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Chapitre 8

Le lendemain succéda pour tous deux à une nuit sans sommeil. Enfin, à l’heure fixée, Valentine entra chez René. Pendant une minute, ils se regardèrent sans se parler, tant se revoir leur paraissait une chose grave et sacrée ; puis le jeune homme, débarrassant son amie de son manteau et de son chapeau, la fit asseoir sur un canapé et s’assit auprès d’elle. Lui aussi sentait la circonstance solennelle.

— Il se passe donc quelque chose ? dit-il enfin.

Valentine respira longuement.

— Oui, dit-elle. Je vais vous expliquer d’un mot tout ce qui vous a semblé étrange cet hiver. Mon mari me persécute.

— Votre mari ! s’écria René. Il ose…

— Il peut, donc il ose, c’est tout simple. Je ne sais qui lui a parlé de nous, mais il a eu connaissance de ce que nous étions l’un pour l’autre.

— Eh bien ! fit René avec un geste superbe, qu’il vienne !…

Valentine ferma les yeux avec une sensation de bonheur sans égal : toute la joie de la protection se trouvait dans ce mot, mais aussi tous les dangers d’une lutte inégale. Elle reprit :

— Il ne viendra pas ; il se tient loin : mais sachant que j’ai conservé l’estime du monde, et qu’elle m’est précieuse pour vous autant que pour moi, il me menace d’un procès en séparation…

— Enfin ! s’écria le jeune homme. Il y a huit ans que vous auriez dû le faire vous-même !

— Si je l’avais fait, les avantages étaient alors de mon côté ; maintenant, il a toutes les armes pour lui…

— Comment cela ?

— Il me fera condamner pour adultère, dit Valentine à voix basse, en détournant son visage. Il a des preuves ; il nous a fait surveiller, il est le plus fort ; la lutte est inutile.

René resta atterré. Valentine continua :

— La seule ressource que j’aie contre lui est de lui opposer un démenti formel par mes actes, de sorte qu’il soit réduit par l’opinion publique à ne pouvoir se servir de ce qu’il a dans les mains.

— Comment ? fit René, avec le pressentiment de la réponse qu’il allait entendre.

Valentine le regarda, lui mettant ses deux mains sur les épaules, et dit d’une voix ferme :

— Il faut nous séparer.

René se dégagea par un mouvement brusque, si rude qu’elle n’osa essayer de le ressaisir.

— Nous séparer ! dit-il, vous n’y songez pas.

— Il le faut, pour vous, pour moi, pour l’avenir, pour l’honneur… Oh ! René, regardez-moi, comprenez que mon cœur se brise, que si je vous dis cela, c’est que c’est nécessaire…

Elle se laissa tomber sur le canapé, défaillante, éperdue, le regardant toujours, essayant de faire passer en lui, par les yeux, la conviction profonde qui la guidait. Il avait reculé encore un peu, et la regardait aussi, mais comme un juge.

— Expliquez-vous, dit-il, je ne comprends pas.

— Mon mari me menace de me déshonorer, vous dis-je, si je ne renonce à vous, fit Valentine en baissant la tête.

René se rapprocha d’elle, et se pencha vers son visage pâle d’angoisse.

— Allons-nous-en ! dit-il. Je te l’ai proposé bien des fois, tu as refusé. On dirait aujourd’hui que c’est le destin lui-même qui te jette dans mes bras. Partons ! Nous trouverons bien un coin de terre pour nous cacher, pour y vivre et pour y mourir heureux l’un par l’autre. Je ne crains ni la vieillesse ni l’abandon, ma Valentine ! Nous sommes riches, nous formerons une famille, nous aurons des enfants qui nous aimeront.

— Et qui n’auront le droit de porter aucun nom, fit Valentine en reprenant son courage. Des enfants qui ne seront ni à toi ni à moi, et que l’autre, le père légal, nous enlèvera si quelque jour il les découvre.

— Il ne les découvrira pas !

— Alors ils n’auront pas de patrie, ils n’auront pas de société, ils ne seront les citoyens de rien ni les enfants de personne… Crois-tu que je n’aie pas frémi cent fois à la pensée de l’enfant, – de l’enfant sans nom ?

— Qu’importe ! fit René en lui serrant passionnément les deux mains. Tout cela est loin, aujourd’hui seul est présent ; nous nous aimons, le monde entier nous appartient, partons !

Elle se dégagea par un geste désespéré.

— Eh bien, non, dit-elle, je n’en ai pas le courage.

— Que crains-tu ?

— Je crains la vieillesse et l’isolement !

— Tu n’as pas confiance en moi ?

— Je ne puis vivre sans l’estime du monde.

— C’est à cela que vous sacrifiez notre amour ? Ah ! Valentine, vous ne m’aimez pas !

— Dis-le donc encore une fois ! s’écria la jeune femme en se levant. Dis-le, que je ne t’ai pas aimé !

René se tut. Ces paroles amères peuvent s’échapper sous le coup de la douleur, mais on ne les prononce pas deux fois. Valentine reprit :

— Oui, je regarde loin, moi ; je vois au-delà du temps présent ; je vois l’avenir gros d’orages ; bafoués par le monde, calomniés, nous rôderons, sans pouvoir y rentrer, à la porte de la société qui nous aura chassés…

— Mais je serai là, moi ! s’écria René.

— Tu peux mourir ! lui dit-elle en le regardant en face. Et moi aussi, je peux mourir.

