‹ Œuvres de P. Corneille, Tome 06Chapitre 4 sur 13 · L'HYMÉNÉE. - L'ENVIE. - L'AMOUR.

L'HYMÉNÉE. - L'ENVIE. - L'AMOUR.

LA DISCORDE.

QUATRE AMOURS.

ACTEURS DE LA TRAGÉDIE.

JUPITER. JUNON. PALLAS. IRIS.

LE SOLEIL. AÆTE, roi de Colchos, fils du Soleil. ABSYRTE, fils d'Aæte. CHALCIOPE, fille d'Aæte, veuve de Phryxus. MÉDÉE, fille d'Aæte, amante de Jason. HYPSIPYLE, reine de Lemnos. JASON, prince de Thessalie, chef des Argonautes. PÉLÉE, } IPHITE,} Argonautes. ORPHÉE,}

ZÉTHÈS,} CALAÏS } Argonautes ailés, fils de Borée et d'Orithye.

GLAUQUE, dieu marin. DEUX TRITONS.--DEUX SIRÈNES.--QUATRE VENTS.

La scène est à Colchos[351].

[351] Voyez ci-dessus, p. 246, note 335.

LA CONQUÊTE DE LA TOISON D'OR.

TRAGÉDIE

PROLOGUE[352].

DÉCORATION DU PROLOGUE.

L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a plu donner à ses peuples[353], ayant été les motifs de la réjouissance publique pour laquelle cette tragédie a été préparée, non-seulement il étoit juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il étoit même absolument impossible d'en choisir une plus illustre matière.

L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres, et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas mieux traitée; ce qui marque le pitoyable état où la France étoit réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque[354] la fait jouir à présent[355].

[352] «Notre siècle a inventé une.... espèce de prologue pour les pièces de machines, dit Corneille dans le Discours du poëme dramatique (voyez au tome I, p. 46 et 47), qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange adroite du prince devant qui ces poëmes doivent être représentés,» et il cite comme exemples les prologues d'Andromède et de la Toison d'or. Voltaire ajoute dans la Préface qu'il a placée en tête de cette dernière pièce: «Les prologues d'Andromède et de la Toison d'or, où Louis XIV était loué, servirent ensuite de modèle à tous les prologues de Quinault, et ce fut une coutume indispensable de faire l'éloge du Roi à la tête de tous les opéras, comme dans les discours à l'Académie française. Il y a de grandes beautés dans le prologue de la Toison d'or. Ces vers surtout, que dit la France personnifiée, plurent à tout le monde:

A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent: L'Etat est florissant, mais les peuples gémissent; Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets.

Longtemps après, il arriva, sur la fin du règne de Louis XIV, que cette pièce ayant disparu du théâtre, et n'étant lue tout au plus que par un petit nombre de gens de lettres, un de nos poëtes[352-a], dans une tragédie nouvelle, mit ces quatre vers dans la bouche d'un de ses personnages: ils furent défendus par la police. C'est une chose singulière qu'ayant été bien reçus en 1660, ils déplurent trente ans après; et qu'après avoir été regardés comme la noble expression d'une vérité importante, ils furent pris dans un autre auteur pour un trait de satire.»

[352-a] Campistron, dans Tiridate, acte II, scène II:

Je sais qu'en triomphant les États s'affoiblissent: Le monarque est vainqueur, et les peuples gémissent; Dans le rapide cours de ses vastes projets, La gloire dont il brille accable ses sujets.

[353] Un traité de paix avait été conclu, le 7 novembre 1669, entre la France et l'Espagne, par le cardinal Mazarin et don Louis de Haro, dans l'île des Faisans, sur la rivière de Bidassoa. L'un des articles du traité était le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV. Cette princesse épousa le roi de France par procuration, à Fontarabie, le 3 juin 1660, et le mariage fut célébré six jours après, le 9 juin, à Saint-Jean-de-Luz.

[354] VAR. (édit. de 1661): de son illustre monarque.

[355] Dans l'édition de 1663, pour cette pièce comme pour Andromède, toutes les décorations précèdent la liste des acteurs.

SCÈNE PREMIÈRE.

LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE.

Doux charme des héros, immortelle Victoire, Ame de leur vaillance, et source de leur gloire, Vous qu'on fait si volage, et qu'on voit toutefois Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix, Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes 5 Cette illustre union qu'ont avec vous mes armes, Et si vos faveurs même obstinent mes soupirs A pousser vers la Paix mes plus ardents desirs. Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre, Vous faites qu'on m'y craint; mais il vous faut la guerre; Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers, J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers.

LA VICTOIRE.

Je ne me repens point, incomparable France, De vous avoir suivie avec tant de constance: Je vous prépare encor mêmes attachements; 15 Mais j'attendois de vous d'autres remercîments. Vous lassez-vous de moi qui vous comble de gloire, De moi qui de vos fils assure la mémoire, Qui fais marcher partout l'effroi devant leurs pas?

LA FRANCE.

