XIV. B.
[187] C’est ainsi que Voltaire s’exprimait en 1751. En 1756 il appelait Versailles un abîme de dépenses (tome XVIII, page 217). On a vu qu’il portait à plus de cinq cents millions, monnaie du temps, la dépense faite par Louis XIV à Versailles. Mirabeau, dans la neuvième de ses Lettres à mes commettants, avait dit, en 1789: «Le maréchal de Belle-Isle s’arrêta d’effroi quand il eut compté jusqu’à douze cents millions de dépenses faites à Versailles, et il n’osa sonder jusqu’au fond cet abîme.» Volney, dans ses Leçons d’histoire, faites en 1795 à l’école normale, porte les dépenses de Louis XIV pour Versailles à quatorze cents millions, à seize francs le marc, dit-il; ce qui fait plus de quatre milliards cinq cents millions, à cinquante-deux francs le marc. En rejetant les calculs de Mirabeau et de Volney, on peut s’en tenir à celui de Voltaire: voyez ma note, tome XXXIX, page 10. B.
[188] L’abbé de Saint-Pierre critique cet établissement, que presque toutes les nations ont imité.
[189] L’École militaire: voyez, tome XLVIII, l’Éloge funèbre de Louis XV; et, dans la Correspondance, la lettre à Paris Duverney, du 26 juillet 1756. B.
[190] Tous ces codes sont des monuments de l’ignorance où la France et toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre, étaient plongées sur les objets qui intéressent le plus les hommes. Pussort, loué par Despréaux, n’avait d’autre mérite que d’être parent de Colbert, et d’avoir montré autant de barbarie que de bassesse dans l’affaire de Fouquet. Le code criminel est une preuve du mépris que des hommes qui se croient au-dessus des lois osent quelquefois montrer pour le peuple; le code noir n’a servi qu’à montrer que les gens de loi consultés par Louis XIV n’avaient aucune idée des droits de l’humanité. K.
[191] La douceur des mœurs, l’habitude de vivre dans la société, ont plus contribué que les lois à diminuer la fureur des duels. Louis XIV n’a réellement détruit que l’usage d’appeler des seconds. Ses lois n’ont pas empêché que, de Stockholm à Cadix, tout gentilhomme qui refuse un appel, ou qui souffre une injure, ne soit déshonoré. Louis XIV lui-même n’eût ni osé ni voulu forcer un régiment à conserver un officier qui eût obéi à ses édits. Établir la peine de mort contre un homme qui a prouvé qu’il préférait la mort à l’infamie, est une loi également absurde et barbare, digne, en un mot, de la superstition qui l’avait inspirée. K.
[192] L’abbé de Saint-Pierre, dans ses Annales, ne parle que de cette institution de brigadiers, et oublie tout ce que Louis XIV fit pour la discipline militaire.
[193] Pour qu’un pays produise des chevaux, il faut que les propriétaires de terres, ou les cultivateurs qui les représentent, trouvent du profit à en élever; il faut, de plus, que les impôts permettent aux cultivateurs de faire les avances qu’exige ce commerce. Il est aisé de voir que des haras régis pour le compte du roi ne peuvent produire que des chevaux à un prix exorbitant; et que les réglements pour les étalons distribués dans les provinces n’étaient, comme tant d’autres, qu’un impôt déguisé sous la forme d’un établissement de police. K.
[194] Ces milices étaient tirées au sort; ainsi on forçait des hommes à s’exposer malgré eux aux dangers de la guerre, sans leur permettre de racheter leur service personnel par de l’argent; sans que les motifs de devoir qui pouvaient les attacher à leur pays fussent écoutés, sans qu’aucune paie les dédommageât de la perte réelle à laquelle on les condamnait; car un homme qui peut d’un moment à l’autre être enlevé à ses travaux par un ordre, trouve plus difficilement de l’emploi qu’un homme libre.
Les tirages forcés jetaient la désolation dans les villages, fesaient abandonner tous les travaux, excitaient entre ceux qui cherchaient à se dérober au sort, et ceux qui voulaient les contraindre à le subir, des haines durables, et souvent des querelles sanglantes. Ce fardeau tombait principalement sur les habitants des campagnes, qui les quittaient pour aller chercher dans les villes des emplois qui les missent à l’abri de ce fléau. M. de Voltaire n’avait jamais été le témoin d’un tirage de milice. Si ce spectacle, également horrible et déchirant, eût une fois frappé ses regards, il n’eût pu se résoudre à citer avec éloge cet établissement de Louis XIV. K.
[195] Blaise-François de Pagan, né en 1604, mort en 1665, auteur d’un Traité des fortifications, 1645, in-folio, passait, de son temps, pour le premier ingénieur. B.
[196] 10 mai 1693. B.
[197] Voyez ma note, tome XXVI, page 176. B.
[198] La première phrase de cet alinéa est de 1753; la seconde phrase était dans l’édition de 1752; la troisième phrase est dans l’édition de 1751. B.
[199] Voyez, ci-après, le chapitre XXXVI, Du Calvinisme.
[200] C’est ici la véritable cause de la prospérité de la nation française sous Louis XIV. Les circonstances où il se trouva contribuèrent sans doute à cette tranquillité de l’état; mais le caractère du roi, et la persuasion qu’il sut établir que tout ce qui était ordonné en son nom était sa volonté propre, y servirent beaucoup. Malgré la barbarie d’une partie des lois, malgré les vices des principes d’administration, l’augmentation des impôts, leur forme onéreuse, la dureté des lois fiscales; malgré les mauvaises maximes qui dirigèrent le gouvernement dans la législation du commerce et des manufactures; enfin, malgré les persécutions contre les protestants, on peut observer que les peuples de l’intérieur du royaume, et même, jusqu’à la guerre de la succession, ceux des provinces frontières, ont vécu en paix, à l’abri des lois; le cultivateur, l’artisan, le manufacturier, le marchand, étaient sûrs de recueillir le fruit de leur travail, sans craindre ni les brigands ni les petits oppresseurs. On put donc perfectionner la culture et les arts, se livrer à de grandes entreprises dans les manufactures et dans le commerce, y consacrer des capitaux considérables, faire des avances, même pour des temps éloignés. Cette paix dans l’intérieur d’un état est d’une plus grande importance que la plupart des politiques ne l’ont cru. De ce qu’un état tranquille a prospéré, il ne faut point en conclure qu’il ait eu ni de bonnes lois, ni une bonne constitution, ni un bon gouvernement. K.
