais genre, de s’emporter !

René avait d’abord protesté énergiquement contre cette intrusion nouvelle dans la vie de Valentine. Mademoiselle de Broye lui prenait peu à peu tout le temps que lui donnait son amie. Puis, comme il n’était pas taillé pour la résistance, il avait cédé, d’aussi mauvaise grâce que possible, et avait fini par s’accoutumer à rencontrer la jeune fille presque à chacune de ses visites.

Quand Régine voulait, elle était adorable ; jamais elle ne le fut pour personne autant que pour René. Avertie par on ne sait quelle intuition mystérieuse, elle avait compris que Valentine la protégeait dans cette voie. Mais les choses lui semblaient marcher bien lentement ; elle voulut essayer de leur imprimer une impulsion plus rapide.

À l’heure où René se promenait si tristement seul, se demandant s’il fallait tenter de voir Valentine ce jour-là, ou bien s’il fallait la laisser à ses nouveaux amis, la jeune fille entamait sa campagne. Par un hasard propice, les deux femmes se trouvaient seules depuis un quart d’heure. Régine se rapprocha de madame Moissy, poussa un grand soupir, la regarda en souriant, puis laissa retomber son regard sur le tapis.

— À quoi songez-vous, ma mignonne, pour soupirer ainsi ? demanda la bonne Valentine.

Mademoiselle de Broye sourit, rougit un peu, et répondit : – À mon mariage, naturellement.

— Et vous soupirez ?

— Évidemment ! Dites-moi, chère, à votre avis, c’est gai, le mariage ?

Valentine demeura muette.

— Non, répondit-elle après un instant, mais mon avis n’est pas le seul et, je le crois, n’est pas bon. Voyez votre père et votre mère !

Mademoiselle de Broye écarta cette idée d’un geste mutin.

— Mon père et ma mère sont d’une autre époque. Ils ont fait un mariage de convenance, où toutes les convenances se trouvaient réunies, même celles des caractères ; ils ont été parfaitement heureux, et le sont encore, mais ils n’ont jamais eu que de l’amitié l’un pour l’autre, cela se voit tout de suite. Moi, je suis plus gourmande ; je voudrais faire un mariage d’amour.

Le cœur de Valentine se serra. Elle voulait bien marier René, mais qu’elle eût souffert si elle avait pensé que lui aussi ferait un mariage d’amour ! Après tout, pourvu que Régine eût les apparences du bonheur, pour commencer c’était assez ; ou l’amour viendrait du côté de René, et si douloureuse que fût cette idée, c’était la seule désirable, ou bien Régine elle-même s’accoutumerait à la paisible et bienveillante indifférence qui est à la base des mariages mondains heureux, – et tout irait pour le mieux.

— Vous serez aimée quand vous le voudrez, ma mignonne, répondit Valentine.

— Ce n’est pas si sûr… Vous me garderez mon secret, n’est-ce pas ? Je ne puis en parler à ma mère, elle est si majestueuse !…

— Elle est si bonne ! interrompit doucement madame Moissy.

— Oui, mais elle est absolument l’opposé d’une personne romanesque, et moi, je suis si romanesque ! Voyez-vous, Valentine, – vous me permettez de vous appeler Valentine, n’est-ce pas ? – j’ai un idéal… et je voudrais bien que mon futur mari représentât cet idéal.

Le cœur de madame Moissy battait à se rompre ; elle parla cependant.

— Il doit avoir un nom, cet idéal ; n’est-il représenté par personne ? dit-elle avec douceur.

Régine sourit et resta muette, les yeux baissés. Valentine n’eut pas le courage d’insister. Alors la jeune fille reprit :

— Oui, sans doute. Mais à quoi bon le dire, s’il ne pense pas à moi ?

— Qui vous fait croire qu’il ne pense pas à vous ? balbutia Valentine par un effort suprême.

— Je ne sais… Il est fort aimable, mais est-ce assez ?

— Si vous l’encouragiez un peu…

Madame Moissy s’arrêta. Le rôle qu’elle jouait lui semblait odieux et lâche.

