VIII-XI.
[253] Et ce bras du royaume est le plus ferme appui,
dit le comte de Gormas dans le Cid (vers 196, tome III, p. 115).
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DIRCÉ.
Impitoyable soif de gloire, Dont l'aveugle et noble transport 780 Me fait précipiter ma mort Pour faire vivre ma mémoire, Arrête pour quelques moments Les impétueux sentiments De cette inexorable envie, 785 Et souffre qu'en ce triste et favorable jour, Avant que te donner ma vie, Je donne un soupir à l'amour.
Ne crains pas qu'une ardeur si belle Ose te disputer un cœur 790 Qui de ton illustre rigueur Est l'esclave le plus fidèle. Ce regard tremblant et confus, Qu'attire un bien qu'il n'attend plus, N'empêche pas qu'il ne se dompte. 795 Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret; Mais s'il m'en faut rougir de honte, Je n'en rougirai qu'en secret.
L'éclat de cette renommée Qu'assure un si brillant trépas 800 Perd la moitié de ses appas Quand on aime et qu'on est aimée. L'honneur, en monarque absolu, Soutient ce qu'il a résolu Contre les assauts qu'on te livre. 805 Il est beau de mourir pour en suivre les lois; Mais il est assez doux de vivre Quand l'amour a fait un beau choix.
Toi qui faisois toute la joie Dont sa flamme osoit me flatter, 810 Prince que j'ai peine à quitter, A quelques honneurs qu'on m'envoie, Accepte ce foible retour Que vers toi d'un si juste amour fait la douloureuse tendresse. 815 Sur les bords de la tombe où tu me vois courir, Je crains les maux que je te laisse, Quand je fais gloire de mourir.
J'en fais gloire, mais je me cache Un comble affreux de déplaisirs; 820 Je fais taire tous mes desirs, Mon cœur à soi-même s'arrache[254]. Cher Prince, dans un tel aveu, Si tu peux voir quel est mon feu, Vois combien il se violente. 825 Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi; Mais j'aurois vécu plus contente, Si j'avois pu vivre pour toi.
SCÈNE II.
JOCASTE, DIRCÉ.
DIRCÉ.
Tout est-il prêt, Madame, et votre Tirésie Attend-il aux autels la victime choisie? 830
JOCASTE.
Non, ma fille; et du moins nous aurons quelques jours A demander au ciel un plus heureux secours. On prépare à demain exprès d'autres victimes. Le peuple ne vaut pas[255] que vous payiez ses crimes: Il aime mieux périr qu'être ainsi conservé; 835 Et le Roi même, encor que vous l'ayez bravé, Sensible à vos malheurs autant qu'à ma prière, Vous offre sur ce point liberté toute entière.
DIRCÉ.
C'est assez vainement qu'il m'offre un si grand bien, Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien; 840 Et ce n'est pas à lui de mettre des obstacles Aux ordres souverains que donnent ses oracles.
JOCASTE.
L'oracle n'a rien dit.
DIRCÉ.
Mais mon père a parlé; L'ordre de nos destins par lui s'est révélé; Et des morts de son rang les ombres immortelles 845 Servent souvent aux Dieux de truchements fidèles.
JOCASTE.
Laissez la chose en doute, et du moins hésitez Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés.
DIRCÉ.
Exiger qu'avec nous ils s'expliquent eux-mêmes, C'est trop nous asservir ces majestés suprêmes. 850
JOCASTE.
Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir.
DIRCÉ.
Madame, il n'est jamais trop tôt de secourir; Et pour un mal si grand qui réclame notre aide, Il n'est point de trop sûr ni de trop prompt remède. Plus nous le différons, plus ce mal devient grand[256]. 855 J'assassine tous ceux que la peste surprend; Aucun n'en peut mourir qui ne me laisse un crime: Je viens d'étouffer seule et Sostrate et Phædime; Et durant ce refus des remèdes offerts, La Parque se prévaut des moments que je perds. 860 Hélas! si sa fureur dans ces pertes[257] publiques Enveloppoit Thésée après ses domestiques! Si nos retardements....
JOCASTE.
Vivez pour lui, Dircé: Ne lui dérobez point un cœur si bien placé. Avec tant de courage ayez quelque tendresse; 865 Agissez en amante aussi bien qu'en princesse. Vous avez liberté toute entière en ces lieux: Le Roi n'y prend pas garde, et je ferme les yeux. C'est vous en dire assez: l'amour est un doux maître; Et quand son choix est beau, son ardeur doit paroître[258].
DIRCÉ.
Je n'ose demander si de pareils avis Portent des sentiments que vous ayez suivis. Votre second hymen put avoir d'autres causes; Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses, Que pour avoir reçu la vie en votre flanc, 875 J'y dois avoir sucé[259] fort peu de votre sang. Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée, Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée; Mais il ne peut trouver qu'on soit digne du jour Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour. 880 Je sais sur les grands cœurs ce qu'il se fait d'empire: J'avoue, et hautement, que le mien en soupire; Mais quoi qu'un si beau choix puisse avoir de douceurs, Je garde un autre exemple aux princesses mes sœurs.
JOCASTE.
Je souffre tout de vous en l'état où vous êtes. 885 Si vous ne savez pas même ce que vous faites, Le chagrin inquiet du trouble où je vous vois Vous peut faire oublier que vous parlez à moi; Mais quittez ces dehors d'une vertu sévère, Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère. 890
DIRCÉ.
Ce chagrin inquiet, pour se justifier, N'a qu'à prendre chez vous l'exemple d'oublier. Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille, Vous souvint-il assez que j'étois votre fille?
JOCASTE.
Vous n'étiez qu'un enfant.
DIRCÉ.
J'avois déjà des yeux, 895 Et sentois dans mon cœur le sang de mes aïeux; C'étoit ce même sang dont vous m'avez fait naître Qui s'indignoit dès lors qu'on lui donnât un maître, Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler Que de voir qu'à vos yeux on l'ose ravaler. 900 Il oppose ma mort à l'indigne hyménée Où par raison d'État il me voit destinée; Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi. Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète, 905 Pour m'épargner l'affront de vivre encor sujette; Et s'il a quelque foudre, il saura le garder Pour qui m'a fait des lois où j'ai dû commander.
JOCASTE.
Souffrez qu'à ses éclairs votre orgueil se dissipe: Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu'Œdipe; 910 Et le Roi n'a pas lieu d'en redouter les coups, Quand parmi tout son peuple ils n'ont choisi que vous.
DIRCÉ.
Madame, il se peut faire encor qu'il me prévienne: S'il sait ma destinée, il ignore la sienne; Le ciel pourra venger ses ordres retardés. 915 Craignez ce changement que vous lui demandez. Souvent on l'entend mal quand on le croit entendre: L'oracle le plus clair se fait le moins comprendre. Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi; Et ce discours en l'air m'échappe malgré moi. 920 Pardonnez cependant à cette humeur hautaine: Je veux parler en fille, et je m'explique en reine. Vous qui l'êtes encor, vous savez ce que c'est, Et jusqu'où nous emporte un si haut intérêt. Si je n'en ai le rang, j'en garde la teinture. 925 Le trône a d'autres droits que ceux de la nature. J'en parle trop peut-être alors qu'il faut mourir. Hâtons-nous d'empêcher ce peuple de périr; Et sans considérer quel fut vers moi son crime, Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime. 930
JOCASTE.
Demain ce juste ciel pourra s'expliquer mieux[260]. Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux; Et si votre vertu pouvoit croire mes larmes, Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes.
DIRCÉ.
Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s'unir, 935 Ce que n'a pu l'amour, rien ne doit l'obtenir.
SCÈNE III.
ŒDIPE, JOCASTE, DIRCÉ.
DIRCÉ.
A quel propos, Seigneur, voulez-vous qu'on diffère, Qu'on dédaigne un remède à tous si salutaire? Chaque instant que je vis vous enlève un sujet, Et l'État s'affoiblit par l'affront qu'on me fait. 940 Cette ombre de pitié n'est qu'un comble d'envie: Vous m'avez envié le bonheur de ma vie; Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort, Jusques à m'envier la gloire de ma mort.
ŒDIPE.
Qu'on perd de temps, Madame, alors qu'on vous fait grâce!
DIRCÉ.
Le ciel m'en a trop fait pour souffrir qu'on m'en fasse.
JOCASTE.
Faut-il voir votre esprit obstinément aigri, Quand ce qu'on fait pour vous doit l'avoir attendri?
DIRCÉ.
Faut-il voir son envie à mes vœux opposée, Quand il ne s'agit plus d'Æmon ni de Thésée? 950
ŒDIPE.
Il s'agit de répandre un sang si précieux, Qu'il faut un second ordre et plus exprès des Dieux.
DIRCÉ.
Doutez-vous qu'à mourir je ne sois toute prête, Quand les Dieux par mon père ont demandé ma tête?
ŒDIPE.
Je vous connois, Madame, et je n'ai point douté 955 De cet illustre excès de générosité; Mais la chose après tout n'est pas encor si claire, Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire.
DIRCÉ.
Quoi? mon père tantôt parloit obscurément?
ŒDIPE.
Je n'en ai rien connu que depuis un moment. 960 C'est un autre que vous peut-être qu'il menace.
DIRCÉ.
Si l'on ne m'a trompée, il n'en veut qu'à sa race.
ŒDIPE.
Je sais qu'on vous a fait un fidèle rapport; Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort; Et la Reine sans doute étoit bien inspirée, 965 Alors que par ses pleurs elle l'a différée.
JOCASTE.
Je ne reçois qu'en trouble un si confus espoir.
ŒDIPE.
Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir.
JOCASTE.
Vous avancez des mots que je ne puis comprendre.
ŒDIPE.
Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre: Nous devons bientôt voir le mystère éclairci. Madame, cependant vous êtes libre ici; La Reine vous l'a dit, on vous a dû le dire; Et si vous m'entendez, ce mot doit vous suffire.
DIRCÉ.
Quelque secret motif qui vous aye excité 975 A ce tardif excès de générosité, Je n'emporterai point de Thèbes dans Athènes La colère des Dieux et l'amas de leurs haines, Qui pour premier objet pourroient choisir l'époux Pour qui j'aurois osé mériter leur courroux. 980 Vous leur faites demain offrir un sacrifice?
ŒDIPE.
J'en espère pour vous un destin plus propice.
DIRCÉ.
J'y trouverai ma place et ferai mon devoir. Quant au reste, Seigneur, je n'en veux rien savoir: J'y prends si peu de part, que sans m'en mettre en peine, Je vous laisse expliquer votre énigme à la Reine. Mon cœur doit être las d'avoir tant combattu, Et fuit un piége adroit qu'on tend à sa vertu.
SCÈNE IV.
JOCASTE, ŒDIPE, SUITE[261].
ŒDIPE.
Madame, quand des Dieux la réponse funeste, De peur d'un parricide et de peur d'un inceste, 990 Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils Pour qui tant de forfaits avoient été prédits, Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle?
JOCASTE.
Aucun pour le feu Roi n'a montré plus de zèle, Et quand par des voleurs il fut assassiné, 995 Ce digne favori l'avoit accompagné. Par lui seul on a su cette noire aventure; On le trouva percé d'une large blessure, Si baigné dans son sang, et si près de mourir, Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir. 1000
ŒDIPE.
Est-il mort?
JOCASTE.
Non, Seigneur: la perte de son maître Fut cause qu'en la cour il cessa de paroître; Mais il respire encore, assez vieil et cassé; Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé.
ŒDIPE.
Où fait-il sa demeure?
JOCASTE.
Au pied de cette roche 1005 Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche.
ŒDIPE.
Tâchez de lui parler.
JOCASTE.
J'y vais tout de ce pas. Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas[262]. Son dégoût de la cour pourroit sur un message S'excuser par caprice et prétexter son âge. 1010 Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir. Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir?
ŒDIPE.
Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie, Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie. L'oracle de Laïus par là devient douteux, 1015 Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux.
JOCASTE.
Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée, Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée: Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser, Jusques à votre oreille il l'aura fait passer; 1020 Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture Quiconque ose à sa foi faire une telle injure.
ŒDIPE.
L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir.
JOCASTE.
Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir; Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie, 1025 Vous pouvez consulter le devin Tirésie[263], Publier sa réponse, et traiter d'imposteur De cette illusion le téméraire auteur.
ŒDIPE.
Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble. 1030 «Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour: Vous pourrez le connoître avant la fin du jour; Mais il pourra vous perdre en se faisant connoître. Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être!» Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, 1035 Qu'il l'a fait rejaillir[264] jusqu'en l'âme d'un roi. Ce fils, qui devoit être inceste et parricide, Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide; Et par un sentiment facile à deviner, Il ne se cache ici que pour m'assassiner: 1040 C'est par là qu'il aspire à devenir monarque, Et vous le connoîtrez bientôt à cette marque. Quoi qu'il en soit, Madame, allez trouver Phorbas: Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas. Tâchez en même temps de voir aussi Thésée: 1045 Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée, Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien. J'admire un changement si confus que le mien: Tantôt dans leur hymen je croyois voir ma perte, J'allois pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte; 1050 Et sans savoir pourquoi, je voudrois que tous deux Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux, Que les emportements d'une ardeur mutuelle M'eussent débarrassé de son amant et d'elle. Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect, 1055 Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect; Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre; Moi-même en cet état je ne puis me comprendre; Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur[265] pour moi Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi: 1060 Plus je le considère, et plus je m'en irrite. Mais ce prince paroît, souffrez que je l'évite; Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit, Agissez avec lui comme je vous ai dit.
SCÈNE V.
JOCASTE, THÉSÉE.
JOCASTE.
Prince, que faites-vous? quelle pitié craintive, 1065 Quel faux respect des Dieux tient votre flamme oisive? Avez-vous oublié comme il faut secourir?
THÉSÉE.
Dircé n'est plus, Madame, en état de périr: Le ciel vous rend un fils, et ce n'est qu'à ce prince Qu'est dû le triste honneur de sauver sa province. 1070
JOCASTE.
C'est trop vous assurer sur l'éclat d'un faux bruit.
THÉSÉE.
C'est une vérité dont je suis mieux instruit.
JOCASTE.
Vous le connoissez donc?
THÉSÉE.
A l'égal de moi-même.
JOCASTE.
De quand?
THÉSÉE.
De ce moment.
JOCASTE.
Et vous l'aimez?
THÉSÉE.
Je l'aime Jusqu'à mourir du coup dont il sera percé. 1075
JOCASTE.
Mais cette amitié cède à l'amour de Dircé?
THÉSÉE.
Hélas! cette princesse à mes desirs si chère En un fidèle amant trouve un malheureux frère, Qui mourroit de douleur d'avoir changé de sort, N'étoit le prompt secours d'une plus digne mort, 1080 Et qu'assez tôt connu pour mourir au lieu d'elle Ce frère malheureux meurt en amant fidèle.
JOCASTE.
Quoi? vous seriez mon fils[266]?
THÉSÉE.
Et celui de Laïus.
JOCASTE.
Qui vous a pu le dire?
THÉSÉE.
