Correspondance · _______ XXVIII DU MÊME
Vendredi matin.
Je regrette extrêmement de n’avoir pu répondre aussi promptement que je l’aurais désiré au sujet du Mémoire de mathématique que vous nous avez envoyé. Je me suis acquitté fidèlement de la commission que vous m’aviez donnée en m’adressant cette pièce. M. Cuvier était chargé lundi dernier de la lecture de la correspondance. Je l’ai prié de présenter votre Mémoire, et j’en ai indiqué l’objet. Après la lecture, on a nommé MM. Laplace, Prony et Poisson commissaires. J’insisterai autant qu’il sera nécessaire pour qu’ils fassent le rapport que vous désirez. Si M. Poisson a le dessein de montrer quelque opposition au résultat de vos recherches, il ne pourra s’empêcher de céder à l’autorité de l’expérience que personne ne sait mieux consulter que vous. Autant que j’ai pu prendre connaissance de la discussion dont vous vous êtes occupée, il m’a paru que vous mettez dans tout son jour l’insuffisance de l’hypothèse théorique dont il a voulu déduire l’équation du quatrième ordre, que vous avez trouvée. Je n’aurais pu concourir moi-même à l’examen et au rapport de ce Mémoire sans me détourner des occupations instantes dont je me trouve chargé. Toutes les personnes présentes à la séance ont entendu avec le plus grand intérêt l’annonce de votre Mémoire. La difficulté du sujet, la célébrité des auteurs qui l’ont traité et votre nom ne pouvaient manquer d’exciter l’attention. Nous nous en sommes entretenus avec plusieurs personnes à l’Académie et chez M. de Laplace. Je vous remercie, Mademoiselle, des nouvelles marques d’intérêt que vous me donnez en vous occupant de ma santé et de mes travaux. C’est une obligation fâcheuse que celle des discours publics, et les personnes dont j’estime le plus les suffrages sont celles que je crains le plus d’avoir pour auditeurs.
J’aurais préféré de vous rendre compte de vive voix au sujet de la présentation de votre Mémoire, et je profiterai d’une autre occasion pour vous en parler. Je suis présentement retenu par des occupations beaucoup moins agréables.
Agréez, Mademoiselle, avec l’hommage de mes remercîments, celui de mon respect.
J. Fourier.
P.-S. Le procès-verbal que j’ai rédigé contient la mention de la lecture de votre Mémoire, et la lettre, par laquelle je vous informe des noms des commissaires, ne vous est point encore parvenue, parce qu’on n’a coutume de les expédier qu’après que le procès-verbal a été lu et adopté.
Paris, le 30 mai 1823.
J’ai l’honneur de vous prévenir que toutes les fois que vous vous proposerez d’assister aux séances publiques de l’Institut, vous y serez admise dans l’une des places réservées au centre de la salle. L’Académie des Sciences désire témoigner par cette distinction tout l’intérêt que lui inspirent vos ouvrages mathématiques et, spécialement, les savantes recherches qu’elle a couronnées en vous décernant un de ses grands prix annuels.
Agréez, Mademoiselle, l’hommage de mon respect.
Fourier.
Dimanche, 1 juin 1823.
J’ai l’honneur de me rappeler au souvenir et à la bienveillance de Mademoiselle Germain. Je désirais depuis longtemps me présenter chez elle, mais des occupations urgentes m’en ont détourné. Je lui envoie ci-joint : 1° une lettre officielle ; 2° un billet de centre pour la personne qui l’accompagnerait. Si Mademoiselle Germain ne se propose pas d’assister à la séance, je la prie de disposer du billet comme elle le jugera convenable et, s’il était nécessaire, j’en pourrais remettre un ou plusieurs autres, mais non du centre.
Hélas, je devrais bien plutôt garder tous ces billets. Je suis condamné à causer au public un grand ennui, et je vais paraître demain comme une faible lueur au milieu d’un feu d’artifice. Mais je suis résigné à toutes les comparaisons possibles. Il m’a paru raisonnable de prendre dès le début un ton grave et simple que je puis conserver, et de m’abstenir de toute prétention à des succès que je ne pourrais pas obtenir et que je ne désire point. Ce que je désire surtout c’est de conserver l’estime et le souvenir de mademoiselle Germain.
Je la prie de recevoir l’expression de mon respect.
Fourier.
Mardi soir, 3 juin 1823.
Je renouvelle l’expression de mes éternels remercîments pour les témoignages de bonté et d’amitié que j’ai reçus de mademoiselle Germain.
J’envoie deux billets dont l’un est converti en billet de centre. Jamais on n’a montré autant d’empressement, et il y a plus d’un mois que M. Cuvier et moi avons reçu des demandes sans nombre. Mais n’eussé-je qu’un seul billet, j’en disposerais certainement pour mademoiselle Germain.
Je suis encore bien incertain de savoir si je pourrai profiter de l’offre très obligeante et très aimable concernant la place de la loge. Car le matin nous aurons une longue séance. Mais si je vais le soir aux Italiens, ce sera seulement pour occuper une place dans la loge, et je ne pourrais y aller qu’à huit heures et demie.
Je prie bien instamment mademoiselle Germain de disposer de cette loge, et je renvoie le billet. Mais si elle a la bonté d’insister à cet égard, je désire qu’elle veuille bien se contenter de me renvoyer par le porteur un bon pour une place. J’espère être assez heureux pour en profiter. Mille respects et mille remercîments.
J. Fourier.