[201] Voyez ma note, tome XXXIV, page 40. B.
[202] Bois-Guillebert n’était pas un écrivain méprisable. On trouve dans ses ouvrages des idées sur l’administration et sur le commerce, fort supérieures à celles de son siècle. Il avait deviné une partie des vrais principes de l’économie politique. Mais ces vérités étaient mêlées avec beaucoup d’erreurs. Son style, qui a quelquefois de la force et de la chaleur, est souvent obscur et incorrect. On peut le comparer aux chimistes du même temps. Plusieurs eurent du génie, firent des découvertes; mais la science n’existait pas encore, et ils laissèrent à d’autres l’honneur de la créer. K.
[203] Voyez, dans la Henriade, une note des éditeurs sur Colbert. K.--Cette note est au chant VII. B.
[204] Ce fut vers ce temps que Colbert fit achever le cadastre dans quelques provinces. On ignorait tellement la méthode de faire ces opérations avec exactitude, que l’impôt d’un très grand nombre de terres en surpassait le produit. Les propriétaires étaient forcés de les abandonner au fisc. Colbert fit rendre un édit qui défendit aux propriétaires d’abandonner une terre, à moins qu’ils ne renonçassent en même temps à toutes leurs autres possessions. Des villages entiers laissèrent leurs terres en friche, et l’on fut obligé de leur accorder des gratifications extraordinaires pour les engager à reprendre la culture. M. de Voltaire ignorait sûrement ces détails, puisqu’il parle ici de la science et du génie de Colbert. K.
[205] Voyez tome XXII, page 268; et tome XIX, pages 304 et 314. B.
[206] Voyez tome XIX, page 292. B.
[207] Si Colbert eût été assez éclairé sur ces objets, s’il eût proposé à Louis XIV de détruire ces abus, l’amour de ce prince pour la gloire ne lui eût point permis d’hésiter. Mais Colbert ne connaissait point assez ni ces abus, ni les moyens d’y remédier, ni surtout ceux d’y remédier sans causer au trésor royal une perte momentanée: les guerres continuelles et la magnificence de la cour rendaient ce sacrifice bien difficile. Cette cause est la seule qui, sous un gouvernement ferme, empêche de faire dans l’administration des finances des changements utiles. Sous un gouvernement faible il en existe une autre, la crainte des hommes puissants à qui la destruction des abus peut nuire, et qui se réunissent pour les protéger. K.
[208] On lit contrôleur-général dans les éditions de 1768, in-8º; 1769, in-4º; 1775, in-8º. Les éditions de Kehl portent: ministère. Le contrôleur-général, en 1764, était Laverdy, qui se retira en 1768, et a péri sur l’échafaud pendant la révolution. L’édit pour la liberté du commerce des grains avait été enregistré au parlement le 19 juillet 1764. B.
[209] Tout ministère fiscal et oppresseur se conforme nécessairement à l’opinion de la populace pour toutes les lois qui ne se rapportent point directement à l’intérêt du fisc. Il est également de l’intérêt des corps intermédiaires de flatter l’opinion populaire. Ces motifs, joints à l’ignorance, ont déterminé les mauvaises lois sur le commerce des blés, et les mauvaises lois ont contribué à fortifier les préjugés. On croyait arrêter ce qu’on appelle monopole, et on empêchait les emmagasinements, qui sont le seul moyen de prévenir l’effet des mauvaises récoltes générales, et le commerce dont l’activité peut seule remédier aux disettes locales. On croyait faire du bien au peuple, en fesant baisser les prix pour quelques instants et dans quelques villes; cependant on décourageait la culture, et, par conséquent, on rendait la denrée plus rare, et dès-lors constamment plus chère. De ce qu’en examinant les prix des marchés et l’abondance qui y règne, on peut, dans un commerce libre, juger de l’abondance réelle de la denrée, on croyait pouvoir en juger dans un commerce gêné par des réglements: de là l’usage de ces permissions particulières, le plus souvent achetées par des gens avides, et dont l’effet est toujours contraire au but qu’ont, ou disent avoir ceux qui les accordent.
Observons enfin que c’est surtout dans les temps de disette que les lois prohibitives sont dangereuses; elles augmentent le mal, et ôtent les ressources. K.
[210] En 1683. Voyez tome XIX, page 44. B.
[211] La véritable richesse d’un état consiste dans la quantité des productions du sol qui reste au-delà de ce qui doit être employé à payer les frais de leur culture. L’industrie contribue à augmenter la richesse. Dans un peuple sans industrie, chacun ne cultiverait que pour avoir le nécessaire physique, et la culture serait languissante. Mais, quelle que soit l’industrie, si les dépenses du prince l’obligent à mettre des impôts qui réduisent le cultivateur au nécessaire, l’industrie de la nation cesse de contribuer à augmenter la richesse, et ne tarde pas à diminuer avec elle. Par la même raison, si le luxe empêche d’employer à soutenir ou à augmenter la culture une partie des sommes qui y seraient consacrées, il peut nuire à la richesse, quoiqu’il paraisse favoriser l’industrie. K.
[212] Au tome IV, page 136, des Mémoires de Maintenon, on trouve que la capitation «rendit au-delà des espérances des fermiers.» Jamais il n’y a eu de ferme de la capitation. Il est dit que «les laquais de Paris allèrent à l’Hôtel de ville prier qu’on les imposât à la capitation.» Ce conte ridicule se détruit de lui-même; les maîtres payèrent toujours pour leurs domestiques.