Régine répondit avec un sourire enchanteur :

— Encouragez-le donc, chère Valentine… Vous savez bien de qui je veux parler.

— M. d’Arjac ? demanda la jeune femme, qui se sentait mourir.

Régine baissa la tête avec un signe affirmatif.

— Vous êtes sûre de l’aimer ? fit tout à coup Valentine, réveillée soudain comme par l’approche d’un péril.

— Je suis sûre de le vouloir pour mon mari, répondit mademoiselle de Broye. Mais soyez prudente, mon amie, ne me compromettez pas. J’ai pensé que peut-être ma fortune, très supérieure à la sienne, serait un obstacle de mon côté… il a l’âme fort délicate, dit-on. S’il savait que mes parents ne considéreront pas la différence des fortunes comme un motif de refus, il agirait peut-être différemment.

— Sans doute ! fit Valentine.

Régine lui pressait les mains ; elle ne le sentait pas. Le timbre de la porte résonna.

— Je me sauve, dit mademoiselle de Broye ; si c’était lui !

C’était lui en effet. Après bien des hésitations, il avait fini par revenir vers cette maison, qui l’attirait comme un aimant. Il salua Régine, qui le rencontra au milieu du salon, et s’approcha de son amie avec un sentiment de joie indicible à la trouver seule.

Il s’assit en face de Valentine avec le frisson heureux d’une intimité retrouvée. Cet appartement, qui plein d’étrangers lui avait paru inhospitalier, semblait maintenant refermer sur lui ses bras amis.

— Elle passe sa vie chez vous ! dit-il en indiquant du regard la porte par laquelle Régine venait de sortir. Mais aujourd’hui elle a eu l’esprit de s’en aller, je lui pardonne. Pourvu qu’il ne vienne plus personne !

— Il est déjà tard, fit Valentine. J’espère que nous serons seuls.

Ils échangèrent un regard, et s’aperçurent que pour eux, même cette joie fugitive était devenue rare. René se leva, prit la main de son amie et la porta lentement à ses lèvres.

— Ah ! vous m’aimez toujours, fit-il en sentant trembler cette main sous ses lèvres.

Valentine sourit et se pelotonna au fond de son fauteuil en baissant les paupières, afin de ne pas laisser échapper ses larmes.

— J’ai mille choses à vous dire, commença-t-elle d’un ton grave, car malgré son empire sur elle-même, elle ne pouvait se contraindre assez pour paraître calme. Voulez-vous venir demain à deux heures ?

— Non, répondit René, c’est vous qui viendrez. Il y a je ne sais combien de temps que vous n’êtes venue.

Valentine hésita. Allait-elle renouer ce qu’elle s’efforçait vainement de rompre depuis trois mois ? Cependant, leur entretien serait long ; chez elle, ils pouvaient être dérangés ; faire fermer sa porte était dangereux…

— J’irai, dit-elle.

René, fou de joie, voulut la prendre dans ses bras. Elle l’arrêta du geste.

— On peut venir… dit-elle.

— Vous viendrez ! vous viendrez ! répétait René. Ô Valentine, pourquoi me faire tant souffrir ? Est-ce pour éprouver ma tendresse ? Mais vous la connaissez !…

— Nous causerons demain, dit-elle en se levant. Elle le regarda, et malgré elle, tout son amour blessé, saignant, passa dans son regard.

— Dis tout ce que tu voudras ! fit René éperdu, tu m’aimes ; n’essaie pas de mentir, tu m’aimes !

Une idée traversa le cerveau de Valentine. C’était peut-être le salut !

— Oui, dit-elle, mais tu verras demain ; ne te réjouis pas trop.

— Tout m’est indifférent, puisque tu m’aimes ! dit-il à voix basse. Je m’en vais, j’ai peur qu’on ne vienne, qu’on ne trouble ma joie… À demain, ma bien-aimée.

Il sortit aussitôt. Valentine le suivit des yeux, et quand il eut disparu :

— Demain, à cette heure, il y aura entre nous un gouffre infranchissable. Ô mon Dieu ! si je pouvais mourir !

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