Un témoin qui n'est plus. Phædime, qu'à mes yeux vient de ravir la peste: 1085 Non qu'il m'en ait donné la preuve manifeste; Mais Phorbas, ce vieillard qui m'exposa jadis, Répondra mieux que lui de ce que je vous dis, Et vous éclaircira touchant une aventure Dont je n'ai pu tirer qu'une lumière obscure. 1090 Ce peu qu'en ont pour moi les soupirs d'un mourant Du grand droit de régner seroit mauvais garant. Mais ne permettez pas que le Roi me soupçonne, Comme si ma naissance ébranloit sa couronne, Quelque honneur, quelques droits qu'elle ait pu m'acquérir, Je ne viens disputer que celui de mourir.
JOCASTE.
Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire; Mais qu'il l'avoue ou non, j'aurai peine à vous croire. Avec votre mourant Tirésie est d'accord, A ce que dit le Roi, que mon fils n'est point mort. 1100 C'est déjà quelque chose; et toutefois mon âme Aime à tenir suspecte une si belle flamme. Je ne sens point pour vous l'émotion du sang, Je vous trouve en mon cœur toujours en même rang[267]; J'ai peine à voir un fils où j'ai cru voir un gendre; 1105 La nature avec vous refuse de s'entendre, Et me dit en secret, sur votre emportement, Qu'il a bien peu d'un frère, et beaucoup d'un amant; Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise, A moins que sous ce titre un amant se déguise, 1110 Et qu'il cherche en mourant la gloire et la douceur D'arracher à la mort ce qu'il nomme sa sœur.
THÉSÉE.
Que vous connoissez mal ce que peut la nature! Quand d'un parfait amour elle a pris la teinture, Et que le désespoir d'un illustre projet 1115 Se joint aux déplaisirs d'en voir périr l'objet, Il est doux de mourir pour une sœur si chère. Je l'aimois en amant, je l'aime encore en frère; C'est sous un autre nom le même empressement: Je ne l'aime pas moins, mais je l'aime autrement. 1120 L'ardeur sur la vertu fortement établie Par ces retours du sang ne peut être affoiblie; Et ce sang qui prêtoit sa tendresse à l'amour A droit d'en emprunter les forces à son tour.
JOCASTE.
Eh bien! soyez mon fils, puisque vous voulez l'être; 1125 Mais donnez-moi la marque où je le dois connoître. Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant: Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant; J'en vois quelque partie en ce desir inceste; Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste? Êtes-vous l'assassin et d'un père et d'un roi?
THÉSÉE.
Ah! Madame, ce mot me fait pâlir d'effroi.
JOCASTE.
C'étoit là de mon fils la noire destinée; Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée N'a pu se dégager de cet astre ennemi, 1135 Ni de son ascendant s'échapper à demi. Si ce fils vit encore, il a tué son père: C'en est l'indubitable et le seul caractère; Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir, L'a dit trop hautement pour se voir démentir. 1140 Sa mort seule pouvoit le dérober au crime. Prince, renoncez donc à toute votre estime: Dites que vos vertus sont crimes déguisés; Recevez tout le sort que vous vous imposez; Et pour remplir un nom dont vous êtes avide, 1145 Acceptez ceux d'inceste et de fils parricide. J'en croirai ces témoins que le ciel m'a prescrits, Et ne vous puis donner mon aveu qu'à ce prix.
THÉSÉE.
Quoi? la nécessité des vertus et des vices[268] D'un astre impérieux doit suivre les caprices, 1150 Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions[269] Au plus bizarre effet de ses prédictions? L'âme est donc toute esclave: une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne; Et nous ne recevons ni crainte ni desir 1155 De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des Dieux, et non pas des mortels. 1160 De toute la vertu sur la terre épandue, Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due; Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, 1165 Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser. Le ciel, juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire. 1170 N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien: Delphes a pu vous faire une fausse réponse; L'argent put inspirer la voix qui les prononce; Cet organe des Dieux put se laisser gagner 1175 A ceux que ma naissance éloignoit de régner; Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats Je n'ai jamais souffert de seconds que mon bras; 1180 Que je n'ai jamais vu ces lieux de la Phocide Où fut par des brigands commis ce parricide; Que la fatalité des plus pressants malheurs Ne m'auroit pu réduire à suivre des voleurs; Que j'en ai trop puni pour en croître le nombre.... 1185
JOCASTE.
Mais Laïus a parlé, vous en avez vu l'ombre: De l'oracle avec elle on voit tant de rapport, Qu'on ne peut qu'à ce fils en imputer la mort; Et c'est le dire assez qu'ordonner qu'on efface Un grand crime impuni par le sang de sa race. 1190 Attendons toutefois ce qu'en dira Phorbas: Autre que lui n'a vu ce malheureux trépas; Et de ce témoin seul dépend la connoissance Et de ce parricide et de votre naissance. Si vous êtes coupable, évitez-en les yeux; 1195 Et de peur d'en rougir, prenez d'autres aïeux.
THÉSÉE.
Je le verrai, Madame, et sans inquiétude. Ma naissance confuse a quelque incertitude; Mais pour ce parricide, il est plus que certain Que ce ne fut jamais un crime de ma main. 1200
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[254] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764):
Mon cœur à moi-même s'arrache.
[255] Voltaire a substitué: «ne veut pas,» à: «ne vaut pas.»
[256] Dans l'édition de 1692, que Voltaire (1764) a suivie:
Plus nous le différons, plus le mal devient grand.
[257] L'édition de 1692 donne pestes, au lieu de pertes. Voltaire a conservé pertes.
[258] Var. Et quand son choix est beau, son ardeur peut paroître. (1659)
[259] L'orthographe de ce mot est succé dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.
[260] Var. Demain le juste ciel pourra s'expliquer mieux. (1659)
[261] Ici le poëte revient enfin à l'antique fable d'Œdipe, et l'on peut, pour le sujet de l'entretien et la situation, plutôt que pour les détails, rapprocher cette scène du commencement du IVe acte de l'Œdipe de Sénèque, et des deux dialogues entre Œdipe et Jocaste dans l'Œdipe roi de Sophocle (vers 717 et suivants, 824 et suivants).
[262] «En vérité, dit d'Aubignac, cela n'étoit pas fort nécessaire à nous dire, et M. Corneille a une grande peur que les spectateurs ne crussent que cette reine iroit à pied de la ville de Thèbes sur cette montagne. A quoi bon se charger de ces superfluités inutiles, sans grâce et vicieuses, et qui pour cela font rire tout le théâtre, comme il est arrivé en cet endroit, autant de fois qu'on a joué la pièce?» (Troisième dissertation. Recueil.... publié par Granet, tome II, p. 51.)--L'édition de 1692 a ainsi modifié ce vers:
Quoique reine, il est bon d'aller trouver Phorbas.
[263] «Quelle différence entre ce froid récit de la consultation, et les terribles prédictions que fait Tirésie dans Sophocle! Pourquoi n'a-t-on pu faire paraître ce Tirésie sur le théâtre de Paris? J'ose croire que si on avait eu du temps de Corneille un théâtre tel que nous l'avons depuis trois ans, grâce à la générosité éclairée de M. le comte de Lauraguais[263-a], le grand Corneille n'eût pas hésité à produire Tirésie sur la scène, à imiter le dialogue admirable de Sophocle.» (Voltaire, 1764.)
[263-a] On trouve dans les Mémoires de Henri-Louis Lekain, publiés par son fils aîné, un Mémoire qui tend à prouver la nécessité de supprimer les banquettes de dessus le théâtre de la Comédie françoise. Ce mémoire, daté du 20 janvier 1769, était destiné à faire ressortir l'utilité du plan présenté par l'architecte Desbœufs. A la fin on lit en note: «Le plan fut approuvé par le Roi dans le courant de février; et M. le comte de Lauraguais, qui se chargea de toute la dépense, fit dans cette occasion ce que le ministère public auroit dû faire.»
[264] Toutes les éditions, y compris celle de 1692, donnent rejallir. Voyez tome IV, p. 433, note 2.
[265] Sur le genre du mot énigme, voyez le Lexique.
[266] Var. Quoi? vous êtes mon fils? (1659)
[267] Var. Je vous trouve en mon cœur toujours au même rang. (1659)
[268] «Ce morceau contribua beaucoup au succès de la pièce. Les disputes sur le libre arbitre agitaient alors les esprits. Cette tirade de Thésée, belle par elle-même, acquit un nouveau prix par les querelles du temps, et plus d'un amateur la sait encore par cœur.» (Voltaire.)
[269] Var. Et l'homme sur soi-même a si peu de crédit, Qu'il devient scélérat quand Delphes l'a prédit? (1659-63)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE.
DIRCÉ.
Oui, déjà sur ce bruit l'amour m'avoit flattée: Mon âme avec plaisir s'étoit inquiétée; Et ce jaloux honneur qui ne consentoit pas Qu'un frère me ravît un glorieux trépas, Après cette douceur fièrement refusée, 1205 Ne me refusoit point de vivre pour Thésée, Et laissoit doucement corrompre sa fierté A l'espoir renaissant de ma perplexité. Mais si je vois en vous ce déplorable frère, Quelle faveur du ciel voulez-vous que j'espère, 1210 S'il n'est pas en sa main de m'arrêter au jour Sans faire soulever et l'honneur et l'amour? S'il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre; Et si quelque miracle épargne l'un et l'autre, Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux 1215 L'amertume de vivre, et n'être point à vous?
THÉSÉE.
Le ciel choisit souvent de secrètes conduites Qu'on ne peut démêler qu'après de longues suites; Et de mon sort douteux l'obscur événement Ne défend pas l'espoir d'un second changement. 1220 Je chéris ce premier qui vous est salutaire. Je ne puis en amant ce que je puis en frère; J'en garderai le nom tant qu'il faudra mourir; Mais si jamais d'ailleurs on peut vous secourir, Peut-être que le ciel me faisant mieux connoître, 1225 Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être; Car je n'aspire point à calmer son courroux, Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous.
DIRCÉ.
Cet amour mal éteint sied mal au cœur d'un frère: Où le sang doit parler, c'est à lui de se taire; 1230 Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer, Pour ses feux les plus vifs il est temps d'expirer.
THÉSÉE.
Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées Qui vous faisoient l'objet de toutes mes pensées. J'ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas: 1235 Si mon sort est douteux, mon souhait ne l'est pas. Mon cœur n'écoute point ce que le sang veut dire: C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupire Et pour pouvoir sans crime en goûter la douceur, Il se révolte exprès contre le nom de sœur. 1240 De mes plus chers desirs ce partisan sincère En faveur de l'amant tyrannise le frère, Et partage à tous deux le digne empressement De mourir comme frère et vivre comme amant.
DIRCÉ.
O du sang de Laïus preuves trop manifestes! 1245 Le ciel, vous destinant à des flammes incestes, A su de votre esprit déraciner l'horreur Que doit faire à l'amour le sacré nom de sœur; Mais si sa flamme y garde une place usurpée, Dircé dans votre erreur n'est point enveloppée: 1250 Elle se défend mieux de ce trouble intestin, Et si c'est votre sort, ce n'est pas son destin. Non qu'enfin sa vertu vous regarde en coupable: Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable; Et l'amour pour les sens est un si doux poison, 1255 Qu'on ne peut pas toujours écouter la raison. Moi-même en qui l'honneur n'accepte aucune grâce, J'aime en ce douteux sort tout ce qui m'embarrasse, Je ne sais quoi m'y plaît qui n'ose s'exprimer, Et ce confus mélange a de quoi me charmer. 1260 Je n'aime plus qu'en sœur, et malgré moi j'espère. Ah! Prince, s'il se peut, ne soyez point mon frère, Et laissez-moi mourir avec les sentiments Que la gloire permet aux illustres amants.
THÉSÉE.
Je vous ai déjà dit, Princesse, que peut-être, 1265 Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être: Faut-il que je m'explique? et toute votre ardeur Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon cœur? Puisqu'il est tout à vous, pénétrez-y, Madame: Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme. 1270 Si je suis descendu jusqu'à vous abuser, Un juste désespoir m'auroit fait plus oser; Et l'amour, pour défendre une si chère vie, Peut faire vanité d'un peu de tromperie. J'en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant 1275 A fait connoître ici que ce prince est vivant. Phorbas l'a confessé; Tirésie a lui-même Appuyé de sa voix cet heureux stratagème: C'est par lui qu'on a su qu'il respire en ces lieux. Souffrez donc qu'un moment je trompe encor leurs yeux; Et puisque dans ce jour ce frère doit paroître, Jusqu'à ce qu'on l'ait vu permettez-moi de l'être.
DIRCÉ.
Je pardonne un abus que l'amour a formé, Et rien ne peut déplaire alors qu'on est aimé. Mais hasardiez-vous tant sans aucune lumière? 1285
THÉSÉE.
Mégare m'avoit dit le secret de son père; Il m'a valu l'honneur de m'exposer pour tous; Mais je n'en abusois que pour mourir pour vous. Le succès a passé cette triste espérance: Ma flamme en vos périls ne voit plus d'apparence. 1290 Si l'on peut à l'oracle ajouter quelque foi, Ce fils a de sa main versé le sang du Roi; Et son ombre, en parlant de punir un grand crime, Dit assez que c'est lui qu'elle veut pour victime.
DIRCÉ.
Prince, quoi qu'il en soit, n'empêchez plus ma mort. Si par le sacrifice on n'éclaircit mon sort. La Reine, qui paroît, fait que je me retire: Sachant ce que je sais, j'aurois peur d'en trop dire; Et comme enfin ma gloire a d'autres intérêts, Vous saurez mieux sans moi ménager vos secrets: 1300 Mais puisque vous voulez que mon esprit revive, Ne tenez pas longtemps la vérité captive.
SCÈNE II.
JOCASTE, THÉSÉE, NÉRINE.
JOCASTE.
Prince, j'ai vu Phorbas; et tout ce qu'il m'a dit A ce que vous croyez peut donner du crédit. Un passant inconnu, touché de cette enfance 1305 Dont un astre envieux condamnoit la naissance, Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils, Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays, De crainte qu'à son tour il ne conçût l'envie D'apprendre dans quel sang il conservoit la vie. 1310 Il l'a revu depuis, et presque tous les ans, Dans le temple d'Élide offrir quelques présents. Ainsi chacun des deux connoît l'autre au visage, Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage. Il a bien su de lui que ce fils conservé 1315 Respire encor le jour dans un rang élevé; Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre, A moins que ce vieillard avec lui se rencontre. Si Phædime après lui vous eut en son pouvoir, De cet inconnu même il put vous recevoir, 1320 Et voyant à Trézène une mère affligée De la perte du fils qu'elle avoit eu d'Ægée, Vous offrir en sa place, elle vous accepter. Tout ce qui sur ce point pourroit faire douter, C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste, 1325 Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste. Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la cour[270]; Quelques moments après on vous a vu paroître: Ainsi vous pouvez l'être, et pouvez ne pas l'être. 1330 Passons outre. A Phorbas ajouteriez-vous foi? S'il n'a pas vu mon fils, il vit la mort du Roi, Il connoît l'assassin: voulez-vous qu'il vous voie?