[213] Il est dit dans l’histoire écrite par La Hode, et rédigée sous le nom de La Martinière, qu’il en coûtait soixante et douze pour cent pour le change dans les guerres d’Italie. C’est une absurdité. Le fait est que M. de Chamillart, pour payer les armées, se servait du crédit du chevalier Bernard. Ce ministre croyait, par un ancien préjugé, qu’il ne fallait pas que l’argent sortit du royaume, comme si l’on donnait cet argent pour rien, et comme s’il était possible qu’une nation débitrice à une autre et qui ne s’acquitte pas en effets commerçables, ne payât point en argent comptant: ce ministre donnait au banquier huit pour cent de profit, à condition qu’on payât l’étranger sans faite sortir de l’argent de France. Il payait, outre cela, le change, qui allait à cinq ou six pour cent de perte; et le banquier était obligé, malgré sa promesse, de solder son compte en argent avec l’étranger, ce qui produisait une perte considérable. K.
[214] Voyez tome XXXI, page 493; et, tome XLIII, le paragraphe v du Fragment des instructions pour le prince royal de ***. B.
[215] Ceci paraît demander quelques restrictions. 1º Il est clair que si l’intérêt de la dette surpasse la totalité des revenus, il est impossible de le payer. 2º Si la dette annuelle a une proportion très forte avec le revenu, l’intérêt qu’ont les propriétaires à veiller sur leurs biens diminue; s’ils sont cultivateurs, les sommes qu’ils peuvent employer à augmenter les produits de la terre sont moins fortes; s’ils afferment, ils sont obligés, pour se soulager d’une partie de la dette, de retrancher sur le profit qu’ils laissent au fermier, et la culture languit: la richesse diminue donc, et l’état s’obère de plus en plus. K.
[216] L’abbé de Saint-Pierre, dans son Journal politique, à l’article du Système, dit qu’en Angleterre et en Hollande il n’y a de papiers qu’autant qu’il y a d’espèces: mais il est avéré que le papier l’emporte beaucoup, et ne subsiste que par la confiance.--Le crédit de ces billets ne peut être fondé que sur la confiance qu’ils peuvent à volonté être échangés pour de l’argent; et cette confiance est fondée sur celle que la banque dont ils partent est en état de payer à chaque instant ceux qui seraient présentés. La confiance est donc précaire lorsque la masse de ces billets surpasse la somme que cette banque peut rassembler en peu de temps. Les billets sont aux emprunts pour les états ce que les billets à vue sont aux contrats ou aux billets ordinaires des particuliers. Vous pouvez prêter à un homme une somme à peu près équivalente à sa fortune; vous ne prendrez, au lieu d’argent comptant, un billet sur lui que jusqu’à la concurrence de la somme que vous croyez qu’il pourra rassembler au moment de votre demande. Ces billets sont utiles, 1º parcequ’ils procurent à un état une somme égale à leur valeur, dont il ne paie point l’intérêt, et qu’il est sûr de ne jamais rembourser tant que la confiance durera. 2º Ils servent nécessairement, en diminuant la nécessité des transports d’argent, à diminuer les frais de banque pour l’état comme pour les particuliers, et à faire baisser le taux de ces frais. Mais ils ont un grand désavantage, celui de mettre la foi publique, les fonds de l’état, la fortune des particuliers, à la merci de l’opinion d’un moment. Ainsi, dans un gouvernement éclairé et sage, on n’en aurait jamais que ce qui est nécessaire pour la facilité du commerce et des affaires particulières. K.
[217] En France, les mauvaises lois sur les successions et les testaments, les priviléges multipliés dans le commerce, les manufactures, l’industrie, la forme des impôts qui occasione de grandes fortunes en finance, celles dont la cour est la source, et qui s’étendent bien au-delà de ce qu’on appelle les grands et les courtisans; toutes ces causes, en entassant les biens sur les mêmes têtes, condamnent à la pauvreté une grande partie du peuple; et cela est indépendant du montant réel des impôts.
L’inégalité des fortunes est la cause de ce mal; et comme le luxe en est aussi un effet nécessaire, on a pris pour cause ce qui n’était qu’un effet d’une cause commune. K.
[218] Ceci n’est pas rigoureusement vrai; les appointements des places qui donnent du crédit, ou qui sont nécessaires à l’administration, ont augmenté. Quant à la paie des soldats, quoiqu’elle paraisse la même, à l’exception d’une augmentation d’un sou, établie en France dans ces dernières années, il y a eu des augmentations réelles par des fournitures faites, en nature ou gratuitement, ou à un prix au-dessous de leur valeur. La vie du soldat est non seulement plus assurée, mais plus douce que celle du cultivateur, et même que celle de beaucoup d’artisans. L’usage de les faire coucher deux dans un lit étroit, et de ne leur payer l’année que sur le pied de trois cent soixante jours, sont peut-être les seules choses dont ils aient réellement à se plaindre. Mais les paysans, les artisans, n’ont pas toujours chacun un lit, et ils ne gagnent rien les jours de fête. K.
[219] Nicolas Copernic, né à Thorn, en Prusse, le 19 février 1473, mort le 24 mai 1543. CL.
[220] Huygens et Roëmer quittèrent la France lors de la révocation de l’édit de Nantes. On proposa, dit-on, à Huygens de rester; mais il refusa, dédaignant de profiter d’une tolérance qui n’aurait été que pour lui. La liberté de penser est un droit, et il n’en voulait pas à titre de grace. K.
[221] Dans la première épître de saint Paul aux Corinthiens, il est dit, chapitre xv, verset 36: Quod seminas non vivificatur, nisi prius moriatur. Voltaire revient souvent sur ce verset. B.
[222] L’abbé Sallier ne le sait pas lui-même; mais il sait bien que le nombre est de plus de deux cent cinquante mille. L.--La Beaumelle, en voulant corriger Voltaire, s’éloigne de la vérité. On disait, il est vrai, que la bibliothèque du roi contenait trois cent mille volumes; mais le récolement fait en 1792 ne porte qu’à cent cinquante mille le nombre des livres imprimés qu’elle renferme. Aujourd’hui (1830) le nombre des volumes peut être de cinq cent mille, sans compter les opuscules, qu’on peut porter au même nombre. B.
