Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 10
Du voyage au Caucase, nous revînmes chauffés à blanc. Des peuples et des peuples, debout, délirants, accueillant délégations sur délégations, comme jamais le monde n’en a vu. Impossible de voir les masses mécontentes, car c’était par elles que nous étions reçus et fêtés. Les plus miséreux, ceux-là mêmes que le régime éloignait de sa table, par faute de la bousculade, venaient nous saluer, le ventre creux, et nous crier leur joie et leur confiance dans l’avenir.
Je décidai, alors, d’accord avec le Crétois, de quitter un instant la Russie et d’aller avec lui prouver tout de suite notre attachement désintéressé au bolchévisme. Mais où aller ? Naturellement dans nos Balkans. Pour commencer, la Grèce.
De l’argent : j’en avais comme jamais je n’en ai eu de ma vie : trois mille roubles. Encore n’avais-je touché mes droits d’auteur que sur deux livres et une traduction ukrainienne, auxquels était venue s’ajouter une bagatelle de mille roubles, que Voufkou avait bien voulu me verser pour mon film Kyra Kyralina. Tout cela me laissait loin de compte.
Nous arrivâmes à Odessa par un gel sibérien, le 25 décembre 1927, et avant de nous embarquer, nous rédigeâmes une lettre à Staline, dont malheureusement je n’ai pas conservé le texte. Mais, en bref, nous lui disions :
Voici deux hommes qui coupent tous les ponts derrière eux (pour ma part, je n’en jamais eu). Nous voulons nous dévouer à la cause prolétarienne. Aucun intérêt, sinon celui que nous inspire notre idéal. Nous avons de quoi vivre et ne vous demandons rien. Mais nous voulons tout votre concours légal, pour que toutes les portes nous soient ouvertes et pour que nous puissions tout voir. Au besoin, nous sommes prêts à accepter l’un de vos hommes, qui vive dans notre plus stricte intimité et nous accompagne partout, car nous ne craignons rien, n’ayant qu’un seul chemin. Pour vous prouver notre franchise, nous allons maintenant en Grèce, crier notre enthousiasme de ce que nous avons vu dans l’U. R. S. S. Puis nous y retournerons pour y vivre, apprendre et lutter.
Cette lettre, envoyée recommandée, attend encore aujourd’hui la réponse de Staline. Et si vous dites que je suis un imbécile, je vous répliquerai que Staline est bien Staline, c’est-à-dire : un homme qui a besoin de tout autre chose que de ce que nous lui offrions.
Qu’il sache cependant que jamais deux hommes ne lui ont offert leur vie d’une façon plus désintéressée.
Ô, mon pauvre Crétois ! Ce ne sont pas des lions qu’il faut aux gouvernants, mais des chiens ! Seul toi, ô idéal humain, tu as besoin de héros, et tu en auras, des mille et des mille, qui renaîtront de leurs propres cendres et te serviront. Et tu vaincras ! Oui tu vaincras, en dépit des gouvernants et de leurs chiens, car l’humanité peut vivre sans pain et sans feu, mais elle ne le peut pas sans toi, bienheureux Idéal, sel de la vie et chaleur de notre âme ! Je baise ici tes pieds sanglants, tes mains qui ont touché une seconde les pattes de tes bourreaux et je défendrai la parcelle qui me vient de toi, en lui sacrifiant ma vie.
Charogne de gouvernants !
Mais pour l’instant, arrière le venin ! Je suis encore à Odessa, brûlé par ma plus belle flamme. J’embrasse tout le monde et la bise qui me flagelle la figure. Sans un vêtement chaud, rien qu’un pardessus de demi-saison, malgré mes trois mille roubles. Le Crétois est obligé de me prêter sa fourrure. Et nous courons en traîneau, sur des rues transformées en patinoire, nous courons toute la journée d’institution en institution, car nous sommes arrivés la veille du jour de notre départ et n’avons ni places retenues ni argent changé. Nous obtenons les places, mais quant à changer tout l’argent, va te promener ! Et c’est très bien, sans doute, qu’on envoie se promener tous ceux qui veulent exporter leurs roubles, mais peut-être vaudrait-il mieux ne pas envoyer promener seuls ceux qui ne savent pas faire la démarche nécessaire.