THÉSÉE.
Je le verrai, Madame, et l'attends avec joie, Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est point de malheurs[271] Qui m'eussent pu réduire à suivre des voleurs.
JOCASTE.
Ne vous assurez point sur cette conjecture, Et souffrez qu'elle cède à la vérité pure. Honteux qu'un homme seul eût triomphé de trois, Qu'il en eût tué deux et mis l'autre aux abois, 1340 Phorbas nous supposa ce qu'il nous en fit croire, Et parla de brigands pour sauver quelque gloire. Il me vient d'avouer sa foiblesse à genoux. «D'un bras seul, m'a-t-il dit, partirent tous les coups; Un bras seul à tous trois nous ferma le passage, 1345 Et d'une seule main ce grand crime est l'ouvrage.»
THÉSÉE.
Le crime n'est pas grand s'il fut seul contre trois; Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois; Et fussent-ils cachés sous un habit champêtre, Leur propre majesté les doit faire connoître. 1350 L'assassin de Laïus est digne du trépas, Bien que seul contre trois, il ne le connût pas. Pour moi, je l'avouerai, que jamais ma vaillance A mon bras contre trois n'a commis ma défense. L'œil de votre Phorbas aura beau me chercher, 1355 Jamais dans la Phocide on ne m'a vu marcher. Qu'il vienne: à ses regards sans crainte je m'expose; Et c'est un imposteur s'il vous dit autre chose.
JOCASTE.
Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien.
THÉSÉE.
S'il est homme d'honneur, je n'en dois craindre rien.
JOCASTE.
Vous voudrez, mais trop tard, en éviter la vue.
THÉSÉE.
Qu'il vienne; il tarde trop, cette lenteur me tue; Et si je le pouvois sans perdre le respect, Je me plaindrois un peu de me voir trop suspect.
SCÈNE III.
JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, NÉRINE.
JOCASTE.
Laissez-moi lui parler, et prêtez-nous silence. 1365 Phorbas, envisagez ce prince en ma présence: Le reconnoissez-vous[272]?
PHORBAS.
Je crois vous avoir dit Que je ne l'ai point vu depuis qu'on le perdit, Madame: un si long temps laisse mal reconnoître Un prince qui pour lors ne faisoit que de naître; 1370 Et si je vois en lui l'effet de mon secours, Je n'y puis voir les traits d'un enfant de deux jours.
JOCASTE.
Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance N'ont avec ceux d'un homme aucune ressemblance; Mais comme ce héros, s'il est sorti de moi, 1375 Doit avoir de sa main versé le sang du Roi, Seize ans n'ont pas changé tellement son visage Que vous n'en conserviez quelque imparfaite image.
PHORBAS.
Hélas! j'en garde encor si bien le souvenir, Que je l'aurai présent durant tout l'avenir. 1380 Si pour connoître un fils il vous faut cette marque, Ce prince n'est point né de notre grand monarque. Mais désabusez-vous, et sachez que sa mort Ne fut jamais d'un fils le parricide effort.
JOCASTE.
Et de qui donc, Phorbas? Avez-vous connoissance 1385 Du nom du meurtrier? Savez-vous sa naissance?
PHORBAS.
Et de plus sa demeure et son rang. Est-ce assez?
JOCASTE.
Je saurai le punir si vous le connoissez. Pourrez-vous le convaincre?
PHORBAS.
Et par sa propre bouche.
JOCASTE.
A nos yeux?
PHORBAS.
A vos yeux. Mais peut-être il vous touche; Peut-être y prendrez-vous un peu trop d'intérêt, Pour m'en croire aisément quand j'aurai dit qui c'est.
THÉSÉE.
Ne nous déguisez rien, parlez en assurance, Que le fils de Laïus en hâte la vengeance.
JOCASTE.
Il n'est pas assuré, Prince, que ce soit vous, 1395 Comme il l'est que Laïus fut jadis mon époux; Et d'ailleurs si le ciel vous choisit pour victime, Vous me devez laisser à punir ce grand crime.
THÉSÉE.
Avant que de mourir, un fils peut le venger.
PHORBAS.
Si vous l'êtes ou non, je ne le puis juger; 1400 Mais je sais que Thésée est si digne de l'être, Qu'au seul nom qu'il en prend je l'accepte pour maître. Seigneur, vengez un père, ou ne soutenez plus Que nous voyons en vous le vrai sang de Laïus.
JOCASTE.
Phorbas, nommez ce traître, et nous tirez de doute; Et j'atteste à vos yeux le ciel, qui nous écoute, Que pour cet assassin il n'est point de tourments Qui puissent satisfaire à mes ressentiments.
PHORBAS.
Mais si je vous nommois quelque personne chère, Æmon votre neveu, Créon votre seul frère, 1410 Ou le prince Lycus[273], ou le Roi votre époux, Me pourriez-vous en croire, ou garder ce courroux?
JOCASTE.
De ceux que vous nommez je sais trop l'innocence.
PHORBAS.
Peut-être qu'un des quatre a fait plus qu'il ne pense; Et j'ai lieu de juger qu'un trop cuisant ennui.... 1415
JOCASTE.
Voici le Roi qui vient: dites tout devant lui.
SCÈNE IV.
ŒDIPE, JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, SUITE.
ŒDIPE.
Si vous trouvez un fils dans le prince Thésée, Mon âme en son effroi s'étoit bien abusée: Il ne choisira point de chemin criminel, Quand il voudra rentrer au trône paternel, 1420 Madame; et ce sera du moins à force ouverte Qu'un si vaillant guerrier entreprendra ma perte. Mais dessus ce vieillard plus je porte les yeux, Plus je crois l'avoir vu jadis en d'autres lieux: Ses rides me font peine à le bien reconnoître. 1425 Ne m'as-tu jamais vu?
PHORBAS.
Seigneur, cela peut être.
ŒDIPE.
Il y pourroit avoir entre quinze et vingt ans.
PHORBAS.
J'ai de confus rapports d'environ même temps.
ŒDIPE.
Environ ce temps-là fis-tu quelque voyage?
PHORBAS.
Oui, Seigneur, en Phocide; et là, dans un passage....
ŒDIPE.
Ah! je te reconnois, ou je suis fort trompé: C'est un de mes brigands à la mort échappé, Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices; S'il n'a tué Laïus, il fut un des complices.
JOCASTE.
C'est un de vos brigands! Ah! que me dites-vous? 1435
ŒDIPE.
Je le laissai pour mort, et tout percé de coups.
PHORBAS.
Quoi? vous m'auriez blessé? moi, Seigneur?
ŒDIPE.
Oui, perfide: Tu fis, pour ton malheur, ma rencontre en Phocide, Et tu fus un des trois que je sus arrêter Dans ce passage étroit qu'il fallut disputer; 1440 Tu marchois le troisième: en faut-il davantage?
PHORBAS.
Si de mes compagnons vous peigniez le visage, Je n'aurois rien à dire, et ne pourrois nier.
ŒDIPE.
Seize ans, à ton avis, m'ont fait les oublier! Ne le présume pas: une action si belle 1445 En laisse au fond de l'âme une idée immortelle; Et si dans un combat on ne perd point de temps A bien examiner les traits des combattants, Après que celui-ci m'eut tout couvert de gloire, Je sus tout à loisir contempler ma victoire. 1450 Mais tu nieras encore, et n'y connoîtras rien.
PHORBAS.
Je serai convaincu, si vous les peignez bien: Les deux que je suivis sont connus de la Reine.
ŒDIPE.
Madame, jugez donc si sa défense est vaine. Le premier de ces trois que mon bras sut punir 1455 A peine méritoit un léger souvenir: Petit de taille, noir, le regard un peu louche, Le front cicatrisé, la mine assez farouche; Mais homme, à dire vrai, de si peu de vertu, Que dès le premier coup je le vis abattu. 1460 Le second, je l'avoue, avoit un grand courage, Bien qu'il parût déjà dans le penchant de l'âge: Le front assez ouvert, l'œil perçant, le teint frais (On en peut voir en moi la taille et quelques traits); Chauve sur le devant, mêlé sur le derrière, 1465 Le port majestueux, et la démarche fière. Il se défendit bien, et me blessa deux fois; Et tout mon cœur s'émut de le voir aux abois. Vous pâlissez, Madame!
JOCASTE.
Ah! Seigneur, puis-je apprendre Que vous ayez tué Laïus après Nicandre, 1470 Que vous ayez blessé Phorbas de votre main, Sans en frémir d'horreur, sans en pâlir soudain?
ŒDIPE.
Quoi? c'est là ce Phorbas qui vit tuer son maître?
JOCASTE.
Vos yeux, après seize ans, l'ont trop su reconnoître; Et ses deux compagnons que vous avez dépeints 1475 De Nicandre et du Roi portent les traits empreints.
ŒDIPE.
Mais ce furent brigands, dont le bras[274]....
JOCASTE.
C'est un conte Dont Phorbas au retour voulut cacher sa honte. Une main seule, hélas! fit ces funestes coups, Et par votre rapport, ils partirent de vous. 1480
PHORBAS.
J'en fus presque sans vie un peu plus d'une année. Avant ma guérison on vit votre hyménée. Je guéris; et mon cœur, en secret mutiné De connoître quel roi vous nous aviez donné, S'imposa cet exil dans un séjour champêtre, 1485 Attendant que le ciel me fît un autre maître.
THÉSÉE.
Seigneur, je suis le frère ou l'amant de Dircé; Et son père ou le mien, de votre main percé....
ŒDIPE.
Prince, je vous entends, il faut venger ce père, Et ma perte à l'État semble être nécessaire, 1490 Puisque de nos malheurs la fin ne se peut voir, Si le sang de Laïus ne remplit son devoir. C'est ce que Tirésie avoit voulu me dire. Mais ce reste du jour souffrez que je respire: Le plus sévère honneur ne saurait murmurer 1495 De ce peu de moments que j'ose différer; Et ce coup surprenant permet à votre haine De faire cette grâce aux larmes de la Reine.
THÉSÉE.
Nous nous verrons demain, Seigneur, et résoudrons....
ŒDIPE.
Quand il en sera temps, Prince, nous répondrons; 1500 Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface Par le sang que Laïus a transmis à sa race, Peut-être aurez vous peine à reprendre son rang, Qu'il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang.
THÉSÉE.
Demain chacun de nous fera sa destinée. 1505
SCÈNE V.
ŒDIPE, JOCASTE, SUITE.
JOCASTE.
Que de maux nous promet cette triste journée! J'y dois voir ou ma fille ou mon fils s'immoler, Tout le sang de ce fils de votre main couler, Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre; Et ce qu'oracle aucun n'a fait encore attendre, 1510 Rien ne m'affranchira de voir sans cesse en vous, Sans cesse en un mari, l'assassin d'un époux. Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie, Sans haïr le vivant, sans détester ma vie? Puis-je de ce vivant plaindre l'aveugle sort, 1515 Sans détester ma vie et sans trahir le mort?
ŒDIPE.
Madame, votre haine est pour moi légitime; Et cet aveugle sort m'a fait vers vous un crime, Dont ce prince demain me punira pour vous, Ou mon bras vengera ce fils et cet époux; 1520 Et m'offrant pour victime à votre inquiétude, Il vous affranchira de toute ingratitude. Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux, Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux, Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes 1525 Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes.
JOCASTE.
Ah! Seigneur, quelque bras qui puisse vous punir, Il n'effacera rien dedans mon souvenir: Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête, De sa place en mon lit faire votre conquête; 1530 Je me verrai toujours vous placer en son rang, Et baiser votre main fumante de son sang. Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres Ne recevra des Dieux pour bourreaux que vos ombres; Et sa confusion l'offrant à toutes deux, 1535 Elle aura pour tourments tout ce qui fit mes feux. Oracles décevants, qu'osiez-vous me prédire? Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire, Quelle indigne pitié divise leur courroux? Ce qu'elle épargne au fils retombe sur l'époux; 1540 Et comme si leur haine, impuissante ou timide, N'osoit le faire ensemble inceste et parricide, Elle partage à deux un sort si peu commun, Afin de me donner deux coupables pour un.
ŒDIPE.
O partage inégal de ce courroux céleste! 1545 Je suis le parricide, et ce fils est l'inceste. Mais mon crime est entier, et le sien imparfait; Le sien n'est qu'en desirs, et le mien en effet. Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre, La veuve de Laïus ne sauroit les entendre; 1550 Et les plus beaux exploits passent pour trahisons, Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons.
JOCASTE.
Ah! je n'en vois que trop qui me déchirent l'âme. La veuve de Laïus est toujours votre femme, Et n'oppose que trop, pour vous justifier, 1555 A la moitié du mort celle du meurtrier. Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime, Toute autre admireroit votre bras magnanime, Et toute autre, réduite à punir votre erreur, La puniroit du moins sans trouble et sans horreur. 1560 Mais, hélas! mon devoir aux deux partis m'attache: Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache; Et je trouve toujours dans mon esprit confus Et tout ce que je suis et tout ce que je fus. Je vous dois de l'amour, je vous dois de la haine: 1565 L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gêne; Et mon cœur, qui doit tout, et ne voit rien permis, Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis. La haine auroit l'appui d'un serment qui me lie; Mais je le romps exprès pour en être punie; 1570 Et pour finir des maux qu'on ne peut soulager, J'aime à donner aux Dieux un parjure à venger. C'est votre foudre, ô ciel, qu'à mon secours j'appelle: Œdipe est innocent, je me fais criminelle; Par un juste supplice osez me désunir 1575 De la nécessité d'aimer et de punir.
ŒDIPE.
Quoi? vous ne voyez pas que sa fausse justice Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice, Et que par un désordre à confondre nos sens Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocents? 1580 Après avoir choisi ma main pour ce grand crime, C'est le sang de Laïus qu'il choisit pour victime, Et le bizarre éclat de son discernement Sépare le forfait d'avec le châtiment. C'est un sujet nouveau d'une haine implacable, 1585 De voir sur votre sang la peine du coupable; Et les Dieux vous en font une éternelle loi, S'ils punissent en lui ce qu'ils ont fait par moi. Voyez comme les fils de Jocaste et d'Œdipe D'une si juste haine ont tous deux le principe: 1590 A voir leurs actions, à voir leur entretien, L'un n'est que votre sang, l'autre n'est que le mien, Et leur antipathie inspire à leur colère Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire.
JOCASTE.
Pourrez-vous me haïr jusqu'à cette rigueur 1595 De souhaiter pour vous même haine en mon cœur?
ŒDIPE.
Toujours de vos vertus j'adorerai les charmes, Pour ne haïr qu'en moi la source de vos larmes.
JOCASTE.
Et je me forcerai toujours à vous blâmer, Pour ne haïr qu'en moi ce qui vous fit m'aimer. 1600 Mais finissons, de grâce, un discours qui me tue: L'assassin de Laïus doit me blesser la vue; Et malgré ce courroux par sa mort allumé, Je sens qu'Œdipe enfin sera toujours aimé.
ŒDIPE.
