Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 09
Je ne dirai rien de ce premier voyage en Transcaucasie, parce que, devant le refaire une année plus tard et, cette fois d’une manière non officielle, c’est alors que j’en parlerai. Mais je lui dois une des plus belles rencontres de ma vie ; et en te disant, lecteur, ce que fut cette rencontre, je ferai de nouveau une digression, mais te prouverai, si tu es misanthrope, que la vie est digne d’être vécue, alors qu’elle-même te fait hurler comme si tu étais mordu par une vipère.
Certes, mon histoire n’a pas grand’chose de commun avec la Russie, mais, de toute façon, on m’accusera de n’avoir fait ici que battre la campagne. Eh oui — bonshommes armés d’un crayon rouge et à la cervelle de yoghourt — oui j’aime battre la campagne ! Tentez-le, vous aussi, avec votre cœur flasque comme une bouse molle : au premier contact avec l’herbe en flammes de cette terre-là, vous vous brûlerez le cul. Car les champs que ma fantaisie aime, le diable les a labourés avec sa rude queue et Dieu les a fécondés de son ardente semence. Tout y vient à profusion, sauf la fleur morte de vos pensées d’eunuques.
Mais entre tout, c’est l’amour pour l’homme, la passion pour l’ami, qui pousse là-bas comme un chêne dont le sommet frôlerait les astres, dont les racines plongeraient dans le feu de la terre.
Homme au visage flamboyant de désirs… sillonné d’angoisses… pétri de générosité. Homme qui surgis dans mon chemin avec ta millénaire existence : je ne suis qu’un infidèle, mais quand je prends ton visage entre mes mains et le regarde, tant je m’abreuve de ta force, que tu peux ensuite retourner à ta vaillante solitude et songer à notre rencontre une vie durant. Car, à cette minute-là, je t’ai vidé comme toi-même tu m’as vidé. Tu m’as donné ta masse d’amour, dont tu ne savais que faire, et je t’ai donné la mienne qui m’accablait.
Ya-t-il quelque chose de plus, dans la vie ? Pour moi, c’est tout. À moins que ce ne soit l’amertume de la séparation, absurde comme un masque sur une figure humaine.
Et voici la belle rencontre :
Au milieu d’une fourmilière d’invités parmi lesquels, vainement, je cherche l’œil où de vastes passions éclatent, un homme surgit un jour dans ma chambre. Il est grand. Son corps d’ascète charnel semble en proie à une joute, tantôt badine, tantôt sanglante, avec les griffes de tous les désirs. La lumière qui flotte sur son visage massacré est celle de l’homme dont la foi ravage les entrailles. Les yeux, trop ouverts, sont mobiles comme le mercure. Leur regard perce, attire et éloigne mille choses en une minute. La bouche a mordu partout, a craché tout ce qu’elle a mordu et continue de mordre. Le nez s’ouvre et se referme, constamment, à toutes les odeurs.
L’homme parle. Il veut être banal, comme le voudrait la circonstance qui nous unit, mais il plonge dans mon visage les lances de son regard et aussitôt ses paroles abordent l’universalité, pendant que les bras décharnés s’allongent pour attraper des chimères.
Je comprends tout de suite que j’ai affaire à plus fort que moi dans bien des domaines, et surtout dans celui des visions du passé et des conjectures sur l’avenir.
J’étais au lit, sérieusement malade depuis trois jours. Je lui tends la main. Il l’attrape. Et voilà que je ne suis plus malade.
— Attends, lui dis-je, je veux t’accompagner. Qui es-tu ?
— Je suis le Crétois.
— Tu me connais donc ?
— Oui, tu es le Céphalonite : après les Crétois, les Céphalonites sont les hommes de la Grèce que j’aime le mieux. Ils sont plus racés que les autres.
Il me décrivit ces hommes de race, tout en cheminant, ceux de la Grèce et ceux de toute la terre. Il sortait cela, comme on sort une allumette quand les poches en sont pleines.
— Dommage ! fis-je. Nous devons nous séparer dans deux jours.
Il tressaillit, et cela me plut :
— Où vas-tu ?
— En Transcaucasie.
— Mais j’y vais, comme toi !
Nous y allâmes.
Dans le wagon-rêve, tous deux allongés sur les banquettes du même compartiment, les immenses steppes nous engloutirent dans leur néant peuplé de contes invraisemblables. De longues heures de roulement voluptueux. Des arrêts dans les gares pour nourrir la bête. Des descentes, ici et là, pour la gaver de parade et pour tâcher de l’éblouir.
