‹ ŒuvresChapitre 3 sur 35 · ROMANCE.

ROMANCE.

BAUCIS ET PHILÉMON.

Air : L’amour m’a fait la peinture.

Je veux retracer l’histoire
De Baucis et Philémon :
De l’hymen elle est la gloire ;
Peu d’époux veulent la croire ;
Mais elle est sûre, dit-on.
Philémon dès sa jeunesse
Chérit l’aimable Baucis ;
Pour femme il prit sa maîtresse :
Et tous deux dans la détresse
N’eurent jamais de soucis.
Aussi constante que belle
Baucis l’aima soixante ans :
Plus d’une foible mortelle
Dit qu’on peut rester fidèle,
Mais non pas aussi long-temps.

Pour voir ce beau mariage,
On assure que Jupin
Entreprit un long voyage,
Car pour trouver bon ménage
Il faut faire du chemin.
Il parcourut mainte ville
Cachant la pompe des dieux ;
Mais chacune peu civile
Lui refuse un simple asyle :
On le rebute en tous lieux.
Il trouve enfin la chaumière
De ces époux qu’il cherchoit :
Chacun s’empresse à lui plaire,
Et comme un dieu le révère ;
Mais mortel on le croyoit.
Au nectar, à l’ambroisie
Il préfère leur repas ;
Ils vouloient ôter la vie
À leur colombe chérie,
Jupin ne le permit pas.
De la vertu qu’il contemple
Il veut relever l’éclat :
La chaumière devient temple ;
Le dieu par ce bel exemple
Fit rougir plus d’un ingrat.
Bientôt un déluge horrible
Des inhumains le vengea ;
Mais n’étant pas inflexible,
De cette race insensible
Un grand nombre surnagea.

De nos époux la surprise
Fait place aux ravissemens.
Pour réparer leur méprise
À ce dieu qui se déguise
Ils offrent un pur encens.
Je n’ai qu’un désir extrême,
Dit Baucis avec ardeur :
Point survivre à ce que j’aime
Me paroît un bien suprême,
Le seul qu’envîroit mon cœur.
— Ce sera ta récompense ;
À tes vœux je dois céder.
C’est le prix de la constance,
Sans tirer à conséquence
Ce dieu pouvoit l’accorder.
Encor vingt ans ils s’aimèrent,
Et tous deux près de mourir,
En beaux arbres se changèrent :
Leurs rameaux s’entrelacèrent,
Ce fut leur dernier plaisir.
Long-temps sous leur vert feuillage
On jura sincérité.
Hélas ! ce n’est plus l’usage,
Souvent même leur ombrage
Cache l’infidélité.

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