Que fera cet amour?
JOCASTE.
Ce qu'il doit à la haine. 1605
ŒDIPE.
Qu'osera ce devoir?
JOCASTE.
Croître toujours ma peine.
ŒDIPE.
Faudra-t-il pour jamais me bannir de vos yeux?
JOCASTE.
Peut-être que demain nous le saurons des Dieux.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[270] Var. Nous pourrions voir ce prince, et qu'il vit dans la cour. (1659-63)
[271] Var. Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est malheurs si grands Qui m'eussent pu réduire à suivre des brigands. (1659)
[272] Var. [Le reconnoissez-vous?] PHORB. Quoi? huit lustres après, Je pourrois d'un enfant reconnoître les traits? [JOC. Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance.] (1659)
[273] Voyez ci-dessus, p. 134, note 227.
[274] Var. Mais ce fut des brigands, dont le bras.... (1659)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ŒDIPE, DYMAS.
DYMAS.
Seigneur, il est trop vrai que le peuple murmure, Qu'il rejette sur vous sa funeste aventure, 1610 Et que de tous côtés on n'entend que mutins Qui vous nomment l'auteur de leurs mauvais destins. D'un devin suborné les infâmes prestiges De l'ombre, disent-ils, ont fait tous les prodiges: L'or mouvoit ce fantôme; et pour perdre Dircé, 1615 Vos présents lui dictoient ce qu'il a prononcé: Tant ils conçoivent mal qu'un si grand roi consente A venger son trépas sur sa race innocente, Qu'il assure son sceptre, aux dépens de son sang, A ce bras impuni qui lui perça le flanc, 1620 Et que par cet injuste et cruel sacrifice, Lui-même de sa mort il se fasse justice!
ŒDIPE.
Ils ont quelque raison de tenir pour suspect Tout ce qui s'est montré tantôt à leur aspect; Et je n'ose blâmer cette horreur que leur donne 1625 L'assassin de leur roi qui porte sa couronne. Moi-même, au fond du cœur, de même horreur frappé, Je veux fuir le remords de son trône occupé; Et je dois cette grâce à l'amour de la Reine, D'épargner ma présence aux devoirs de sa haine, 1630 Puisque de notre hymen les liens mal tissus Par ces mêmes devoirs semblent être rompus. Je vais donc à Corinthe[275] achever mon supplice. Mais ce n'est pas au peuple à se faire justice: L'ordre que tient le ciel à lui choisir des rois 1635 Ne lui permet jamais d'examiner son choix; Et le devoir aveugle y doit toujours souscrire, Jusqu'à ce que d'en haut on veuille s'en dédire. Pour chercher mon repos, je veux bien me bannir; Mais s'il me bannissoit, je saurois l'en punir; 1640 Ou si je succombois sous sa troupe mutine, Je saurois l'accabler du moins sous ma ruine.
DYMAS.
Seigneur, jusques ici ses plus grands déplaisirs Pour armes contre vous n'ont pris que des soupirs; Et cet abattement que lui cause la peste 1645 Ne souffre à son murmure aucun dessein funeste. Mais il faut redouter que Thésée et Dircé N'osent pousser plus loin ce qu'il a commencé. Phorbas même est à craindre, et pourroit le réduire Jusqu'à se vouloir mettre en état de vous nuire. 1650
ŒDIPE.
Thésée a trop de cœur pour une trahison; Et d'ailleurs j'ai promis de lui faire raison. Pour Dircé, son orgueil dédaignera sans doute L'appui tumultueux que ton zèle redoute. Phorbas est plus à craindre, étant moins généreux; 1655 Mais il nous est aisé de nous assurer d'eux. Fais-les venir tous trois, que je lise en leur âme S'il prêteroient la main à quelque sourde trame. Commence par Phorbas: je saurai démêler Quels desseins....
PAGE[276].
Un vieillard demande à vous parler. Il se dit de Corinthe, et presse.
ŒDIPE.
Il vient me faire Le funeste rapport du trépas de mon père: Préparons nos soupirs à ce triste récit. Qu'il entre.... Cependant fais ce que je t'ai dit.
SCÈNE II.
ŒDIPE, IPHICRATE, SUITE.
ŒDIPE.
Eh bien! Polybe est mort[277]?
IPHICRATE.
Oui, Seigneur.
ŒDIPE.
Mais vous-même Venir me consoler de ce malheur suprême! Vous qui, chef du conseil, devriez maintenant, Attendant mon retour, être mon lieutenant! Vous, à qui tant de soins d'élever mon enfance Ont acquis justement toute ma confiance! 1670 Ce voyage me trouble autant qu'il me surprend.
IPHICRATE.
Le roi Polybe est mort; ce malheur est bien grand; Mais comme enfin, Seigneur, il est suivi d'un pire, Pour l'apprendre de moi faites qu'on se retire.
(Œdipe fait un signe de tête à sa suite, qui l'oblige à se retirer.)
ŒDIPE.
Ce jour est donc pour moi le grand jour des malheurs, Puisque vous apportez un comble à mes douleurs. J'ai tué le feu Roi jadis sans le connoître; Son fils, qu'on croyoit mort, vient ici de renaître; Son peuple mutiné me voit avec horreur; Sa veuve mon épouse en est dans la fureur. 1680 Le chagrin accablant qui me dévore l'âme Me fait abandonner et peuple, et sceptre, et femme, Pour remettre à Corinthe un esprit éperdu; Et par d'autres malheurs je m'y vois attendu!
IPHICRATE.
Seigneur, il faut ici faire tête à l'orage; 1685 Il faut faire ici ferme et montrer du courage. Le repos à Corinthe en effet seroit doux; Mais il n'est plus de sceptre à Corinthe pour vous.
ŒDIPE.
Quoi? l'on s'est emparé de celui de mon père?
IPHICRATE.
Seigneur, on n'a rien fait que ce qu'on a dû faire; 1690 Et votre amour en moi ne voit plus qu'un banni, De son amour pour vous trop doucement puni.
ŒDIPE.
Quel énigme[278]!
IPHICRATE.
Apprenez avec quelle justice Ce roi vous a dû rendre un si mauvais office: Vous n'étiez point son fils.
ŒDIPE.
Dieux! qu'entends-je?
IPHICRATE.
A regret Ses remords en mourant ont rompu le secret. Il vous gardoit encore une amitié fort tendre; Mais le compte qu'aux Dieux la mort force de rendre A porté dans son cœur un si pressant effroi, Qu'il a remis Corinthe aux mains de son vrai roi. 1700
ŒDIPE.
Je ne suis point son fils! et qui suis-je, Iphicrate?
IPHICRATE.
Un enfant exposé, dont le mérite éclate, Et de qui par pitié j'ai dérobé les jours Aux ongles des lions, aux griffes des vautours.
ŒDIPE.
Et qui m'a fait passer pour le fils de ce prince? 1705
IPHICRATE.
Le manque d'héritiers ébranloit sa province. Les trois que lui donna le conjugal amour Perdirent en naissant la lumière du jour; Et la mort du dernier me fit prendre l'audace De vous offrir au Roi, qui vous mit en sa place. 1710 Ce que l'on se promit de ce fils supposé Réunit sous ses lois son État divisé; Mais comme cet abus finit avec sa vie, Sa mort de mon supplice auroit été suivie, S'il n'eût donné cet ordre à son dernier moment[279], 1715 Qu'un juste et prompt exil fût mon seul châtiment.
ŒDIPE.
Ce revers seroit dur pour quelque âme commune; Mais je me fis toujours maître de ma fortune; Et puisqu'elle a repris l'avantage du sang, Je ne dois plus qu'à moi tout ce que j'eus de rang. 1720 Mais n'as-tu point appris de qui j'ai reçu l'être?
IPHICRATE.
Seigneur, je ne puis seul vous le faire connoître. Vous fûtes exposé jadis par un Thébain, Dont la compassion vous remit en ma main, Et qui, sans m'éclaircir touchant votre naissance, 1725 Me chargea seulement d'éloigner votre enfance. J'en connois le visage, et l'ai revu souvent, Sans nous être tous deux expliqués plus avant: Je lui dis qu'en éclat j'avois mis votre vie, Et lui cachai toujours mon nom et ma patrie, 1730 De crainte, en les sachant, que son zèle indiscret Ne vînt mal à propos troubler notre secret. Mais comme de sa part il connoît mon visage, Si je le trouve ici, nous saurons davantage.
ŒDIPE.
Je serois donc Thébain à ce compte?
IPHICRATE.
Oui, Seigneur. 1735
ŒDIPE.
Je ne sais si je dois le tenir à bonheur: Mon cœur, qui se soulève, en forme un noir augure Sur l'éclaircissement de ma triste aventure. Où me reçûtes-vous?
IPHICRATE.
Sur le mont Cythéron.
ŒDIPE.
Ah! que vous me frappez par ce funeste nom! 1740 Le temps, le lieu, l'oracle, et l'âge de la Reine, Tout semble concerté pour me mettre à la gêne. Dieux! seroit-il possible? Approchez-vous, Phorbas.
SCÈNE III.
ŒDIPE, IPHICRATE, PHORBAS[280].
IPHICRATE.
Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras; Permettez qu'à vos yeux je montre un peu de joie. 1745 Se peut-il faire, ami, qu'encor je te revoie?
PHORBAS.
Que j'ai lieu de bénir ton retour fortuné! Qu'as-tu fait de l'enfant que je t'avois donné? Le généreux Thésée a fait gloire de l'être; Mais sa preuve est obscure, et tu dois le connoître. 1750 Parle.
IPHICRATE.
Ce n'est point lui, mais il vit en ces lieux.
PHORBAS.
Nomme-le donc, de grâce.
IPHICRATE.
Il est devant tes yeux.
PHORBAS.
Je ne vois que le Roi.
IPHICRATE.
C'est lui-même.
PHORBAS.
Lui-même!
IPHICRATE.
Oui: le secret n'est plus d'une importance extrême; Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents. 1755
PHORBAS.
En fussions-nous tous trois à jamais ignorants!
IPHICRATE.
Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes.
ŒDIPE.
Hélas! je le vois trop; et vos craintes secrètes, Qui vous ont empêchés de vous entr'éclaircir, Loin de tromper l'oracle, ont fait tout réussir. 1760 Voyez où m'a plongé votre fausse prudence: Vous cachiez ma retraite, il cachoit ma naissance; Vos dangereux secrets, par un commun accord, M'ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort: Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père; 1765 Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère. D'une indigne pitié le fatal contre-temps Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants: Elle fait voir en moi, par un mélange infâme, Le frère de mes fils et le fils de ma femme. 1770 Le ciel l'avoit prédit: vous avez achevé; Et vous avez tout fait quand vous m'avez sauvé.
PHORBAS.
Oui, Seigneur, j'ai tout fait, sauvant votre personne: M'en punissent les Dieux si je me le pardonne!
SCÈNE IV.
ŒDIPE, IPHICRATE.
ŒDIPE.
Que n'obéissois-tu, perfide, à mes parents, 1775 Qui se faisoient pour moi d'équitables tyrans? Que ne lui disois-tu ma naissance et l'oracle, Afin qu'à mes destins il pût mettre un obstacle? Car, Iphicrate, en vain j'accuserois ta foi: Tu fus dans ces destins aveugle comme moi; 1780 Et tu ne m'abusois que pour ceindre ma tête D'un bandeau dont par là tu faisois ma conquête.
IPHICRATE.
Seigneur, comme Phorbas avoit mal obéi, Que l'ordre de son roi par là se vit trahi, Il avoit lieu de craindre, en me disant le reste, 1785 Que son crime par moi devenu manifeste[281]....
ŒDIPE.
Cesse de l'excuser. Que m'importe, en effet, S'il est coupable ou non de tout ce que j'ai fait? En ai-je moins de trouble, ou moins d'horreur en l'âme?
SCÈNE V.
ŒDIPE, DIRCÉ, IPHICRATE.
ŒDIPE.
Votre frère est connu; le savez-vous, Madame? 1790
DIRCÉ.
Oui, Seigneur, et Phorbas m'a tout dit en deux mots.
ŒDIPE.
Votre amour pour Thésée est dans un plein repos. Vous n'appréhendez plus que le titre de frère S'oppose à cette ardeur qui vous étoit si chère: Cette assurance entière a de quoi vous ravir, 1795 Ou plutôt votre haine a de quoi s'assouvir. Quand le ciel de mon sort l'auroit faite l'arbitre, Elle ne m'eût choisi rien de pis que ce titre.
DIRCÉ.
Ah! Seigneur, pour Æmon j'ai su mal obéir; Mais je n'ai point été jusques à vous haïr. 1800 La fierté de mon cœur, qui me traitoit de reine, Vous cédoit en ces lieux la couronne sans peine; Et cette ambition que me prêtoit l'amour Ne cherchoit qu'à régner dans un autre séjour. Cent fois de mon orgueil l'éclat le plus farouche 1805 Aux termes odieux a refusé ma bouche: Pour vous nommer tyran il falloit cent efforts; Ce mot ne m'a jamais échappé sans remords. D'un sang respectueux la puissance inconnue A mes soulèvements mêloit la retenue; 1810 Et cet usurpateur dont j'abhorrois la loi, S'il m'eût donné Thésée, eût eu le nom de roi.
ŒDIPE.
C'étoit ce même sang dont la pitié secrète De l'ombre de Laïus me faisoit l'interprète. Il ne pouvoit souffrir qu'un mot mal entendu 1815 Détournât sur ma sœur un sort qui m'étoit dû, Et que votre innocence immolée à mon crime Se fît de nos malheurs l'inutile victime.
DIRCÉ.
Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux?
ŒDIPE.
Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux; 1820 Cependant je me trouve inceste et parricide, Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide, Ni recherché partout que lois à maintenir, Que monstres à détruire et méchants à punir. Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache: 1825 Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache[282]; Il offre, en m'aveuglant sur ce qu'il a prédit, Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit. Hélas! qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine Dérober notre vie à ce qu'il nous destine! 1830 Les soins de l'éviter font courir au-devant, Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant. Mais si les Dieux m'ont fait la vie abominable, Ils m'en font par pitié la sortie honorable, Puisqu'enfin leur faveur mêlée à leur courroux 1835 Me condamne à mourir pour le salut de tous, Et qu'en ce même temps qu'il faudroit que ma vie Des crimes qu'il m'ont faits[283] traînât l'ignominie, L'éclat de ces vertus que je ne tiens pas d'eux Reçoit pour récompense un trépas glorieux. 1840
DIRCÉ.
Ce trépas glorieux comme vous me regarde: Le juste choix du ciel peut-être me le garde; Il fit tout votre crime; et le malheur du Roi Ne vous rend pas, Seigneur, plus coupable que moi. D'un voyage fatal qui seul causa sa perte 1845 Je fus l'occasion[284]; elle vous fut offerte: Votre bras contre trois disputa le chemin; Mais ce n'étoit qu'un bras qu'empruntoit le destin, Puisque votre vertu qui servit sa colère Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père. 1850 Ainsi j'espère encor que demain, par son choix, Le ciel épargnera le plus grand de nos rois. L'intérêt des Thébains et de votre famille Tournera son courroux sur l'orgueil d'une fille Qui n'a rien que l'État doive considérer, 1855 Et qui contre son roi n'a fait que murmurer.
