‹ Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04, comprenant ses mémoires publiés par Thomas MooreChapitre 11 sur 112 · XI.

XI.

CHANT DE REGRET.

1. Quand je rôdais, jeune highlander[9], sur la bruyère sombre, et que je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige[10]! afin de contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte, aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique était cher à mon coeur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie! qu'il était concentré en vous seule?

[Note 9: Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur locale à la poésie.

(N. du Tr.)]

[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de neige (Gormal of snow),» est une expression qu'on rencontre souvent chez Ossian.]

2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom; quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans mon coeur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous.

3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11] ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander: le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous bénir!

[Note 11: Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.]

4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance; quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées; quoique mon coeur soit froid, il languit encore près de vous.

5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel, je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je vois le doux azur d'un oeil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré de la beauté et de Marie.

[Note 12: Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non loin des ruines de Dee-Castle.]

6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois, m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc, ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans vous?

Page 1