Le Crétois était fort rangé : lecture, griffonnage, songerie, sommeil. Point de verbosité. Avec personne. Jamais une allocution, en dépit de toutes les insistances. Lourd aux visites des fabriques ou des hôpitaux. Nous faussant compagnie à chaque pas, pour courir les musées, les vieilles églises, la rue. Mais c’est le document humain, le héros, qu’il cherchait avec le plus d’ardeur. Ah, avec quelle force il se jetait sur toutes les illusions, pour découvrir parfois une rayonnante réalité ! Je ne connais pas d’homme qui ait eu plus grande soif de pureté et d’héroïsme que lui.
Jailli d’un paysan crétois au poing de fer et au coffre bourré de livres sterling, il s’était abreuvé de toute la sagesse antique, de toute la science moderne, puis s’était séparé de son père, de sa classe, de la sagesse même, pour adhérer à un bolchévisme encore débutant et encore héroïque.
— C’est l’avenir du monde, me disait-il. Le bolchévisme ne marque pas le commencement d’une civilisation nouvelle, mais la fin de celle que nous vivons. Voilà pourquoi il faut l’aider à précipiter dans l’abîme cette vieille cocotte aux fanfreluches prétentieuses.
« Tout est aujourd’hui fanfreluche. Ce qui ne l’est pas est pire encore : un poids mort qui empêche toute naissance. J’ai failli sombrer sous ce poids. Cinq dixièmes de ce qu’on m’a fait apprendre, me sont nuisibles, quatre dixièmes me sont inutiles ; seul un dixième me sert d’une façon bienfaisante.
« Va rendre visite à toutes les grandes consciences de notre temps : à quelques rares exceptions près, ce ne sont que des arlequins, d’où tu sortiras les mains vides.
« Oui, le bolchévisme est appelé à détruire tout ce fatras de fausses valeurs.
« Ce que je crains fort, c’est le voir ne pas répondre à sa mission, se mettre à bouffer et s’alourdir avant l’heure. Sa disparition prématurée livrerait le monde à la plus dégoûtante masturbation intellectuelle.
« Renforçons donc les lanières de ce fouet, empêchons-le de s’amollir. Et qu’il fasse crever toutes les peaux, celle du philosophe comme celle de l’ogre.
« Puis, nous verrons. »
Je ne fais là que résumer, très boîteusement, une vaste pensée longuement mûrie. Le jour où mon Crétois parlera lui-même, avec preuves à l’appui, ah, bonshommes, vous trouverez votre compte ! Car il a dans la poche de son gilet tout ce que vous n’avez pu fourrer sous votre crâne, et des couilles crétoises auxquelles vous céderez.
Ignominie que ce monde gouverné par des hommes froids ! non pas même par des hommes d’affaires, qui seraient au moins de brûlants créateurs d’entreprises, de géniaux organisateurs de l’énergie humaine, par ces hommes qui d’une main arrachent à la terre son abondance et de l’autre la jettent à la gueule de cette humanité affamée.
Le Crétois était de ces hommes-là. Il se nourrissait d’une soupe, d’une livre de pommes ou d’un hareng fumé. Son bagage : dix kilos, pour faire le tour du monde. Son appartement : un grabat. Mais ses désirs : un univers. Sa compagnie : un bonheur dévorant.
Je lui dois cette sorte de culte qu’il éprouvait l’égard du lamentable bourbier humain, contraint d’évoluer sans cesse au prix de sanglantes secousses. Dans le bolchévisme, il voyait le drame le plus digne de notre vénération, celui qui avait retenti jusque dans la cervelle bestiale des peuplades sauvages.
Aussi :
— Toi, le Céphalonite ! me disait-il. Jurons de ne jamais lever notre main contre le bolchévisme, même s’il nous jette un jour en prison : c’est à lui que l’humanité sera redevable demain de sa libération totale. Il ne réalisera que très peu de ce qu’il promet, mais il promet tout, l’impossible même, et voilà l’audace qu’il faut à notre siècle timoré. Souviens-toi de l’histoire des Tchouvaches.
« Aussitôt finie la guerre civile, une baroque délégation de Tchouvaches vint se présenter devant le commissaire du peuple à l’instruction :
— Eh bien ! fit celui-ci. Avez-vous constitué votre soviet ? Racontez-moi ce que vous avez fait chez vous.
— Tovarichtch Lounotcharski ! s’écria le chef de la délégation. Nous avons formé notre soviet ! puis, nous avons chassé les popes que le tasar nous avait imposés, et nous avons fait revenir nos chamans (sorciers), qui vivaient dans les bois.
— Ce n’est pas un grand progrès, répliqua le commissaire, que de remplacer un pope par un sorcier, mais vous avez fait ce que vous avez voulu. Et c’est cela la liberté. Le reste viendra par la suite, malgré vous.