‹ ŒuvresChapitre 34 sur 35 · PLUS D’ILLUSIONS.

PLUS D’ILLUSIONS.

Eh quoi ! tout fuit dans le vieil âge,
Tout fuit, jusqu’à l’illusion !
Ah ! la nature auroit été plus sage
De la garder pour l’arrière-saison.
Oui, si l’imagination
Conservoit sa douce magie,
Elle préserveroit, sur la fin de la vie,
De l’ennui, ce mortel poison.
Dans la jeunesse, elle décore
Tous les objets et tous les lieux ;
La raison vient qui décolore
Tous ces tableaux délicieux.
Je les regrette, et ce n’est pas folie.
Je ne vois plus mes gazons, et mes bois,
Ni mon ruisseau, ni ma prairie,
Comme je les vis autrefois.
Lorsque j’entends la tourterelle
Roucouler ses tendres amours,
Je ne dis plus, comme dans mes beaux jours :
Il faut la prendre pour modèle.
Progné n’est plus pour moi qu’une simple hirondelle,
Et quand le rossignol me ravit en chantant,
Je ne m’attendris plus sur le vieil accident
De cette pauvre Philomèle.

Tircis dont je vantois les séduisans appas,
La grâce, le tendre langage,
N’est plus maintenant que Lucas,
À l’air nigaud, aux cheveux plats :
C’est le plus rustre du village ;
Et les bergères du canton,
La belle Aminte, et Célimène,
Pour qui je fis une chanson,
Ne sont plus à mes yeux que Margot et Suzon,
Qui du moindre couplet ne valoient pas la peine.
Pour vous, mes paisibles moutons,
Je vous trouve toujours aimables :
En tous lieux, en toutes saisons,
Vos attraits pour moi sont durables :
Ce qui rappelle la candeur,
Et la douceur, et l’innocence,
Ne peut cesser d’être cher à mon cœur.
Je ne crains plus la pétulance
Des faunes indiscrets que trouve sur le soir
La bergère qui veut reposer sous les hêtres :
Quand on ne les craint plus, on cesse de les voir.
Adieu, divinités champêtres ;
Adieu, dryades et sylvains,
Adieu, sylphes, charmans lutins,
Tous enfans de l’erreur, chers à la poésie.
Je ne me livre plus à ces illusions,
Qui, sans tes vérités, triste philosophie,
Pourroient jusques au bout enchanter notre vie.
Oui, ces riantes fictions
Valent mieux mille fois que tes doctes leçons.
Je ne désire point les charmes
De la beauté, de la fraîcheur,

Ni des amans les soupirs, la langueur ;
Sans regret je verrois leurs larmes.
L’amour n’est fait, hélas ! que pour les jeunes gens.
Douces réalités, transports, tendres mystères,
Sont les trésors de leur printemps.
Ah ! de cet âge heureux, de ce précieux temps
Je ne voudrois que les chimères.

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