ŒDIPE.
Vous voulez que le ciel, pour montrer à la terre Qu'on peut innocemment mériter le tonnerre, Me laisse de sa haine étaler en ces lieux L'exemple le plus noir et le plus odieux! 1860 Non, non: vous le verrez demain au sacrifice Par le choix que j'attends couvrir son injustice, Et par la peine due à son propre forfait, Désavouer ma main de tout ce qu'elle a fait.
SCÈNE VI.
ŒDIPE, THÉSÉE, DIRCÉ, IPHICRATE.
ŒDIPE.
Est-ce encor votre bras qui doit venger son père? 1865 Son amant en a-t-il plus de droit que son frère, Prince?
THÉSÉE.
Je vous en plains, et ne puis concevoir, Seigneur....
ŒDIPE.
La vérité ne se fait que trop voir. Mais nous pourrons demain être tous deux à plaindre, Si le ciel fait le choix qu'il nous faut tous deux craindre. S'il me choisit, ma sœur, donnez-lui votre foi: Je vous en prie en frère, et vous l'ordonne en roi. Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme L'empire que lui fit une si belle flamme, Prenez soin d'apaiser les discords de mes fils, 1875 Qui par les nœuds du sang vous deviendront unis. Vous voyez où des Dieux nous a réduits la haine. Adieu: laissez-moi seul en consoler la Reine; Et ne m'enviez pas un secret entretien, Pour affermir son cœur sur l'exemple du mien. 1880
SCÈNE VII.
THÉSÉE, DIRCÉ.
DIRCÉ.
Parmi de tels malheurs que sa constance est rare! Il ne s'emporte point contre un sort si barbare; La surprenante horreur de cet accablement Ne coûte à sa grande âme aucun égarement; Et sa haute vertu, toujours inébranlable, 1885 Le soutient au-dessus de tout ce qui l'accable.
THÉSÉE.
Souvent, avant le coup qui doit nous accabler, La nuit qui l'enveloppe a de quoi nous troubler: L'obscur pressentiment d'une injuste disgrâce Combat avec effroi sa confuse menace; 1890 Mais quand ce coup tombé vient d'épuiser le sort Jusqu'à n'en pouvoir craindre un plus barbare effort, Ce trouble se dissipe, et cette âme innocente, Qui brave impunément la fortune impuissante, Regarde avec dédain ce qu'elle a combattu, 1895 Et se rend toute entière à toute sa vertu.
SCÈNE VIII.
THÉSÉE, DIRCÉ, NÉRINE.
NÉRINE.
Madame....
DIRCÉ.
Que veux-tu, Nérine?
NÉRINE.
Hélas! la Reine....
DIRCÉ.
Que fait-elle?
NÉRINE.
Elle est morte; et l'excès de sa peine, Par un prompt désespoir....
DIRCÉ.
Jusques où portez-vous, Impitoyables Dieux, votre injuste courroux! 1900
THÉSÉE.
Quoi? même aux yeux du Roi son désespoir la tue? Ce monarque n'a pu....
NÉRINE.
Le Roi ne l'a point vue, Et quant à son trépas, ses pressantes douleurs L'ont cru devoir sur l'heure à de si grands malheurs. Phorbas l'a commencé, sa main a fait le reste. 1905
DIRCÉ.
Quoi? Phorbas....
NÉRINE.
Oui, Phorbas, par son récit funeste, Et par son propre exemple, a su l'assassiner. Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner; Il s'est jeté d'abord aux genoux de la Reine, Où, détestant l'effet de sa prudence vaine: 1910 «Si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux, Et voir le Roi son père expirer sous ses coups, A-t-il dit, la pitié qui me fit le ministre De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre, Fait place au désespoir d'avoir si mal servi, 1915 Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi. L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme Recevra de ma main sa première victime: J'en dois le sacrifice à l'innocente erreur Qui vous rend l'un pour l'autre un objet plein d'horreur.» Cet arrêt qu'à nos yeux lui-même il se prononce Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce[285]. La Reine, à ce malheur si peu prémidité, Semble le recevoir avec stupidité. L'excès de sa douleur la fait croire insensible; 1925 Rien n'échappe au dehors qui la rende visible; Et tous ses sentiments, enfermés dans son cœur, Ramassent en secret leur dernière vigueur. Nous autres cependant, autour d'elle rangées, Stupides ainsi qu'elle, ainsi qu'elle affligées, 1930 Nous n'osons rien permettre à nos fiers déplaisirs, Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs. Mais enfin tout à coup, sans changer de visage, Du mort qu'elle contemple elle imite la rage, Se saisit du poignard, et de sa propre main 1935 A nos yeux comme lui s'en traverse le sein[286]. On diroit que du ciel l'implacable colère Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire. Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots: «Allez dire à Dircé qu'elle vive en repos, 1940 Que de ces lieux maudits en hâte elle s'exile; Athènes a pour elle un glorieux asile, Si toutefois Thésée est assez généreux Pour n'avoir point d'horreur d'un sang si malheureux.»
THÉSÉE.
Ah! ce doute m'outrage; et si jamais vos charmes....
DIRCÉ.
Seigneur, il n'est saison que de verser des larmes. La Reine, en expirant, a donc pris soin de moi! Mais tu ne me dis point ce qu'elle a dit du Roi?
NÉRINE.
Son âme en s'envolant, jalouse de sa gloire, Craignoit d'en emporter la honteuse mémoire; 1950 Et n'osant le nommer son fils ni son époux, Sa dernière tendresse a toute été pour vous.
DIRCÉ.
Et je puis vivre encore après l'avoir perdue!
SCÈNE IX.
THÉSÉE, DIRCÉ, CLÉANTE, DYMAS, NÉRINE.
(Cléante sort d'un côté et Dymas de l'autre, environ quatre vers après Cléante).
CLÉANTE.
La santé dans ces murs tout d'un coup répandue Fait crier au miracle et bénir hautement 1955 La bonté de nos dieux d'un si prompt changement. Tous ces mourants, Madame, à qui déjà la peste Ne laissoit qu'un soupir, qu'un seul moment de reste, En cet heureux moment rappelés des abois, Rendent grâces au ciel d'une commune voix; 1960 Et l'on ne comprend point quel remède il applique A rétablir sitôt l'allégresse publique.
DIRCÉ.
Que m'importe qu'il montre un visage plus doux, Quand il fait des malheurs qui ne sont que pour nous? Avez-vous vu le Roi, Dymas?
DYMAS.
Hélas, Princesse! 1965 On ne doit qu'à son sang la publique allégresse. Ce n'est plus que pour lui qu'il faut verser des pleurs: Ses crimes inconnus avoient fait nos malheurs; Et sa vertu souillée à peine s'est punie, Qu'aussitôt de ces lieux la peste s'est bannie. 1970
THÉSÉE.
L'effort de son courage a su nous éblouir: D'un si grand désespoir il cherchoit à jouir, Et de sa fermeté n'empruntoit les miracles Que pour mieux éviter tout sorte[287] d'obstacles.
DIRCÉ.
Il s'est rendu par là maître de tout son sort. 1975 Mais achève, Dymas, le récit de sa mort; Achève d'accabler une âme désolée.
DYMAS.
Il n'est point mort, Madame; et la sienne, ébranlée Par les confus remords d'un innocent forfait, Attend l'ordre des Dieux pour sortir tout à fait. 1980
DIRCÉ.
Que nous disois-tu donc?
DYMAS.
Ce que j'ose encor dire, Qu'il vit et ne vit plus, qu'il est mort et respire; Et que son sort douteux, qui seul reste à pleurer, Des morts et des vivants semble le séparer[288]. J'étois auprès de lui sans aucunes alarmes[289]; 1985 Son cœur sembloit calmé, je le voyois sans armes, Quand soudain, attachant ses deux mains sur ses yeux[290]: «Prévenons, a-t-il dit, l'injustice des Dieux; Commençons à mourir avant qu'ils nous l'ordonnent; Qu'ainsi que mes forfaits mes supplices étonnent. 1990 Ne voyons plus le ciel après sa cruauté: Pour nous venger de lui dédaignons sa clarté; Refusons-lui nos yeux, et gardons quelque vie Qui montre encore à tous quelle est sa tyrannie.» Là, ses yeux arrachés par ses barbares mains 1995 Font distiller un sang qui rend l'âme aux Thébains. Ce sang si précieux touche à peine la terre, Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre; Et trois mourants guéris au milieu du palais De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix. 2000 Cléante vous a dit que par toute la ville....
THÉSÉE.
Cessons de nous gêner d'une crainte inutile. A force de malheurs le ciel fait assez voir Que le sang de Laïus a rempli son devoir: Son ombre est satisfaite; et ce malheureux crime 2005 Ne laisse plus douter du choix de sa victime.
DIRCÉ.
Un autre ordre demain peut nous être donné. Allons voir cependant ce prince infortuné, Pleurer auprès de lui notre destin funeste, Et remettons aux Dieux à disposer du reste. 2010
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[275] Voyez plus haut, vers 261, p. 145.
[276] Voltaire a fait de la fin de cette scène la scène II, ayant pour personnages ŒDIPE, DYMAS, UN PAGE.
[277] Voyez l'Œdipe roi de Sophocle, vers 912 et suivants, et l'Œdipe de Sénèque, acte IV, vers 784 et suivants.
[278] Voyez ci-dessus, p. 179, vers 1059.
[279] Var. S'il n'avoit ordonné dans son dernier moment. (1659)
[280] Voyez la pièce de Sophocle, vers 1107 et suivants; et celle de Sénèque, acte IV, vers 845 et suivants.
[281] Var. Que son crime par moi devenant manifeste.... (1659)
[282] L'édition de 1692 porte, mais par erreur sans aucun doute: «à moi-même il se cache.»
[283] Toutes les anciennes éditions, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et celle de Voltaire (1764), portent fait, sans accord.
[284] Voyez plus haut, acte II, scène III, vers 643 et suivants, p. 161.
[285] Voltaire s'est rappelé ces vers; il a dit dans le Xe chant de la Henriade:
Ce discours insensé que sa rage prononce Est suivi d'un poignard qu'en son cœur elle enfonce.
[286] Voyez l'Œdipe de Sénèque, acte V, vers 1040 et 1041. Dans la tragédie de Sophocle le genre de mort est différent: Jocaste s'étrangle de sa propre main: voyez vers 1252 et suivants.
[287] Les éditions de 1663 et de 1664 portent seules toutes sortes, au pluriel.
[288] Voyez ci-dessus, p. 144, note 236.
[289] Voyez dans l'Œdipe roi de Sophocle les vers 1257 et suivants, et dans l'Œdipe de Sénèque le récit qui commence le Ve acte, vers 915 et suivants.
[290] .... Gemuit, et dirum fremens, Manus in ora torsit. (Sénèque, Œdipe, acte V, vers 961 et 962.)
LA TOISON D'OR TRAGÉDIE 1660
NOTICE.
Dans son chapitre intitulé Extravagants, visionnaires, fantasques, bizarres, etc., Tallemant parle en ces termes d'Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, baron de Neufbourg: Il «....a épousé.... une des deux héritières de Neufbourg en Normandie, où il demeure; c'est un original. Il se fait courre par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques; il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu'il faut pour le théâtre et pour les siéges et les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille; elle s'appelle les Amours de Médée; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants. Hors cela, il est assez économe[291].» M. Paulin Paris dit dans son commentaire que ceci a été écrit vers 1659. C'est sans doute après le 1er décembre, car à cette date l'affaire n'était pas encore rompue, et Thomas Corneille écrivait à l'abbé de Pure: «M. de Sourdeac fait toujours travailler à la machine, et j'espère qu'elle paroîtra à Paris sur la fin de janvier.» Du reste, les difficultés qui survinrent furent bientôt levées: Corneille et M. de Sourdeac tombèrent d'accord, et la pièce fut représentée avec beaucoup d'éclat. «On se souviendra longtemps, dit le rédacteur du Mercure galant[292], de la magnificence avec laquelle ce marquis donna une grande fête dans son château de Neubourg, en réjouissance de l'heureux mariage de Sa Majesté, et de la paix qu'il lui avoit plu donner à ses peuples. La tragédie de la Toison d'or, mêlée de musique et de superbes spectacles, fut faite exprès pour cela. Il fit venir au Neubourg les comédiens du Marais, qui l'y représentèrent plusieurs fois, en présence de plus de soixante des plus considérables personnes de la province, qui furent logées dans le château, et régalées pendant plus de huit jours, avec toute la propreté et toute l'abondance imaginable[293]. Cela se fit au commencement de l'hiver de l'année 1660[294], et ensuite M. le marquis de Sourdeac donna aux comédiens toutes les machines et toutes les décorations qui avoient servi à ce grand spectacle, qui attira tout Paris, chacun y ayant couru longtemps en foule[295].»
Il fallut beaucoup de temps aux acteurs du Marais pour transporter dans leur théâtre les décorations que leur avait données le marquis. Dans la Muse historique du 1er janvier 1661, Loret nous tient au courant de ces travaux préparatoires:
Les comédiens du Marais Font un inconcevable apprêt, Pour jouer, comme une merveille, Le Jason de Monsieur Corneille.
Dans le numéro du 19 février suivant, le même journaliste fait ainsi le compte rendu de la première représentation, qui avait eu lieu quelques jours auparavant:
La conquête de la Toison Que fit jadis défunt Jason, Pièce infiniment excellente, Enfin, dit-on, se représente Au Jeu de paume du Marais, Avec de grandissimes frais. Cette pièce du grand Corneille, Propre pour l'œil et pour l'oreille. Est maintenant en vérité La merveille de la Cité, Par ses scènes toutes divines, Par ses surprenantes machines, Par ses concerts délicieux, Par le brillant aspect des Dieux, Par des incidents mémorables, Par cent ornements admirables, Dont Sourdiac (sic), marquis normand, Pour rendre le tout plus charmant, Et montrer sa magnificence, A fait l'excessive dépense, Et si splendide, sur ma foi, Qu'on diroit qu'elle vient d'un roi. J'apprends que ce rare spectacle Fait à plusieurs crier miracle, Et je crois qu'au sortir de là On ne plaindra point pour cela Pistole ni demi-pistole, Je vous en donne ma parole. O Corneille, charmant auteur. Du Parnasse excellent docteur, Illustre enfant de Normandie, N'ayant pas vu ta comédie, Qui portera ton nom bien haut, Je n'en parle pas comme il faut: C'est de quoi notre simple muse Te demande humblement excuse. J'espère bien dans peu de jours, Suivant le général concours, Aller admirer ton ouvrage; Mais point du tout je ne m'engage A rendre ton los immortel, Car c'est toi qui l'as rendu tel.