Ah! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats? 20 La gloire qui les couvre, à moi-même funeste, Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste; Ils ne vont aux combats que pour me protéger, Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles, 25 Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles: Leur retour me punit de mon trop de bonheur, Et mes bras triomphants me déchirent le cœur. A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent: L'État est florissant, mais les peuples gémissent; 30 Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets[356]. Voyez autour de moi que de tristes spectacles! Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles. Quelque encens que je doive à cette fermeté 35 Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté, Je me lasse de voir mes villes désolées, Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées. Mon roi, que vous rendez le plus puissant des rois, En goûte moins le fruit de ses propres exploits; 40 Du même œil dont il voit ses plus nobles conquêtes, Il voit ce qu'il leur faut sacrifier de têtes; De ce glorieux trône où brille sa vertu, Il tend sa main auguste à son peuple abattu; Et comme à tous moments[357] la commune misère 45 Rappelle en son grand cœur les tendresses de père, Ce cœur se laisse vaincre aux vœux que j'ai formés, Pour faire respirer ce que vous opprimez.

LA VICTOIRE.

France, j'opprime donc ce que je favorise! A ce nouveau reproche excusez ma surprise: 50 J'avois cru jusqu'ici qu'à vos seuls ennemis Ces termes odieux pouvoient être permis, Qu'eux seuls de ma conduite avoient droit de se plaindre.

LA FRANCE.

Vos dons sont à chérir, mais leur suite est à craindre: Pour faire deux héros ils font cent malheureux; 55 Et ce dehors brillant que mon nom reçoit d'eux M'éclaire à voir les maux qu'à ma gloire il attache, Le sang dont il m'épuise, et les nerfs qu'il m'arrache.

LA VICTOIRE.

Je n'ose condamner de si justes ennuis, Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis; 60 Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie? Le voilà qui paroît, c'est lui-même, c'est Mars, Qui vous lance du ciel de farouches regards; Il menace, il descend: apaisez sa colère 65 Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire.

(Le ciel s'ouvre et fait voir Mars en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile. Il descend ainsi à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant; et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il est parti[358].)

SCÈNE II.

MARS[359], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

MARS.

France ingrate, tu veux la paix! Et pour toute reconnoissance D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance, Tu murmures de mes bienfaits! 70 Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées J'aurois rangé le sort des têtes couronnées; Ton État n'auroit eu pour bornes que ton choix; Et tu devois tenir pour assuré présage, Voyant toute l'Europe apprendre ton langage, 75 Que toute cette Europe alloit prendre tes lois. Tu renonces à cette gloire; La Paix a pour toi plus d'appas, Et tu dédaignes la Victoire Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas! 80 Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie Tiennent cette paix asservie. La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser; J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle; Mais sache que je la rappelle, 85 Si tu manques d'en bien user.

(Avant que de disparoître, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes. Ce palais a pour colonnes[360] des canons, qui ont pour bases des mortiers, et des boulets pour chapiteaux; le tout accompagné, pour ornements, de trompettes, de tambours, et autres instruments de guerre entrelacés ensemble et découpés à jour, qui font comme un second rang de colonnes. Le lambris est composé de trophées d'armes, et de tout ce qui peut désigner et embellir la demeure de ce dieu des batailles.)

SCÈNE III.

LA PAIX[361], LA DISCORDE, L'ENVIE, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA PAIX[362].

En vain à tes soupirs il est inexorable: Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi; Et tu devras bientôt ce succès adorable A cette reine incomparable[363] 90 Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi. Ses tendresses de sœur, ses tendresses de mère, Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère. Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné; Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle[364]: 95 Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle Fera trembler sous toi l'univers étonné, Et dans tout l'avenir sur leur front couronné Portera l'image fidèle De celui qu'elle t'a donné. 100

Ce dieu dont le pouvoir suprême Étouffe d'un coup d'œil les plus vieux différends, Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même, Et qui borne souvent l'espoir des conquérants, Le blond et pompeux Hyménée 105 Prépare en ta faveur l'éclatante journée Où sa main doit briser mes fers. Ces monstres insolents dont je suis prisonnière, Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers, Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière. 110 A tes cantons les plus déserts Je rendrai leur beauté première; Et dans les doux torrents d'une allégresse entière Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers.

Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances, 115 Que Mars sembloit plonger en d'immortels discords[365], Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords Les sublimes intelligences Qui de leurs grands États meuvent les vastes corps[366]. Les surprenantes harmonies 120 De ces miraculeux génies Savent tout balancer, savent tout soutenir. Leur prudence étoit due à cet illustre ouvrage, Et jamais on n'eût pu fournir, Aux intérêts divers de la Seine et du Tage, 125 Ni zèle plus savant en l'art de réunir, Ni savoir mieux instruit du commun avantage.

Par ces organes seuls ces dignes potentats Se font eux-mêmes leurs arbitres; Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres, 130 Et des bornes à leurs États. Ce dieu même qu'attend ma longue impatience N'a droit de m'affranchir que par leur conférence: Sans elle son pouvoir seroit mal reconnu. Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie. 135 France, ouvre ton cœur à la joie; Et vous, monstres, fuyez; ce grand jour est venu.

(L'Hyménée paroît, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier.)

SCÈNE IV.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA DISCORDE, L'ENVIE[367], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA DISCORDE.

En vain tu le veux croire, orgueilleuse captive: Pourrions-nous fuir le secours qui t'arrive?

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