[223] Il n’y a pas dans l’Europe une seule grande nation qui ait un code de droit civil formant un système régulier, et dont toutes les décisions soient des conséquences de principes liés entre eux. Partout le droit civil est un mélange des lois romaines, des codes des nations barbares, de coutumes locales, et de lois nouvelles, où ces quatre sources de décisions dominent plus ou moins. Aucune grande nation n’a même un code criminel. Les usages et la collection de lois faites successivement, et dans un esprit souvent opposé, forment la jurisprudence criminelle de toute l’Europe. Peut-être le moment approche-t-il où les peuples auront enfin de véritables lois: du moins les hommes éclairés, et en état de concevoir et d’exécuter ce grand ouvrage, ne manqueraient point aux souverains qui voudraient l’entreprendre. K.--L’uniformité des lois en France est un des bienfaits de la révolution. Le code civil actuel est de 1807; il est bien au-dessus de l’ordonnance de 1667; le code criminel, de 1808, et le code pénal, de 1810, sont l’objet de nombreuses observations, et seront certainement bientôt adoucis, mais ne sont point aussi inhumains que l’ordonnance de 1670. B.
[224] En 1609, six cents sorciers furent condamnés, dans le ressort du parlement de Bordeaux, et la plupart brûlés. Nicolas Remi, dans sa Démonolâtrie, rapporte neuf cents arrêts rendus en quinze ans contre des sorciers dans la seule Lorraine. Le fameux curé Louis Gauffridi, brûlé à Aix, en 1611, avait avoué qu’il était sorcier, et les juges l’avaient cru.
C’est une chose honteuse que le P. Lebrun, dans son Traité des pratiques superstitieuses, admette encore de vrais sortiléges: il va même jusqu’à dire, page 524, que «le parlement de Paris reconnaît des sortiléges;» il se trompe: «le parlement reconnaît des profanations, des maléfices, mais non des effets surnaturels opérés par le diable.» Le livre de dom Calmet sur les vampires et sur les apparitions a passé pour un délire; mais il fait voir combien l’esprit humain est porté à la superstition.--Sur L. Gauffredi, voyez, tome L, le chapitre IX du Prix de la justice et de l’humanité. Le livre de dom Calmet, dont il est question dans la note de Voltaire, est intitulé: Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires, ou les revenants de Hongrie, de Moravie, etc., nouvelle édition, 1751, deux volumes in-12; la première édition est de 1746. B.
[225] Platon, Républ., livre V. B.
[226] Voltaire dit ailleurs, dans une note (voyez tome XXIX, page 216), que Fléchier a tiré mot à mot la moitié de son oraison funèbre de Turenne de celle que l’évêque de Grenoble, Lingendes, avait faite d’un duc de Savoie. Ce n’est pas même l’exorde tout entier que Fléchier a pris à Lingendes, mais trois passages formant ensemble tout au plus deux pages. C’est ce qu’a très bien établi le cardinal Maury, dans une note de son Essai sur l’éloquence de la chaire. Le cardinal Maury observe que Voltaire confond Claude de Lingendes, jésuite, et qui fut en effet le premier réformateur de l’éloquence de la chaire, avec Jean de Lingendes, qui n’était qu’abbé lorsqu’en 1637 il prononça l’oraison funèbre de Victor-Amédée (et non Charles-Emmanuel). Cette oraison funèbre fut imprimée dans le temps. Jean de Lingendes, évêque de Sarlat, en 1642, de Mâcon, en 1650, n’a jamais été évêque de Grenoble. B.
[227] Les premières phrases de cet alinéa sont de 1756; la dernière est de 1768. L’abolition des jésuites est de 1764: voyez tome XXII, page 354 et suiv. B.
[228] Voyez le Catalogue des écrivains, à l’article Bossuet, vol. XIX.
[229] Bossuet prêcha l’avent de 1661. Son père vécut et mourut conseiller au parlement de Metz. Ce fut un frère de l’évêque de Meaux qui, plus tard, fut intendant de Soissons. B.
[230] L’oraison funèbre d’Anne d’Autriche avait été prononcée le 20 janvier 1667; ce ne fut que près de trois ans après, le 13 septembre 1669, que Bossuet fut nommé à l’évêché de Condom. B.
[231] Le Télémaque n’a été imprimé qu’en 1699. Il y avait deux ans que Fénélon était en exil. Mais l’ouvrage avait été composé vers 1694. B.
[232] M. E.-A. Lequien, qui l’a consulté pour l’édition qu’il a donnée du Télémaque en 1819, a compté plus de quatre cents ratures dans ce manuscrit; «si, dit-il, on appelle rature un ou plusieurs mots effacés avec la plume soit pour les supprimer, soit pour les remplacer par d’autres.» B.
[233] Dans l’édition de 1751 Voltaire disait: «Le Télémaque n’a point fait d’imitateurs; les Caractères de La Bruyère en ont produit.» C’est en 1756 que Voltaire se corrigea. B.
[234] Il y avait deux tragédies espagnoles sur ce sujet: le Cid de Guillem de Castro, et el Honrador de su padre de Jean-Baptiste Diamante. Corneille imita autant de scènes de Diamante que de Castro.
[235] C’est ce qui a fait dire à Voltaire, dans son Russe à Paris (voyez tome XIV):
Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille. B.
[236] Il avait vingt ans et demi lorsqu’il composa cette ode intitulée: la Nymphe de la Seine. CL.
[237] Voltaire parle peut-être d’après la tradition de son temps; mais M. de Saint-Surin, dans sa notice sur madame de Sévigné, affirme que cette phrase ne se trouve dans aucune des Lettres de madame de Sévigné. B.
[238] C’est la sixième satire de Boileau. B.
[239] Voyez le Catalogue des écrivains, à l’article LA MOTTE vol. XIX, p. 133.
[240] Boileau, épître IX, vers 43. B.
[241] La première édition des Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture est de 1719. B.
[242] Celle de M. Hume n’avait pas encore paru. K.--Il est à remarquer que Voltaire n’ait pas corrigé cette phrase, qui est en contradiction avec ce qu’on lit à l’article RAPIN DE THOIRAS, dans la Liste des écrivains, tome XIX., page 184. B.
[243] Voyez tome XXXIX, page 101. B.