Cet enthousiasme de Loret ne se dément pas, et il a soin de mentionner chaque reprise de l'ouvrage d'une manière si étendue, que tout en transcrivant ici ceux de ses vers qui renferment d'utiles renseignements, nous supprimerons les louanges banales qu'il donne à Corneille. Le 3 décembre 1661, il écrit:
Dans l'hôtel des Marais du Temple Ce sujet presque sans exemple, Intitulé la Toison d'or, Maintenant se rejoue encor. . . . . . . . . . . . . . . . . Et qui veut voir un beau spectacle Et passer le temps à miracle, Il ne faut qu'aller là tout droit; Les affiches marquent l'endroit, L'heure, le prix, et la journée, Et c'est toujours l'après-dînée.
Loret n'a garde d'oublier de nous faire, dans son numéro du 14 janvier 1662, le récit de la représentation du 12, à laquelle la cour assistait; et cette fois il insiste sur le plaisir qu'il avait à voir lui-même cette tragédie:
Jeudi la Majesté Royale Fit voir aux reines pour régale La Conquête de la Toison, Pièce admirée avec raison, Tant pour la beauté de l'ouvrage, Que par le superbe étalage De cent spectacles précieux Qui sont les délices des yeux. Cette comédie excellente, Qu'à merveilles on représente, Plut fort par ses diversités A toutes les trois Majestés; Et des vers de Monsieur Corneille, Sur cette scène sans pareille, Les courtisans plus délicats Firent un indicible cas. Pour moi je ne puis qu'en liesse Voir cette incomparable pièce: J'en ai, pour plaire à mon desir, Goûté bien des fois le plaisir. Je suis pourtant toujours avide De voir cet appareil splendide Qui peut les sens extasier: Je n'en saurois rassasier; Et quoiqu'au jeu dame Fortune Ait tari mon fonds de pécune, Certes je prétends bien encor Retourner à la Toison d'or, Dont presque je suis idolâtre, Et la voir de l'amphithéâtre.
La Gazette[296], qui, à cause de la présence du Roi, parle de cette représentation, fait remarquer que Leurs Majestés étaient «accompagnées d'une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qui ne fut jamais si éclatante, ni si pompeuse, notamment depuis que l'on y voit ce beau nombre de chevaliers du Saint-Esprit, que Sa Majesté fit naguère[297].»
Le 18 février la pièce se jouait encore, car Loret, toujours passionné pour cet ouvrage, s'accusant dans son numéro de ce jour de rester trop enfermé dans son cabinet, s'écrie:
N'aurois-je pas plutôt raison D'aller à droit, d'aller à gauche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour voir l'illustre Toison d'or[298]?
«En 1664, dit le Dictionnaire portatif des théâtres, on la remit au théâtre avec la même réussite. Le 9 juillet 1683, on la reprit avec un prologue de la Chapelle, et il y avoit tout lieu de croire qu'elle auroit encore un grand succès; mais à peine achevoit-on le prologue à la dixième représentation, que les comédiens interrompirent le spectacle, étant informés que la Reine venoit de mourir, et ils firent rendre l'argent à la porte.»
Ce prologue de la Chapelle est imprimé dans un volume intitulé: La Toison d'or, tragédie en machines de M. de Corneille l'aisné (Paris, V. Adam, 1683, in-4º). Ce volume, inscrit sous le no 1646 dans le Catalogue de M. Giraud, et décrit par M. Brunet[299], renferme la description des décorations entreprises sous la conduite du sieur Dufort, qui, l'année précédente, avait exécuté celles d'Andromède lors de la reprise de cet ouvrage[300]. La dépense considérable qu'occasionnent les pièces de ce genre empêcha la Toison d'or, de reparaître sur le théâtre[301].
Le 27 janvier 1661, Augustin Courbé obtint un privilége qui lui permettait «de faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de l'obéissance de Sa Majesté, une tragédie, composée par Pierre Corneille, intitulée la Conqueste de la Toison d'or, avec les Desseins de ladite pièce.» C'est dans ces Desseins, publiés avant la pièce, que ce privilége parut pour la première fois. Ils ne sont autre chose qu'une sorte de programme semblable à celui d'Andromède[302], et qui, de même que ce dernier, n'avait été réuni, dans aucune des éditions antérieures à la nôtre, aux Œuvres de Corneille[303]. On tenait si fort à ce que ce programme fût prêt au moment où l'on représenterait la pièce au théâtre du Marais, que l'Achevé d'imprimer est du 31 janvier 1661, c'est-à-dire postérieur de quatre jours seulement à l'obtention du privilége. On y trouve, dans le prologue, un éloge de Mazarin, en onze vers, qui n'existe que là, et que Corneille a supprimé dès la première édition de la pièce[304]. Ce changement n'est assurément pas le seul que Corneille ait fait à ce prologue en le publiant; en effet, on y lit[305] un passage relatif au mariage du duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, qui n'a pu être composé qu'après la représentation.
La première édition de la tragédie forme un volume in-12 de 6 feuillets et 105 pages, intitulé: LA TOISON D'OR, TRAGEDIE, representée par la troupe royale du Marests, chez Mr le marquis de Sourdeac, en son chasteau du Neufbourg, pour réjouissance publique du Mariage du Roy, et de la Paix auec l'Espagne, et en suite sur le Theatre Royal du Marests. Imprimée à Rouen, et se vend à Paris chez Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LXI. Auec priuilege du Roy.
Le privilége est le même que dans les Desseins; l'Achevé d'imprimer est du 10 de mai 1661.
[291] Historiettes, tome VII, p. 370.
[292] Mai 1695, p. 222.
[293] L'Histoire du théâtre de l'Académie royale de musique en France, attribuée à Travenot et publiée à Paris en 1753, paraît exagérer un peu les libéralités de M. de Sourdeac: «Outre ceux qui étoient nécessaires à l'exécution de ce dessein, qui furent entretenus plus de deux mois à Neubourg à ses dépens, il logea et traita plus de cinq cents gentilshommes de la province, pendant plusieurs représentations que la troupe royale du Marais donna de cette pièce.» (P. 24.) M. Philippe de Chennevières a fait de ces représentations une relation détaillée, où la fiction se mêle fort agréablement à la réalité, dans une intéressante nouvelle intitulée Melle Guéru, qui a paru d'abord dans les Historiettes baguenaudières, par un Normand, 1845, in-8º, et a ensuite été réimprimée dans la Revue de Rouen, sous ce titre: La foire de Guibray au XVIIe siècle et la première représentation de la Toison d'or de Corneille au château du Neubourg en 1660.
[294] Au mois de novembre, selon les frères Parfait. (Histoire du Théâtre françois, tome IX, p. 34.)
[295] «Un châssis sculpté, doré, dernier vestige de l'essai fait à Neubourg, existait encore il y a peu de temps dans ce noble manoir.» (Castil-Blaze, l'Académie impériale de musique, 1855, in-8º, tome I, p. 17.)
[296] Année 1662, no 6, 14 janvier.
[297] Cette promotion avait été faite, dit l'État de la France, «avec les plus belles cérémonies qui se soient vues pour ce sujet.» On en trouve la description détaillée dans un numéro extraordinaire de la Gazette, daté du 6 janvier 1662, et intitulé: Les cérémonies faites à la réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, le dernier jour de l'année 1661 et les deux suivants, en l'église du grand couvent des Augustins.
[298] Les décorations de la Toison d'or étaient, de l'avis de tous les contemporains, les plus belles qu'on eût encore vues. Chapuzeau dit en parlant des Italiens: «Nous leur sommes redevables de la belle invention des machines et de ces vols hardis qui attirent en foule tout le monde à un spectacle si magnifique. Celles qui ont fait le plus de bruit en France furent les pompeuses machines de la Toison d'or, dont un grand seigneur d'une des premières maisons du royaume, plein d'esprit et de générosité, fit seul la belle dépense, pour en régaler dans son château toute la noblesse de la province. Depuis il a bien voulu en gratifier la troupe du Marais, où le Roi suivi de toute la Cour vint voir cette merveilleuse pièce. Tout Paris lui a donné ses admirations, et ce grand opéra, qui n'est dû qu'à l'esprit et à la magnificence du seigneur dont j'ai parlé, a servi de modèle pour d'autres qui l'ont suivi.» (Le Théâtre françois, p. 52.)
[299] Manuel du libraire, tome II, col. 285.
[300] Voyez tome V, p. 257.
[301] Voyez l'Histoire du Théâtre françois par les frères Parfait, tome IX, p. 40.
[302] Voyez tome V, p. 258 et suivantes. Nous avons vu le mot Dessein, au singulier dans le titre du programme d'Andromède; dans celui de la Toison d'or, il est au pluriel.
[303] Voyez ci-après, p. 230, et suivantes.--Pour la description bibliographique des Desseins, voyez ci-après, p. 230, note 306.
[304] Voyez ci-après, p. 232.
[305] Voyez p. 264, vers 221-232, et la note 375.
DESSEINS DE LA TOISON D'OR, TRAGÉDIE.
REPRESENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE DU MARAIS, CHEZ MR LE MARQUIS DE SOURDEAC, EN SON CHATEAU DE NEUFBOURG, POUR RÉJOUISSANCE PUBLIQUE DU MARIAGE DU ROI ET DE LA PAIX AVEC L'ESPAGNE, ET ENSUITE SUR LE THÉATRE ROYAL DU MARAIS[306].
[306] Le volume dont nous venons de reproduire le titre dans ces huit lignes se compose de 26 pages et 1 feuillet; il est de format in-4º et porte à l'adresse: «Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé, au Palais, en la gallerie des Merciers, à la Palme, et Guillaume de Luyne, libraire iuré, dans la mesme gallerie, à la iustice. M.DC.LXI, auec priuilege du Roy.» Nous avons donné dans la Notice (p. 228 et 229) la date du privilége et de l'Achevé d'imprimer. Le seul exemplaire connu de ce volume est à la Bibliothèque nationale, dans la Poésie, sous le no Y 5969/A--En tête des Desseins se trouve l'Argument, puis, au commencement du prologue et de chacun des actes, la description des décorations, et enfin, à leur place dans l'analyse, les morceaux de chant. Nous n'avons pas cru devoir imprimer ici les parties de l'ouvrage qui auraient fait double emploi dans notre édition, et nous avons procédé comme pour le dessein de la tragédie d'Andromède. Voyez tome V, p. 238, note 2.
PROLOGUE.
....La France y paroît la première, suivie de la Victoire, qui s'en est rendue inséparable depuis quelques années[307]. Elle se plaint toutefois à cette déesse de ce que ses faveurs l'accablent, par la licence que se donnent les soldats victorieux, qui se croient tout permis ensuite des avantages qu'ils lui font remporter aux dépens ou au péril de leur sang. La Victoire, convaincue de la justice de ses plaintes par les ruines qui sont devant ses yeux, n'ose s'offenser des vœux qu'elle fait pour la paix; mais elle lui donne à craindre la colère de Mars, dont les ordres l'ont comme attachée à ses côtés depuis tant de temps, et lui montre ce dieu au haut du ciel, où il se fait voir en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile.
C'est en cet état qu'il descend à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant, et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il étoit parti. Ce mouvement extraordinaire, et qui n'a point été vu jusqu'ici sur nos théâtres[308], plaira sans doute aux curieux, qui se souviendront que toutes les machines qu'ils y ont vu faire sortir des dieux du fond du ciel, ne les y ont jamais reportés, mais ont été remontées en haut par un mouvement qu'on peut nommer perpendiculaire, au lieu que celle-ci fait faire un triangle parfait à Mars, en descendant, traversant le théâtre, et remontant au lieu même dont on l'a vu partir.
Avant que de remonter, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes[309]....
Après qu'il est disparu, la Paix, bien que prisonnière, console la France sur les menaces qu'il lui a faites, et voici ce qu'elle lui en dit:
En vain à tes soupirs il est inexorable[310].... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quelques autres efforts que pour rompre mes chaînes L'univers ait vu faire aux plus puissantes mains, Le succès va montrer qu'après toutes leurs peines, Des Astres irrités les aspects inhumains Vouloient pour s'adoucir la pourpre des Romains, Et ce que leur courroux à tant d'efforts enlève, Ton fameux cardinal l'achève. Vois cette âme intrépide, à qui tu dois l'honneur D'avoir eu la Victoire en tous lieux pour compagne, Avec le grand Démon d'Espagne, De l'un et l'autre État concerter le bonheur. Ce dieu même qu'attend ma longue impatience[311]....
Comme elle achève de parler, l'Hyménée se présente, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche un bouclier, sur lequel est le portrait de la Reine. A la vue de ce portrait, la Discorde et l'Envie trébuchent dans les enfers, et les chaînes qui tenoient la Paix prisonnière lui tombent des mains. Se voyant libre, elle prie ce dieu d'achever ses grâces, et de la faire descendre en terre, où les peuples la souhaitent avec tant de passion. L'Hyménée commande aux Amours, ses ministres, de prêter leurs ailes à l'un et à l'autre pour exécuter ce dessein; et soudain quatre Amours viennent à eux, qui les apportent en terre, et revolent aussitôt au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis en se séparant deux à deux par un mouvement oblique, et se retirant au même lieu d'où ils sont descendus.
Un chœur de musique chante ces vers tandis qu'ils descendent:
Descends, Hymen, et ramène sur terre[312]....
Après qu'on a cessé de chanter, la France fait ses conjouissances à la Paix, qui l'exhorte à n'être pas ingrate vers cette grande princesse, dont les regards favorables sont cause de sa liberté et du bonheur qu'elle en attend. Elle l'invite à lui préparer pour reconnoissance quelques spectacles pompeux par un effort extraordinaire de ce grand art où elle a de si belles lumières. La France s'en excuse d'abord sur son impuissance, qui ne permet pas des spectacles de cette nature au milieu de tant de ruines. Mais cet obstacle est levé tout à l'heure par l'Hyménée, qui présentant le portrait de la Reine aux deux côtés du théâtre, en fait changer les débris en un jardin aussi magnifique que surprenant, qui sert de décoration au premier acte.
[307] Cette phrase vient après les mots: «par une ville qui n'en est pas mieux traitée;» voyez ci-après, p. 254.
[308] Voyez ci-dessus, p. 227, note 298.
[309] Voyez p. 258.
[310] Voyez p. 258.--Quant aux onze vers qui suivent, ils ne se trouvent que dans les Desseins: voyez ci-dessus, p, 229.
[311] Voyez p. 260.
[312] Voyez p. 261.
ACTE PREMIER.
....[313]Chalciope et Médée sa sœur y paroissent les premières, et s'entretiennent de la défaite de Persès et des Scythes par le secours des Argonautes; de là tombant sur les devoirs que Jason rend à Médée, et la complaisance qu'elle a pour lui, Chalciope l'avertit qu'il se prépare au retour sitôt qu'il aura obtenu du Roi une grâce qu'il lui veut demander; sur quoi elle lui avoue que cette grâce n'est autre qu'elle-même, et l'aveu du Roi pour son mariage.