— Est-ce que nous pourrions nous survivre ?

— Hélas ! on ne sait pas ! fit tristement la jeune femme.

L’emportement de René était tombé ; il s’assit près d’elle, épuisé de sa récente colère ; elle l’attira et appuya la tête de son ami sur sa poitrine.

— Vois-tu, René, il n’y a qu’une chose vraie, c’est le mariage. Nous ne pouvons pas nous marier ensemble, malheureusement ; il faut avoir le courage de nous reprendre l’un à l’autre et de recommencer chacun de notre côté une vie régulière.

Le jeune homme ne parut pas avoir entendu. Valentine continua avec plus de courage :

— Il faut nous séparer, afin de pouvoir nous retrouver plus tard avec joie, dans une amitié qui n’aura plus de nuages. Pour cela, mon René, il faut accomplir le sacrifice en entier, de façon qu’il porte ses fruits… René, je t’en supplie, aie confiance en moi, je te le demande à mon tour, veux-tu promettre de m’obéir ?

Il la regarda de ses yeux découragés, attendant un nouveau coup.

— Il faut te marier, ma chère âme !

Il laissa retomber sa tête sur la poitrine de Valentine sans rien dire. Elle le serra passionnément dans ses bras.

— Il faut te marier, mon René ; avoir une famille à toi, un foyer à toi ; je t’ai tenu trop longtemps écarté des lois sociales, il faut y rentrer. Je vieillirai, moi, vois-tu, et je ne serais jamais qu’une maîtresse ; c’est une femme qu’il te faut, avec les avantages de la fortune et d’une situation honorée. Tu souffriras dans les commencements, lorsque nous allons être séparés, mais tu verras bientôt que j’avais raison, et qu’en te parlant ainsi, je me montrais ton amie…

Elle continua longtemps de la sorte, serrant contre son cœur déchiré René toujours immobile. Les larmes ruisselaient sur le visage de la jeune femme ; elle ne les sentait pas, et trouvait dans son cœur des arguments nouveaux, mélange singulier de mensonge et de vérité, que lui dictaient son amour profond, son abnégation sans limites.

Et pendant ce temps, René, qui l’écoutait sans l’entendre, se demandait intérieurement :

— Quel motif peut-elle avoir pour vouloir m’abandonner ?

Valentine cessa tout à coup de parler, et regarda son ami avec une sorte de stupeur.

— Réponds-moi donc, fit-elle, dis-moi quelque chose !

— Que veux-tu que je te dise ? tu détruis ma vie, tu m’arraches le cœur ; je t’écoute, en me demandant où tu as pris tout ce courage ; moi, je n’aurais jamais pu !

Il sembla à la jeune femme qu’un ressort se brisait en elle, et qu’elle tombait en pièces, comme un mécanisme détraqué. Elle eut envie de s’écrier : Partons ensemble ! Puis elle se dit qu’elle avait déjà trop souffert pour qu’il ne fût pas insensé de perdre le fruit de ses souffrances. Elle voulait le bonheur de René, elle l’obtiendrait.

— C’est parce que je t’aime ! lui dit-elle en frémissant ; c’est parce que je veux que tu sois heureux.

— Et vous, qu’allez-vous faire ? demanda-t-il en la regardant bien en face.

— Moi ? Ah ! Dieu ! je n’en sais rien ! fit-elle en laissant retomber sur sa robe ses mains sans force.

Ce fut au tour de René de la supplier de lui donner une explication ; il voulait savoir pourquoi elle lui imposait cette torture. Il ne put obtenir d’autre réponse que la même phrase : Il faut songer à l’avenir ; je veux que tu sois heureux toute la vie.

Las et humilié de prier, il se redressa enfin et dit avec amertume :

— Soit, puisque vous le voulez, séparons-nous !

Frappée au cœur, Valentine le regarda, comme un agneau regarde le boucher. Ce n’était pas ainsi qu’elle voulait la séparation ; une rupture était pour elle pire que la mort, et le but de son sacrifice n’était-il pas de conserver l’amitié de René, et le droit de veiller sur lui toute sa vie ?

— Séparons-nous matériellement, dit-elle, mais que nos âmes restent unies. René, je vous en supplie, faites ce que je vous demande ! Mariez-vous, afin que nous puissions nous voir, en toute sécurité, dans la paix de notre conscience, pour qu’il y ait entre nous des obstacles infranchissables.

— Où voulez-vous, fit-il d’un ton amer, que je trouve le temps, la force et le goût de me choisir une femme ? Vous en avez peut-être une à m’offrir ?

— Non, dit Valentine avec douceur ; mais en regardant autour de nous…

Elle nomma plusieurs maisons où il y avait des jeunes filles à marier, évitant soigneusement de mentionner mademoiselle de Broye.

— Alors, vous y tenez absolument ? dit-il ; cela fait partie de vos plans ?

Elle fit un signe d’affirmation muette, en le regardant jusqu’au fond de l’âme.

— Comme il vous plaira, continua-t-il avec un geste lassé. Je m’étais donné à vous corps et âme ; votre fantaisie est de vous débarrasser de moi en faveur d’une autre ; agissez selon votre fantaisie ; je vous appartenais, je ne me reprends pas.

Valentine se laissa glisser à genoux devant lui.

— Si tu savais comme je t’aime, dit-elle à travers ses larmes, si tu savais… si tu savais !…

Il la releva dans ses bras en la couvrant de baisers : elle n’essaya pas de résister.

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