[244] Frédéric, roi de Prusse. B.
[245] Déplacé pendant la révolution, il y a été replacé depuis. B.
[246] Ces poinçons et carrés sont aujourd’hui à la Monnaie. B.
[247] Chez les Hollandais, la diphthongue oe se prononce comme ou.--Par une note sur l’article XII des Fragments sur l’Inde (voyez tome XLVII), Voltaire dit que les Hollandais écrivent Boerhave, mais que nous devons écrire Bourhave. B.
[248] Voyez, dans la Correspondance, la lettre au président Hénault, du 28 janvier 1752. B.
[249] Ce chapitre était, en 1756, le CCXIVᵉ de l’Essai sur l’histoire générale. C’est en 1763 qu’il fut mis à la place qu’il a aujourd’hui. B.
[250] Voyez tome XIX, page 240. B.
[251] Voyez, tome X, le chapitre IX de l’Essai sur la poésie épique. Le morceau sur Milton, qu’on lit tome XXIX, pages 167-186, est de 1771. B.
[252] Le parallèle de Swift et de Rabelais est plus étendu dans la vingt-deuxième des Lettres philosophiques (tome XXXVII, pages 255-56). C’est à Swift qu’est consacrée la cinquième des Lettres à son altesse monseigneur le prince de *** (tome XLIII). Voyez aussi, tome XII, le Temple du goût. B.
[253] Voyez son texte, tome XXXVIII, page 215. B.
[254] Tome XVI, page 442. B.
[255] En France, le clergé est exempt, comme la noblesse, des tailles et de quelques uns des droits d’aides. La noblesse était censée remplacer les impôts par son service personnel, et le clergé par ses prières. Pendant quelque temps on demanda au pape la permission d’imposer des décimes sur le clergé, toujours sous le prétexte de combattre les infidèles ou les hérétiques. Enfin l’usage de s’adresser au clergé assemblé, et de se passer du consentement de Rome, a prévalu: mais pour ménager Rome, qui excommuniait, il n’y a pas encore long-temps, chaque jeudi-saint, les souverains qui obligeaient le clergé à contribuer aux charges publiques, on donna aux décimes le nom de don gratuit. Lorsqu’à la fin du règne de Louis XIV on ajouta la capitation et le dixième aux impôts, déjà trop onéreux, ou n’osa établir ces nouvelles taxes d’une manière trop rigoureuse; et le clergé obtint facilement d’être exempt de ces impôts, en payant des dons gratuits plus considérables. Il est donc évident qu’il ne doit point ce dernier privilége aux anciens usages de la nation, puisque jusqu’à ce moment il n’avait joui que des priviléges de la noblesse, et que la noblesse a payé ces nouveaux impôts. Cette exemption est donc une pure grace accordée par Louis XIV; grace qui est une injustice à l’égard des citoyens, grace que ni le temps ni aucune assemblée nationale n’ont consacrée. Nos souverains, mieux instruits de leurs droits et de ceux de leurs peuples, sentiront sans doute un jour que leur intérêt et la justice exigent également de soumettre aux taxes les biens du clergé, dans la proportion qu’ont ces biens avec ceux du reste de la nation; et qu’en général tout privilége en matière d’impôt est une véritable injustice, depuis que, la constitution militaire ayant changé, il n’existe plus de service personnel gratuit, et que les esprits s’étant éclairés, on sait que ce ne sont point les processions des moines, mais les évolutions des soldats qui décident du succès des batailles. K.
[256] En 1790, l’évêché de Strasbourg avait quatre cent mille livres de rente; l’archevêché de Cambray, deux cent mille. B.
[257] Un état ne s’appauvrit pas en payant chaque année un faible tribut, comme un homme ne se ruine pas en payant une rente sur les revenus de sa terre. Mais ce tribut payé à Rome est, en finance, une diminution de la richesse annuelle, et, en théologie, une véritable simonie, qui damne infailliblement dans l’autre monde celui qu’elle enrichit sur la terre. K.
[258] Cet article est la meilleure réponse que l’on puisse faire à ceux qui ont accusé M. de Voltaire d’avoir sacrifié la vérité des détails historiques à ses opinions générales. Il est ici très favorable au clergé. Cependant il résulte de cette évaluation, portée seulement à quatre-vingt-dix millions, que l’impôt des vingtièmes mis sur le clergé, comme il l’est sur les particuliers, produirait dix millions, somme fort au-dessus de celle où montent les dons gratuits évalués en annuités. Cette même évaluation, en la supposant aussi exacte que celle qui a servi à l’établissement des vingtièmes, ne porterait la masse des biens du clergé qu’à environ un huitième de la totalité des biens du royaume. Cependant il y a des cantons très étendus, où la dîme seule est pour la plus grande partie des terres environ un cinquième du produit net; et dans ces mêmes cantons le clergé a des possessions immenses. K.
[259] Voyez tome XVIII, page 172; tome XXII, page 218. B.
[260] Voyez le chapitre de Louis XIII, dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, chap. CLXXV (tome XVIII, page 169 et suiv.). B.
[261] Son ouvrage est intitulé: Declaratio pro jure regio, sceptrorumque immunitate, adversus orationem cardinalis Perronii, Londres, 1616, in-4º. B.
[262] Voyez ma note, tome XVI, page 35. B.
[263] Cette question n’était difficile que parcequ’on croyait alors devoir décider toutes celles de ce genre d’après l’autorité et l’usage. En ne consultant que la raison, il est évident que la puissance législative a le pouvoir absolu de régler la manière dont il sera pourvu à toutes les places, ainsi que de fixer les appointements de chacune, et la nature de ces appointements. Les évêchés peuvent être électifs, comme les places de maires, ou nommés par le roi comme les intendances, selon que la loi de l’état l’aura réglé; cette loi peut être plus ou moins utile, mais elle sera toujours légitime. La loi peut de même, sans être injuste, substituer des appointements en argent aux terres dont on laisse la jouissance aux ecclésiastiques; supprimer même ces appointements, si elle juge ces places ecclésiastiques inutiles au bien public. Toute loi qui n’attaque aucun des droits naturels des hommes est légitime; et le pouvoir législatif de chaque état, en quelques mains qu’il réside, a droit de la faire. Toute propriété qui ne se perpétue point en vertu d’un ordre naturel, mais seulement par une loi positive, n’est point une propriété, mais un usufruit accordé par la loi, dont, après la mort de l’usufruitier, une autre loi peut changer la disposition. C’est par cette raison que les biens des particuliers appartiennent de droit à leurs héritiers; que les biens des communes leur appartiennent, et que ceux du clergé et de tout autre corps sont à la nation. K.