Le Roi vient avec le Prince Absyrte son fils, et après avoir exagéré l'importance du service qu'il a reçu de Jason et de ses compagnons, et le besoin qu'il a de leur valeur pour conserver la Toison d'or, dont dépend le destin de son État, il demande à Médée si elle n'a point quelques charmes assez forts pour les arrêter en son royaume. Absyrte, sans donner le temps à sa sœur de répondre, lui propose le mariage de cette princesse avec Jason comme un moyen infaillible de l'empêcher de partir. Le Roi l'approuve, et comme Jason se présente suivi de Zéthès, Calaïs, Orphée, et beaucoup d'autres, le Roi l'ayant enhardi à lui demander une récompense de ses services, dans la croyance qu'il lui demanderoit Médée, dont Absyrte lui avoit dit qu'il étoit amoureux, et s'étant engagé par serment à ne lui refuser rien, il demeure fort surpris, et cette princesse fort confuse, lorsque contre l'attente de l'un et de l'autre, Jason lui demande la Toison d'or. Il fait ses efforts pour lui faire changer de dessein, et n'être pas l'auteur de sa ruine, après l'avoir si bien secouru. Jason ne veut pas que ce qu'en a dit l'ombre de Phryxus mérite aucune foi, et presse si bien le Roi de lui tenir parole et ne violer pas son serment, qu'il le réduit à se retirer en colère, après lui avoir dit qu'il ne peut que lui permettre de se saisir lui-même de la Toison, s'il peut triompher des monstres qui la gardent, et donne ordre à Médée de lui apprendre quels sont les périls où il s'engage.
Médée tâche à lui faire peur des taureaux qu'il lui faut dompter, des gensdarmes qu'il lui faut défaire, et du dragon qu'il lui faut vaincre, et le quitte après lui avoir protesté qu'elle va redoubler leur fureur par la force de ses charmes.
Jason et ses compagnons, confus de voir les difficultés ou plutôt l'impossibilité de réussir en leur dessein, voient descendre Iris sur un arc-en-ciel. Cette vue leur donne espérance que Junon, dont cette nymphe est messagère, ne leur refusera pas son secours dans de si grands périls. Orphée l'en conjure au nom de tous par cet hymne qu'il chante:
Femme et sœur du maître des Dieux[314]....
Iris les assure ensuite que le secours de Junon et de Pallas ne leur manquera point, et qu'elles vont toutes deux leur confirmer ce qu'elle dit. Sur quoi on voit ces deux déesses chacune dans son char, dont l'un est tiré par des paons et l'autre par des hiboux. Toutes deux leur apprennent que le succès de leur entreprise dépend de l'amour de Médée pour Jason, et qu'ils n'en viendront jamais à bout si elle n'est de leur parti. Junon ajoute que pour l'y réduire elle va descendre en terre, et y prendre le visage et la forme de sa sœur Chalciope; et Pallas, qu'elle va les protéger au ciel contre les dieux du parti contraire; et soudain en même temps on voit Junon descendre, Pallas remonter, et Iris disparoître; et les Argonautes, ayant repris de nouvelles espérances sur ces promesses, se retirent pour aller sacrifier à l'Amour, de qui dépend toute leur fortune.
[313] Après les mots: «qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle;» voyez ci-après, p. 266.
[314] Voyez p. 280.
ACTE SECOND.
La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse en font la décoration. On voit tomber de gros torrents des rochers qui lui servent de rivages, et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est enfermée.
Junon, sous le visage et l'habit de Chalciope, tire Jason à part sur les bords de ce fleuve, et après lui avoir appris ce qu'elle a déjà gagné sur l'esprit de Médée à la faveur de ce déguisement, elle lui raconte qu'Hypsipyle, impatiente de le revoir, s'étoit mise sur la mer pour le suivre, et qu'y ayant fait naufrage, Neptune l'avoit reçue dans son palais, et la lui alloit renvoyer pour traverser ses amours avec Médée, et empêcher que son retour en Thessalie, après la conquête de la Toison, ne devînt funeste pour Pélie, son fils. Elle l'exhorte à ne point perdre de temps et à faire tous ses efforts à regagner tout à fait Médée, et emporter la Toison avant l'arrivée de cette amante.
Médée entre, sous prétexte de chercher sa sœur; et quelque ressentiment dont elle soit animée contre Jason, ce prince adroit agit si bien avec l'aide de Junon, qu'il l'adoucit; mais comme elle est prête à se rendre, Absyrte son frère interrompt leurs discours, pour leur faire part du ravissement que lui a donné ce qu'il a vu s'avancer vers eux sur le Phase; et en même temps on voit sortir de ce fleuve le dieu Glauque, avec deux tritons et deux sirènes, qui chantent ces paroles, cependant qu'une grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de cette même rivière.
Voici donc ce que chantent les sirènes:
Telle Vénus sortit du sein de l'onde[315]....
Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône. Sa première vue frappe le cœur d'Absyrte, et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle, et à Jason de rallumer ses feux pour cette reine de Lemnos, que Neptune lui renvoie comme le seul objet qui soit digne de son amour. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé. Absyrte donne la main à Hypsipyle, pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve; le seul Jason demeure immobile, et pressé par elle de lui parler, il lui avoue qu'il n'a plus d'yeux que pour Médée. Cette princesse ne laisse pas d'en prendre jalousie, et par une nouvelle colère, elle le quitte, comme un volage qui ne mérite pas qu'elle en fasse état. Jason la suit par le conseil de Junon, qui les va rejoindre un moment après, et Absyrte, demeuré seul avec Hypsipyle, lui fait ses premières offres de service, et tâche de lui faire concevoir la grandeur d'un amour qui vient de naître. Elle se défend sur la préoccupation de son cœur pour cet inconstant dont elle se voit abandonnée, et prie ce prince de la conduire au Roi pour lui en faire ses plaintes. Il veut l'en dissuader; mais enfin il obéit, et tous deux ensemble le vont trouver dans son palais.
[315] Voyez p. 293.
ACTE TROISIÈME.
....[316] Le Roi entre le premier, suivi de Jason, qui vient de lui demander Médée en mariage, et la Toison pour dot. Ce monarque irrité le renvoie à la reine Hypsipyle, et lui commande d'écouter les plaintes qu'elle lui veut faire de son infidélité.
Hypsipyle, que le Roi laisse avec Jason, le réduit à lui avouer que toute la tendresse de son cœur est pour elle, et qu'il ne s'attache à Médée que par la considération du besoin qu'il en a pour emporter la Toison, sans laquelle ni lui ni aucun de ses compagnons ne peut retourner en Grèce qu'il n'y perde la tête. Médée interrompt leur discours; et sitôt que Jason la voit, il se retire tout confus de ce qu'il vient de dire, et saisi d'une juste appréhension qu'elle ne l'aye écouté.
Ces deux rivales, jalouses l'une de l'autre, commencent un entretien piquant qui se termine en querelle, que Médée fait éclater par un changement de ce palais doré en un palais d'horreur, où tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature sert de Termes[317]....
Quatre[318] monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle. Cette reine, demeurée seule parmi tant d'objets épouvantables, et pleine du désespoir où la jette l'infidèle politique de Jason, s'offre à mourir, et presse ces monstres de la dévorer; puis tout à coup se remettant en l'esprit que ce seroit se sacrifier à sa rivale, elle leur crie qu'ils n'avancent pas. Cette défense qu'elle leur fait est répétée par une voix cachée qui chante ces paroles:
Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne[319]....
Les monstres s'arrêtent en même temps, et comme Hypsipyle ne sait à qui attribuer une protection si surprenante, la même voix ajoute:
C'est l'Amour qui fait ce miracle[320]....
Soudain une nuée descend en terre, et s'y séparant en deux ou trois, qui se perdent en divers endroits du théâtre, elle y laisse le prince Absyrte, qui en étoit enveloppé. Ce prince amoureux commande à ces monstres de disparoître, ce qu'ils font aussitôt, les uns en s'envolant, et les autres en fondant sous terre. Après quoi, il donne la main à cette reine effrayée, pour sortir d'un lieu si dangereux pour elle.
[316] Après les mots: «qui a paru au premier acte;» voyez ci-après, p. 299.
[317] Voyez ci-après, p. 299 et 300.
[318] Après les mots: «que fait la perspective;» voyez ci-après, p. 300.
[319] Voyez 313.
[320] Ibidem.
ACTE QUATRIÈME.
....[321]Médée y paroît seule, dans une profonde rêverie; Absyrte l'aborde, à qui elle demande compte du succès de leur artifice, et fait par là connoître aux spectateurs que toute cette épouvante du troisième acte n'étoit qu'un jeu concerté entre eux, afin qu'Hypsipyle, croyant être obligée de la vie à ce prince, reçût plus favorablement son amour, et ne disputât plus le cœur de Jason à cette princesse. Cet amant lui apprend que son secours inespéré n'a produit en cette reine que des sentiments de reconnoissance, qui ne vont point jusqu'à l'amour, et lui demande un charme assez fort pour emporter son cœur tout à fait. Médée lui avoue que le pouvoir de son art ne s'étend point jusque-là, et après lui avoir promis de le servir, elle le congédie en le priant de lui envoyer sa sœur Chalciope.
Attendant qu'elle vienne, elle s'entretient sur le péril où l'expose l'amour d'un volage, qui pourra ne lui être pas plus fidèle qu'à Hypsipyle. Chalciope, ou plutôt Junon sous son visage, vient l'entretenir, et lui exagère l'obligation qu'elle a à Jason de l'avoir si hautement préférée à Hypsipyle en sa présence même. Elle ajoute que ses dédains ne peuvent servir qu'à le réunir avec cette rivale, et se retire le voyant arriver. Médée lui fait des reproches de tout ce qu'il a dit d'obligeant à Hypsipyle, soit qu'elle l'eût entendu, soit qu'elle l'eût su par le moyen du charme. Jason lui répond qu'elle ne doit pas s'alarmer d'une civilité qu'il n'a pu refuser à la dignité d'une reine qu'il abandonne pour elle, et continue à lui demander la Toison, où sa gloire est attachée, avec le salut de tous ses compagnons. Médée lui réplique qu'elle veut bien prendre soin de sa gloire, et lui donne de quoi vaincre les taureaux et les gensdarmes, à la charge qu'il laissera combattre le dragon aux autres. Jason veut la grâce entière, et Médée le quitte en colère de ce qu'il exige tout d'elle, et ne veut rien laisser en son pouvoir.
Junon le rejoint, étonnée comme lui des menaces avec lesquelles Médée s'en est séparée. Elle se plaint de ce que l'Amour ne lui tient pas ce qu'il lui avoit promis en sa faveur, et lui apprend que les Dieux s'assemblent chez Jupiter pour résoudre le destin de cette journée. Sur quoi, le ciel de Vénus s'ouvre, qui fait voir le palais de cette déesse, où l'Amour paroît seul, et dit à Junon que pour lui tenir parole, il s'en va montrer à cette assemblée des Dieux qu'il est leur maître quand il lui plaît. Il finit en commandant à Jason d'obéir à Médée, et de lui laisser le soin du reste, et s'élance aussitôt en l'air, qu'il traverse, non pas d'un côté du théâtre à l'autre, mais d'un bout à l'autre. Les curieux qui voudront bien considérer ce vol le trouveront assez extraordinaire, et je ne me souviens point d'en avoir vu de cette manière[322]. Après que l'Amour a disparu, Jason reprend courage, et sort avec Junon, pour rejoindre Médée et rendre une soumission entière à ses volontés.
[321] Après les mots: «qu'on passe de la nuit au jour;» voyez ci-après, p. 315.
[322] Voyez ci-dessus, p. 231, et p. 227, note 298.
ACTE CINQUIÈME.
La forêt de Mars y fait voir la Toison sur un arbre qui en occupe le milieu. Le dragon ne s'y montre point encore, parce que le charme de Circé, qui l'en a fait gardien, le réserve pour s'opposer aux ravisseurs, et ne veut pas qu'il épouvante ceux qui ne sont amenés là que par la curiosité de voir cette précieuse dépouille. C'est ce qu'Absyrte apprend à Hypsipyle, et reçoit d'elle de nouvelles protestations de reconnoissance pour le service qu'il lui a rendu avec un aveu qu'elle ne peut se donner à lui que Jason ne se soit donné à un autre[323] et lui ait montré l'exemple d'un changement irrévocable. Le Roi les aborde, tout épouvanté de la victoire que ce héros vient de remporter sur les taureaux et les gensdarmes, et témoigne peu de confiance au dragon, qui reste seul à vaincre. Il attribue ces effets prodigieux à des charmes qu'Hypsipyle lui a prêtés, et qu'il croit plus savante en ce grand art que Médée, vu la manière toute miraculeuse dont elle a pris terre à Colchos. Cette reine rejette sur sa rivale ce qu'il lui impute, et presse Jason, qu'elle voit venir, d'en avouer la vérité. Jason, sans vouloir éclaircir cette matière, demande au Roi la permission d'achever, et s'avance vers la Toison pour la prendre. Médée paroît aussitôt sur le dragon volant, élevée en l'air à la hauteur d'un homme, et s'étant saisie de cette toison, elle présente le combat à ce héros, qui met bas les armes devant elle, et aime mieux renoncer à sa conquête que de lui déplaire. Après cette déférence, il se retire, et Zéthès et Calaïs, qui l'avoient suivi, entreprennent le combat en sa place, et s'élancent tout d'un temps dans les nuées, pour fondre de là sur le dragon. Médée les brave, et s'élève encore plus haut pour leur épargner la peine de descendre, cependant qu'Orphée les encourage par cet air qu'il chante:
Hâtez-vous, enfants de Borée[324]....
Cette chanson d'Orphée ne fait point paroître les Argonautes ailés, et Médée en prend occasion de le railler de ce que sa voix ne porte point jusqu'à eux, puisqu'elle ne les fait point descendre; mais ces héros se montrant sur la fin de sa raillerie, Orphée chante cet autre couplet tandis qu'ils combattent:
Combattez, race d'Orithye[325]....
L'art des machines n'a rien encore fait voir à la France de plus beau, ni de plus ingénieux que ce combat. Les deux héros ailés fondent sur le dragon, et se relevant aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, ils tournent face en même temps, pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent. Jusqu'ici nous n'avons point vu de vols sur nos théâtres qui n'ayent été tout à fait de bas en haut, ou de haut en bas, comme ceux d'Andromède; mais de descendre des nues au milieu de l'air et se relever aussitôt sans prendre terre, joignant ainsi les deux mouvements, et se retourner à la vue des spectateurs, pour recommencer dix fois la même descente, avec la même facilité que la première, je ne puis m'empêcher de dire qu'on n'a rien encore vu de si surprenant, ni qui soit exécuté avec tant de justesse[326].
