XXXVII.
SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.
Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une épreuve cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure dangereuse où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré une passion mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides, m'invitaient trop bien au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes soupirs supplians, réprouvaient un farouche désir que je sus réprimer. Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords de l'avenir. Cependant, songe à mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue méchante, empressée à répandre des paroles de blâme, outragera le coeur qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! presque maudit; songe, quoi que disent les autres, que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme. Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, maintenant, dans la solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt? nos coeurs eussent été aussi passionnés, et ta main, plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et j'aurais, moi-même, été moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'écouler loin des pompes de ce monde! et, après ce moment de trop vive amertume, puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille épreuve! Mon coeur, depuis long-tems perverti, mon coeur, damné lui-même, damnerait peut-être le tien; te rencontrer dans la foule brillante, éveillerait en moi un présomptueux transport d'espérance. Laisse donc ce monde à ces créatures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien, qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce théâtre où les êtres sensibles doivent sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conservé la pureté; et, d'après ce qui s'est passé au sein de ta retraite, juge ce que devrait endurer ton coeur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues en vain, et que mon délire avait pris sa source dans ces yeux adorés, que désormais je ne ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser que nous ne nous reverrons peut-être plus; mais je mérite cet arrêt sévère, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce. Toutefois, si je t'avais moins aimée, mon coeur n'eût pas fait au tien un si grand sacrifice; il n'eût pas senti, à te quitter, moitié moins de douleur que si son crime t'eût mise en mes bras.