[264] La Fontaine, dans sa lettre au duc de Vendôme, septembre 1689, attribue ce bon mot au chevalier de Sillery. B.
[265] Voyez l’article LAUNOY, dans la Liste des écrivains, tome XIX, page 147. B.
[266] Gaston-Jean-Baptiste-Louis de Noailles, mort en 1720. CL.
[267] «C’est ainsi que parlerait un hérétique: il faut honorée,» dit La Beaumelle. B.
[268] Voyez Essai sur les mœurs et l’esprit des nations.--C’est au chapitre De Calvin et de Servet (voyez tome XVII, page 277), ainsi qu’à celui De Jean Hus et de Jérôme de Prague (voyez tome XVI, page 334), que renvoie Voltaire; et peut-être aussi au chapitre où il parle des puritains anglais: voyez tome XVIII, page 295 et suiv. Sur Arius, voyez tome XXVII, page 12 et suiv. B.
[269] Dans l’édition de 1756, on lit: «A été dans d’autres le dernier effort de l’indépendance.» Le texte actuel est de 1768. B.
[270] Du 30 avril 1598: voyez tome XXII, page 195. B.
[271] Voyez une particularité qui le concerne, tome XXX, page 147. B.
[272] Catherine Larchevêque de Parthenay, née en 1554, morte en 1631, avait épousé en premières noces Charles de Quellenec, baron de Pont, auquel elle intenta ce scandaleux procès dont parle Voltaire (voyez t. XXXII, p. 345, et aussi tome X, une note du chant second de la Henriade), et qui épousa en secondes noces Réné de Rohan. Sur le siége de La Rochelle, voyez tome XVIII, page 206. B.
[273] Au lieu de Réformés, les éditions antérieures à 1768 portent Religionnaires. B.
[274] On lit formes dans toutes les éditions. J’ai trouvé le mot formalités écrit de la main de Voltaire à la marge d’un exemplaire. B.
[275] Henri Daguesseau, intendant du Limousin, puis du Languedoc, père du chancelier. B.
[276] Le 21 octobre: un décret de l’assemblée constituante, du 10 juillet 1790, annule l’édit de 1685, qui révoquait celui de Nantes. B.
[277] Voyez page 371. B.
[278] Cantique de Siméon. Saint Luc, II, 29-30. B.
[279] Si vous lisez l’Oraison funèbre de Le Tellier, par Bossuet, ce chancelier est un juste, et un grand homme. Si vous lisez les Annales de l’abbé de Saint-Pierre, c’est un lâche et dangereux courtisan, un calomniateur adroit, dont le comte de Grammont disait, en le voyant sortir d’un entretien particulier avec le roi: «Je crois voir une fouine qui vient d’égorger des poulets, en se léchant le museau plein de leur sang.»--Cette note est de 1756. B.
[280] Le comte d’Avaux, dans ses lettres, dit qu’on lui rapporta qu’à Londres on frappa soixante mille guinées de l’or que les réfugiés y avaient fait passer: on lui avait fait un rapport trop exagéré.
[281] On a imprimé plusieurs fois qu’il y a encore en France trois millions de réformés. Cette exagération est intolérable. M. de Bâville n’en comptait pas cent mille en Languedoc, et il était exact. Il n’y en a pas quinze mille dans Paris: beaucoup de villes et des provinces entières n’en ont point.--Les protestants qui vivent à Paris sont enterrés par ordre de la police. Le nombre des morts est donc connu par ses registres, et il en résulte qu’ils forment environ la dixième partie de la population, les étrangers compris. Il ne serait pas surprenant que les protestants, relégués par les lois dans les classes qui peuplent le plus, eussent beaucoup plus que doublé depuis la révocation de l’édit de Nantes.
Bâville ne mérite aucune croyance. Il est très vraisemblable que la terreur qu’il avait inspirée avait forcé les huguenots à sortir du Languedoc, ou à dissimuler, et à se cacher. Il était d’ailleurs intéressé à en diminuer le nombre. C’était un moyen de plaire à Louis XIV: et pourquoi, après avoir versé tant de sang pour se frayer la route du ministère, se serait-il fait scrupule d’un mensonge? K.--On porte aujourd’hui (1830) à onze ou douze cent mille le nombre des protestants dans toute la France. B.
[282] Toutes ces violences, qui déshonorent le règne de Louis XIV, furent exercées dans le temps où, dégoûté de madame de Montespan, subjugué par madame de Maintenon, il commençait à se livrer à ses confesseurs. Ces lois, qui violaient également et les premiers droits des hommes et tous les sentiments de l’humanité, étaient demandées par le clergé, et présentées par les jésuites à leur pénitent, comme le moyen de réparer les péchés qu’il avait commis avec ses maîtresses. On lui proposait pour modèles Constantin, Théodose, et quelques autres scélérats du Bas-Empire. Jamais ses ministres, esclaves des prêtres, et tyrans de la nation, n’osèrent lui faire connaître ni l’inutilité ni les suites cruelles de ses lois.
La nation aidait elle-même à le tromper: au milieu des cris de ses sujets innocents, expirants sur la roue et dans les bûchers, on vantait sa justice, et même sa clémence. Dans les lettres, dans les mémoires du temps, on parle souvent du sanguinaire Bâville comme d’un grand homme. Tel est le malheureux sort d’un prince qui accorde sa confiance à des prêtres, et qui, trompé par eux, laisse gémir sa nation sous le joug de la superstition. Louis aimait la gloire, et il marchandait honteusement la conscience de ses sujets: il voulait faire régner les lois, et il envoyait des soldats vivre à discrétion chez ceux qui ne pensaient point comme son confesseur. Il était flatté qu’on lui trouvât de la grandeur dans l’esprit, et il signait chaque mois des édits pour régler de quelle religion devaient être les marmitons, les maîtres en fait d’armes, et les écuyers de ses états; il aimait la décence, et les soldats envoyés par ses ordres donnaient le fouet aux filles protestantes pour les convertir.