Le combat se termine par la fuite des Argonautes et la retraite d'Orphée. Le Roi, ravi de voir que Médée l'a si bien servi, lui en fait ses remerciements, et l'invite à descendre pour l'embrasser. Cette princesse s'en excuse, sur ce qu'elle veut aller combattre et vaincre ces ambitieux jusque dans leur navire. Le Roi, voyant qu'elle continue à s'élever toujours plus haut avec la Toison qu'elle emporte, commence à la soupçonner de quelque perfidie, et elle lui avoue que les Dieux de Jason sont plus forts que les siens, et qu'elle le va rejoindre dans son vaisseau, où sa sœur Chalciope l'attend avec ses fils. Sitôt qu'elle est disparue, Junon se montre dans son chariot, et après avoir désabusé le Roi touchant Chalciope, dont elle a pris le visage pour mieux porter Médée à ce qu'elle vient de faire, elle remonte au ciel pour en obtenir l'aveu de Jupiter. Le Roi, au désespoir, implore le secours du Soleil son père, dont on voit s'ouvrir le palais lumineux, et ce dieu sortir dans son char tout brillant de lumière. Il s'élève en haut pour demander en faveur de son fils la protection de Jupiter, et un autre ciel s'ouvre au-dessus de lui, où paroît ce maître des Dieux sur son trône, et Junon à son côté. Ces trois théâtres qu'on voit tout d'une vue font un spectacle tout à fait agréable et majestueux[327].... C'est[328] en cet état que ce maître des Dieux répond à la prière que lui fait le Soleil, et lui dit que l'arrêt du Destin est irrévocable, et qu'Aæte, ayant perdu la Toison, doit perdre aussi son royaume; mais pour l'en consoler, il ordonne à Hypsipyle d'épouser Absyrte, et à ce roi d'aller passer ce temps fatal dans son île de Lemnos. Il ajoute qu'il doit sortir de Médée un Médus qui le rétablira en ses États, et fondera l'empire des Mèdes. Après cet oracle prononcé, le palais de Jupiter se referme, le Soleil va continuer sa course, et le Roi, Absyrte et Hypsipyle se retirent pour aller exécuter les ordres qu'ils ont reçus.
Voilà quelques légères idées de ce que l'on verra dans cette pièce, que je nommerois la plus belle des miennes, si la pompe des vers y répondoit à la dignité du spectacle. L'œil y découvrira des beautés que ma plume n'est pas capable d'exprimer, et la satisfaction qu'en remportera le spectateur l'obligera à m'accuser d'en avoir trop peu dit dans cet avant-goût que je lui donne.
[323] Voyez tome I, p. 228, note 3-a.
[324] Voyez p. 342.
[325] Voyez p. 242.
[326] Voyez ci-dessus, p. 231 et p. 241.
[327] Voyez p. 345.
[328] Après les mots: «de grandeur et de couleur naturelle;» voyez ci-après, p. 346.
EXAMEN[329].
L'antiquité n'a rien fait passer jusqu'à nous qui soit si généralement connu que le voyage des Argonautes; mais comme les historiens qui en ont voulu démêler la vérité d'avec la fable[330] qui l'enveloppe, ne s'accordent pas en tout, et que les poëtes qui l'ont embelli de leur fictions ne se sont pas assez accordés pour prendre[331] la même route, j'ai cru que pour en faciliter l'intelligence entière, il étoit à propos d'avertir le lecteur de quelques particularités[332] où je me suis attaché, qui peut-être ne sont pas connues de tout le monde. Elles sont pour la plupart tirées de Valérius Flaccus[333], qui en a fait un poëme épique en latin[334], et de qui, entre autres choses, j'ai emprunté la métamorphose de Junon en Chalciope.
Phryxus étoit fils d'Athamas, roi de Thèbes, et de Néphélé, qu'il répudia pour épouser Ino. Cette seconde femme persécuta si bien ce jeune prince, qu'il fut obligé de s'enfuir sur un mouton dont la laine étoit d'or, que sa mère lui donna après l'avoir reçu de Mercure. Il le sacrifia à Mars, sitôt qu'il fut abordé à Colchos[335], et lui en appendit la dépouille dans une forêt qui lui étoit consacrée. Aætes, fils du Soleil, et roi de cette province, lui donna pour femme Chalciope, sa fille aînée, dont il eut quatre fils, et mourut quelque temps après. Son ombre apparut ensuite à ce monarque, et lui révéla que le destin de son État dépendoit de cette toison; qu'en même temps qu'il la perdroit, il perdroit aussi son royaume; et qu'il étoit résolu dans le ciel que Médée, son autre fille, auroit un époux étranger. Cette prédiction fit deux effets. D'un côté, Aætes, pour conserver cette toison, qu'il voyoit si nécessaire à sa propre conservation, voulut en rendre la conquête impossible par le moyen des charmes de Circé sa sœur et de Médée sa fille. Ces deux savantes magiciennes firent en sorte qu'on ne pouvoit s'en rendre maître qu'après avoir dompté deux taureaux dont l'haleine étoit toute de feu, et leur avoir fait labourer le champ de Mars, où ensuite il falloit semer des dents de serpent, dont naissoient aussitôt autant de gensdarmes, qui tous ensemble attaquoient le téméraire qui se harsardoit à une si dangereuse entreprise; et pour dernier péril, il falloit combattre un dragon qui ne dormoit jamais, et qui étoit le plus fidèle et le plus redoutable gardien de ce trésor. D'autre côté, les rois voisins, jaloux de la grandeur d'Aætes, s'armèrent pour cette conquête, et entre autres Persès[336], son frère, roi de la Chersonèse Taurique, et fils du Soleil comme lui. Comme il s'appuya du secours des Scythes, Aætes emprunta celui de Styrus, roi d'Albanie, à qui il promit Médée, pour satisfaire à l'ordre qu'il croyoit en avoir reçu du ciel par cette ombre de Phryxus. Ils donnoient bataille, et la victoire penchoit du côté de Persès, lorsque Jason arriva suivi de ses Argonautes, dont la valeur la fit tourner du parti contraire; et en moins d'un mois, ces héros firent emporter tant d'avantages au roi de Colchos sur ses ennemis, qu'ils furent contraints de prendre la fuite et d'abandonner leur camp. C'est ici que commence la pièce; mais avant que d'en venir au détail, il faut dire un mot de Jason, et du dessein qui l'amenoit à Colchos.
Il étoit fils d'Æson, roi de Thessalie, sur qui Pélias, son frère, avoit usurpé ce royaume. Ce tyran[337] étoit fils de Neptune et de Tyro, fille de Salmonée, qui épousa ensuite Crétheus[338], père d'Æson, que je viens de nommer. Cette usurpation, lui donnant la défiance ordinaire à ceux de sa sorte, lui rendit suspect le courage de Jason, son neveu, et légitime hériter de ce royaume. Un oracle qu'il reçut le confirma dans ses soupçons, si bien que pour l'éloigner, ou plutôt pour le perdre, il lui commanda d'aller conquérir la Toison d'or, dans la croyance que ce prince y périroit, et le laisseroit, par sa mort, paisible possesseur de l'État dont il s'étoit emparé. Jason, par le conseil de Pallas, fit bâtir pour ce fameux voyage le navire Argo, où s'embarquèrent avec lui quarante des plus vaillants de toute la Grèce. Orphée fut du nombre, avec Zéthès[339] et Calaïs, fils du vent Borée et d'Orithye, princesse de Thrace, qui étoient nés avec des ailes, comme leur père, et qui par ce moyen délivrèrent Phinée, en passant, des Harpies[340] qui fondoient sur ses viandes sitôt que sa table étoit servie, et leur donnèrent la chasse par le milieu de l'air. Ces héros, durant leur voyage, reçurent beaucoup de faveurs de Junon et de Pallas, et prirent terre à Lemnos, dont étoit reine Hypsipyle, où ils tardèrent deux ans, pendant lesquels Jason fit l'amour à cette reine, et lui donna parole de l'épouser à son retour: ce qui ne l'empêcha pas de s'attacher auprès de Médée, et de lui faire les mêmes protestations, sitôt qu'il fut arrivé à Colchos, et qu'il eut vu le besoin qu'il en avoit. Ce nouvel amour lui réussit si heureusement, qu'il eut d'elle des charmes pour surmonter tous ces périls, et enlever[341] la Toison d'or, malgré le dragon qui la gardoit, et qu'elle assoupit. Un auteur que cite le mythologiste Noël le Comte, et qu'il appelle Denys le Milésien, dit qu'elle lui porta la Toison jusque dans son navire[342]; et c'est sur son rapport que je me suis autorisé à changer la fin ordinaire de cette fable, pour la rendre plus surprenante et plus merveilleuse. Je l'aurois été assez par la liberté qu'en donne la poésie en de pareilles rencontres; mais j'ai cru en avoir encore plus de droit en marchant sur les pas d'un autre, que si j'avois inventé ce changement.
C'est avec un fondement semblable que j'ai introduit Absyrte en âge d'homme, bien que la commune opinion n'en fasse qu'un enfant, que Médée déchira par morceaux. Ovide et Sénèque le disent[343]; mais Apollonius Rhodius le fait son aîné; et si nous voulons l'en croire, Aætes l'avoit eu d'Astérodie avant qu'il épousât la mère de cette princesse, qu'il nomme Idye, fille de l'Océan[344]. Il dit de plus qu'après la fuite des Argonautes, la vieillesse d'Aætes ne lui permettant pas de les poursuivre, ce prince monta sur mer, et les joignit autour d'une île située à l'embouchure du Danube, et qu'il appelle Peucé[345]. Ce fut là que Médée, se voyant perdue avec tous ces Grecs, qu'elle voyoit trop foibles pour lui résister, feignit de les vouloir trahir; et ayant attiré ce frère trop crédule à conférer avec elle de nuit dans le temple de Diane, elle le fit tomber dans une embuscade de Jason, où il fut tué. Valérius Flaccus dit les mêmes choses d'Absyrte que cet auteur grec[346]; et c'est sur l'autorité de l'un et de l'autre que je me suis enhardi à quitter l'opinion commune, après l'avoir suivie quand j'ai mis Médée sur le théâtre[347]. C'est me contredire moi-même en quelque sorte; mais Sénèque, dont je l'ai tirée, m'en donne l'exemple, lorsque après avoir fait mourir Jocaste dans l'Œdipe, il la fait revivre dans la Thébaïde, pour se trouver au milieu de ses deux fils, comme ils sont prêts de commencer le funeste duel où ils s'entre-tuent; si toutefois ces deux pièces sont véritablement d'un même auteur[348].
[329] Cet Examen, tel que le donnent les éditions de 1663-1682, est identique, sauf une ou deux légères variantes, avec l'Argument de l'édition originale (1661), que nous omettons à cause de cette identité. L'Argument placé en tête des Desseins, et qui, pour les trois premiers paragraphes, est aussi presque entièrement semblable à l'Examen, a de moins le dernier alinéa.
[330] VAR. (Desseins): démêler la vérité dans la fable.
[331] VAR. (édit. de 1661 et de 1663) n'ont pas pris.
[332] VAR. (Desseins): j'ai cru que pour faciliter au spectateur l'intelligence entière de ce sujet, il étoit à propos de l'avertir de quelques particularités.
[333] C. Valerii Flacci Setini Balbi Argonauticon libri octo. C'est au livre VI de ce poëme (vers 477-506) qu'il est parlé de la métamorphose de Junon en Chalciope.
[334] Le premier alinéa se termine ici dans les Desseins, qui n'ont pas la fin de la phrase.
[335] Corneille se conforme à la coutume qui s'était introduite dans la langue française de désigner par l'accusatif du mot latin Colchi, Colchorum (voyez Valérius Flaccus, livre V, vers 284 et 422) la ville ou le pays (la Colchide) où était la Toison d'or et où régnait Ætès[335-a], père de Médée. Thomas Corneille, dans son Dictionnaire universel géographique et historique, parle, à l'article COLCHIDE, du «royaume de Colchos,» et nomme Colchos la capitale du pays.
[335-a] Ce nom est écrit tantôt Aætes, tantôt Aæte, dans les éditions publiées du vivant de Corneille. Dans le Dictionnaire de son frère, que nous venons de citer, on lit, à l'article COLCHIDE: «Aëte.»
[336] Voyez le livre III de Valérius Flaccus, vers 492 et suivants.
[337] Pélias.
[338] Dans l'édition de 1692: Chrétus. La véritable orthographe est Crétheus, du grec Κρηθευς (Krêtheus).
[339] On trouve pour ce nom, dans les anciennes éditions, la double orthographe Zéthes et Zethez. Toutes, y compris celle de 1692, ont Zethez dans la liste des acteurs.
[340] VAR. (Desseins): délivrèrent, en passant, Phinée des Harpies.--Dans l'édition de 1692: «et qui, par ce moyen, ayant vu Phinée en passant, le délivrèrent des Harpies.»
[341] Dans l'édition de 1692: «et pour enlever.»
[342] L'érudit connu sous le nom de Natalis Comes s'appelait Noël Conti; il est né à Milan au commencement du seizième siècle, et est mort vers 1582. Voici le passage de son principal ouvrage auquel Corneille fait allusion: «Dyonisius Milesius scripsit illam aureum vellus ad navem attulisse, atque una cum Argonautis, ultionem patris devitantem, aufugisse.» (Natalis Comitis Mythologiæ, lib. VI, cap. VIII.) Quant à Denys de Milet, historien grec, qui vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ, ses ouvrages sont entièrement perdus, et les fragments que Noël Conti cite sous le nom d'Argonautiques sont d'une époque postérieure à celle de l'écrivain à qui ils sont atiribués.
[343] Voyez le commencement du livre VII des Métamorphoses d'Ovide, la IXe élégie du livre III des Tristes, vers 5 et suivants, et le Ve acte de la Médée de Sénèque, vers 911 et 912. Au vers 54 du livre VII des Métamorphoses, Ovide fait dire à Médée: Frater adhuc infans, «mon frère encore enfant.»
[344] Voyez le livre Ier du poëme grec d'Apollonius de Rhodes, intitulé les Argonautiques, vers 241 et suivants.
[345] Voyez ibidem, livre IV, vers 303 et suivants.
[346] Voyez la fin du VIIIe livre des Argonautiques de Valérius Flaccus, que l'auteur a laissé inachevé, et auquel J. B. Pio de Bologne a ajouté une centaine de vers dont il a emprunté le sujet au poëme grec d'Apollonius de Rhodes.
[347] Voyez dans notre tome II, p. 332, la scène IV du Ier acte de Médée, vers 236.
[348] Le dernier membre de phrase: «si toutefois, etc.,» manque dans l'Argument de 1661 et dans l'Examen de 1663.--Daniel Heinsius attribue l'Œdipe au père de Sénèque le philosophe; quant à la Thébaïde, contrairement à l'avis de Juste Lipse, qui admire beaucoup cette tragédie, il la trouve inférieure à toutes celles qui portent le nom de Sénèque, et ne croit pas qu'elle puisse être l'ouvrage ni du père ni du fils.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE LA TOISON D'OR
ÉDITIONS SÉPARÉES
Desseins de la Toison d'or[349]. 1661 in-12.
RECUEILS
1663 in-fol.[350]; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
[349] Voyez p. 229, note 302, et p. 230, note 306.
[350] L'édition de 1660 finit à Œdipe.
ACTEURS DU PROLOGUE.
LA FRANCE. LA VICTOIRE. MARS. LA PAIX.