Qu’il nous soit permis de faire ici quelques réflexions sur les causes de nos derniers troubles de religion.
L’esprit des réformés n’a été républicain que dans les pays où les souverains se sont montrés leurs ennemis. Le clergé protestant de Danemark a été un des principaux agents de la révolution qui a établi l’autorité absolue. En France, sous Louis XIII, les ministres protestants les plus éclairés écrivirent pour exhorter les peuples à obéir aux lois du prince, n’exceptant que les cas où les lois ordonnent positivement une action contraire à la loi de Dieu. Mais on se plaisait à les contraindre à ce qu’ils regardaient comme des actes d’idolâtrie. On les forçait, par une foule de petites injustices, à se jeter entre les bras des factieux, tandis qu’il n’aurait fallu qu’exécuter fidèlement l’édit de Nantes, pour ôter à ces factieux l’appui des réformés. Cet édit de Nantes, à la vérité, ressemblait plus à une convention entre deux partis qu’à une loi donnée par un prince à ses sujets. Une tolérance absolue aurait été plus utile à la nation, plus juste, plus propre à conserver la paix qu’une tolérance limitée: mais Henri IV n’osa l’accorder, pour ne pas déplaire aux catholiques; et les protestants ne comptaient point assez sur son autorité pour se contenter d’une loi de tolérance, quelque étendue qu’elle pût être.
Il eût été facile à Richelieu, et plus encore à Louis XIV, de réparer ce désordre en étendant la tolérance accordée par l’édit, et en détruisant tout le reste. Mais Richelieu avait eu le malheur de faire quelques mauvais ouvrages de théologie, et les protestants les avaient réfutés. Louis XIV, élevé, gouverné par des prêtres dans sa jeunesse, entouré de femmes qui joignaient les faiblesses de la dévotion aux faiblesses de l’amour, et de ministres qui croyaient avoir besoin de se couvrir du manteau de l’hypocrisie, ne put jamais soulever un coin du bandeau que la superstition avait jeté sur ses yeux. Il croyait que l’on n’était huguenot de bonne foi que faute d’être instruit; et la bassesse de ses courtisans, qui, en vendant leur conscience, fesaient semblant de se convertir par conviction, l’affermissait dans cette idée.
Ses ministres semblaient choisir les moyens les plus sûrs pour forcer les protestants à la révolte: on joignait l’insulte à la violence, on outrageait les femmes, on enlevait les enfants à leurs pères. On semblait se plaire à les irriter, à les plonger dans le désespoir par des lois souvent opposées, mais toujours oppressives, qu’on fesait succéder de mois en mois. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait eu parmi les protestants des fanatiques, et que ce fanatisme ait à la fin produit des révoltes. Elles éclatèrent dans les Cévennes, pays alors impraticable, habité par un peuple à demi sauvage, qui n’avait jamais été subjugué ni par les lois ni par les mœurs; livré à un intendant violent par caractère, inaccessible à tout sentiment d’humanité, mêlant le mépris et l’insulte à la cruauté, dont l’ame trouvait un plaisir barbare dans les supplices longs et recherchés, et qui, instrument ambitieux et servile du despotisme et de la superstition de son maître, voulait mériter par des meurtres et par l’oppression d’une province l’honneur d’opprimer en chef la nation.
Quel fut le fruit des persécutions de Louis XIV? Une foule de ses meilleurs sujets emportant dans les pays étrangers leurs richesses et leur industrie, les armées de ses ennemis grossies par des régiments français, qui joignaient les fureurs du fanatisme et de la vengeance à leur valeur naturelle; la haine de la moitié de l’Europe, une guerre civile ajoutée aux malheurs d’une guerre étrangère, la crainte de voir ses provinces livrées aux étrangers par les Français, et l’humiliante nécessité de faire un traité avec un garçon boulanger.
Voilà ce que le clergé célébrait dans des harangues, ce que la flatterie consacrait dans des inscriptions et sur des médailles.
Après lui, les protestants furent tranquilles et soumis. Albéroni forma inutilement le projet absurde de les engager à se soulever contre le régent, c’est-à-dire contre un prince tolérant par raison, par politique, et par caractère, pour se donner un maître pénitent des jésuites, et qui s’était soumis au joug honteux de l’inquisition. Pendant le ministère du duc de Bourbon, l’évêque de Fréjus, qui gouvernait les affaires ecclésiastiques, fit rendre, en 1724, contre les protestants, une loi plus sévère que celle de Louis XIV; elle n’excita point de troubles, parcequ’il n’eut garde de la faire exécuter à la rigueur. Aussi indifférent pour la religion que le régent, il ne voulait qu’obtenir le chapeau de cardinal, malgré l’opposition secrète du duc de Bourbon. Il trahissait, par cette conduite, et son pays, et le souverain qui lui avait accordé sa confiance; mais quand le cardinalat est le prix de la trahison, quel prêtre est resté fidèle?
Sous Louis XV, les protestants furent traités avec modération, sans qu’on ait rien changé cependant aux lois portées contre eux: leur fortune, leur état, celui de leurs enfants, ne sont appuyés que sur la bonne foi. Ils ne peuvent faire aucun acte de religion sans encourir la peine des galères; ils sont exclus non seulement des places honorables, mais de la plupart des métiers. Nous devons espérer que la raison, qui à la longue triomphera du fanatisme, et la politique, qui dans tous les temps l’emporte sur la superstition, détruiront enfin ces lois. La tolérance est établie dans toute l’Europe, hors l’Italie, l’Espagne, et la France; l’Amérique appelle l’industrie, et offre la liberté, la tolérance, et la fortune, à tout homme qui, ayant un métier, voudra quitter son pays; et la politique ne permettra point de laisser subsister plus long-temps des lois qui mettent en contradiction l’amour naturel de la patrie avec l’intérêt et la conscience; et elles pourraient amener des émigrations plus funestes que celles du siècle dernier, et nous faire perdre en peu d’années tous les avantages du commerce dont la révolution de l’Amérique doit être la source.
[283] Christophe Kotter, ou Cotterus, mort en 1647, dont Voltaire parle tome XXXII, page 12. B.
[284] Christine Poniatowia, fille d’un moine polonais, apostat, morte en 1644. CL.
[285] Justus Velsius, ou Welsens, né à La Haye, reçu docteur en médecine à Louvain, en 1641. B.
[286] Nicolas Drabicius, décapité en 1671. CL.
[287] Ubi enim sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum. Matthieu, XVIII, 20. B.
[288] Si habueritis fidem, sicut granum sinapis, dicetis monti huic: Transi hinc illuc; et transibit. Matthieu, XVII, 19. B.
[289] Un Abrégé de la vie de Claude Brousson se trouve en tête de ses Lettres et opuscules, Utrecht, 1701, in-8º. B.
[290] Cavalier a été le rival de Voltaire, et rival heureux. Ils aimèrent l’un et l’autre mademoiselle Pimpette, fille de madame Dunoyer, et fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver arriva: le héros l’emporta sur le poëte; et la physionomie douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante. L.--J’ai rapporté cette note de La Beaumelle parcequ’elle n’est pas rapportée textuellement par Voltaire, et parcequ’elle m’a paru nécessaire pour l’intelligence d’un passage du Supplément au Siècle de Louis XIV, seconde partie. Cavalier, né à Ribaute, près d’Anduze, en 1679, est mort à Chelsea, près de Londres, en 1740. B.
[291] Ce trait doit se trouver dans les véritables Mémoires du maréchal de Villars. Le premier tome est certainement de lui: il est conforme au manuscrit que j’ai vu: les deux autres sont d’une main étrangère et bien différente.--Cette note de Voltaire est la répétition de celle qu’il a mise page 25; voyez, sur les Mémoires de Villars, ma note, tome XIX, page 219. B.
[292] Voyez page 27. B.
[293] Voyez tome XXIX, page 335. B.
[294] Isaac Habert, évêque de Vabres en 1645, mort en 1668. CL.
[295] Censuré en 1656, et ensuite exclus. CL.
[296] Sur Armin et Gomar, voyez tome XVIII, page 385; et, tome XLI, une des notes du Traité sur la tolérance. B.
[297] Les premières éditions portaient: «le plus pur et le plus éloquent des poëtes.» B.
[298] François Annat, dont le vrai nom paraît avoir été Canard, fut le troisième confesseur de Louis XIV. Il abdiqua, après seize ans de règne, en 1670, et mourut quelques mois après, le 14 juin de la même année. CL.
[299] Voyez tome XXII, page 358. B.
[300] Du 9 février 1657. Voyez, ci-après, la deuxième partie du Supplément au Siècle de Louis XIV. B.
[301] D’Argenson voyez ma note, tome XXII, page 291; et, ci-dessus, page 247. B.
[302] Le 2 décembre, âgé de quatre-vingt-six ans. B.
[303] Née à Lille, morte en 1680: Voltaire en a parlé tome XIX, page 47. B.
[304] Michel Le Tellier, sixième et dernier confesseur de Louis XIV, était fils d’un vigneron des environs de Coutances. Son homonyme le chancelier Michel Le Tellier, mort plus de trente ans avant lui, était petit-fils d’un marchand de vin à Aï. CL.
[305] Il est dit dans la Vie du duc d’Orléans, imprimée en 1737, que le cardinal de Noailles accusa le P. Le Tellier de vendre les bénéfices, et que le jésuite dit au roi: «Je consens à être brûlé vif, si l’on prouve cette accusation, pourvu que le cardinal soit brûlé vif aussi, en cas qu’il ne la prouve pas.»
Ce conte est tiré des pièces qui coururent sur l’affaire de la constitution, et ces pièces sont remplies d’autant d’absurdités que la Vie du duc d’Orléans. La plupart de ces écrits sont composés par des malheureux qui ne cherchent qu’à gagner de l’argent: ces gens-là ne savent pas qu’un homme qui doit ménager sa considération auprès d’un roi qu’il confesse, ne lui propose pas, pour se disculper, de faire brûler vif son archevêque.
Tous les petits contes de cette espèce se retrouvent dans les Mémoires de Maintenon. Il faut soigneusement distinguer entre les faits et les ouï-dire.--On proposa pour confesseur à Louis XIV Le Tellier et Tournemine. Tournemine, littérateur assez savant, pensait avec autant de liberté, et avait aussi peu de fanatisme qu’il était possible à un jésuite. Mais il était d’une naissance illustre, et Louis XIV ne voulut pas d’un confesseur fait pour aspirer aux premières places de l’Église et de l’état; il craignait d’ailleurs l’ambition de sa famille. K.
[306] Consultez les Lettres de madame de Maintenon. On voit que ces Lettres étaient connues de l’auteur avant qu’on les eût imprimées, et qu’il n’a rien hasardé.
[307] Quand on a des lettres aussi authentiques, on peut les citer: ce sont les plus précieux matériaux de l’histoire. Mais quel fond faire sur une lettre qu’on suppose écrite au roi par le cardinal de Noailles.... «J’ai travaillé le premier à la ruine du clergé pour sauver votre état et pour soutenir votre trône..... Il ne vous est pas permis de demander compte de ma conduite.» Est-il vraisemblable qu’un sujet aussi sage et aussi modéré que le cardinal de Noailles ait écrit à son souverain une lettre si insolente et si outrée? Ce n’est qu’une imputation maladroite: elle se trouve page 141, tome V, des Mémoires de Maintenon; et comme elle n’a ni authenticité ni vraisemblance, on ne doit y ajouter aucune foi.
[308] Le commencement de cet alinéa est de 1751; la fin, de 1768. B.
[309] Novembre 1764: voyez tome XXII, page 361. B.
[310] François de Mailli, né en 1658, cardinal en 1719, mort en 1731.