Nous tentons la nôtre, par télégraphe, du bureau même de la commission des finances d’Odessa. Nous n’avons pas en effet l’intention de nous acheter un château avec cet argent. Mais la réponse ne vient pas et nous partons avec ce que la banque accorde par la loi à tout le monde : cent cinquante dollars par personne. Le reste, nous le laissons à la banque d’Odessa.
Qu’importe… De l’argent, il y en a partout. On vous le donne même là où vous allez porter votre flamme bolchéviste. Et la Grèce, qui est fasciste, me donnera vingt mille drachmes : des droits d’auteur également, car vous ne pensez pas que je puisse être à la fois bolchévik et fasciste, quand je crie ma colère en arrivant à Athènes, quand je rends visite aux communistes emprisonnés, aux tuberculeux qu’on tue à petit feu et quand je fais une conférence qui me vaut l’expulsion. Vous ne le pensez pas, vous qui me croyez déjà acheté par les Soviets.
Dieu, quelle destinée que la mienne !
Ici, une page des plus grotesques allait s’inscrire à l’actif de ma vie.
La Grèce ? Un peuple brave comme tous les peuples, plus généreux et plus avare à la fois que tous les autres, selon ce que vous exigez de lui. Je ne venais rien lui demander. Rien, si ce n’est de le revoir à quinze années de distance, de connaître ses plaies nouvelles et de lui dire ma pensée, quant aux remèdes. Ne peut-on plus dire sa pensée de notre temps ?
Non. On ne le peut plus.
Pour débuter, presque toute la presse d’Athènes vint me saluer, comme on ne l’avait jamais fait, pas même à Moscou. Je saluai, à mon tour, la patrie de mon père, ses emprisonnés, ses exilés, sa souffrance. Ce furent là mes billets doux pour le Nouvel An grec, auxquels ceux que je saluai répondirent par une avalanche de télégrammes et de lettres, où l’on m’invitait à parler.
J’allai d’abord parler à l’Elefteron Vima, le plus grand journal de la Grèce. Son directeur se déclara mon hôte. J’en fus fort honoré, comme à Moscou. J’aime les grands porte-voix, à condition qu’on veuille bien m’y laisser hurler. Vima se laissa faire, avec une forte sourdine. Ménage bâtard. Néanmoins, l’auto de cet organe, après les autos bolchévistes, me fit voir ce que les environs d’Athènes ont de plus beau, puis me déposa à mon hôtel, qui, dès le lendemain, devint la cible des plus féroces attaques.
Jamais ma vie durant je ne fus injurié de la sorte. Plus un journal ou presque pour me défendre. On vit l’organe officieux du gouvernement, Estia, me traiter dans un éditorial de pousti, ce qui veut dire : pédéraste passif. Comme je ne le suis point, ni passif, ni actif, je refusai de croire ce que mes yeux lisaient, en dépit de ma connaissance des mœurs balkaniques, des mœurs grecques surtout, où le mot pousti, les gamins des meilleures familles se le jettent au nez, à la barbe de leurs parents, comme des fistikia.
De la presse, les injures passèrent au Parlement. Alors, pour me prouver que toute la Grèce n’était pas là, le ministre de l’Agriculture, Papanastasiou, me défendit à la tribune, la préface de Romain Rolland à la main, puis vint m’inviter à une soirée intime, donnée à mon intention.
Mal lui en prit ! Une rancune politique aidant, le brave homme perdit son portefeuille.
Je continuai avec le mien, dont personne ne voulait plus. Et ce fut la conférence du théâtre Alhambra, qui faillit dégénérer en bagarre de rue. Une visite aux bolcheviks emprisonnés, qui clamèrent leur foi dans les luttes du prolétariat, une autre à Sotiria, maison des morts que Dostoiewski n’a pas connue, jetèrent de l’huile sur le feu. Une instruction judiciaire fut ouverte contre moi, le Crétois et le P Glinos, organisateur de la conférence. Cela nous permit de faire une belle profession de foi bolchéviste, mais la police se permit, elle, de nous donner huit jours pour quitter la Grèce.
J’y laissai des souffrances qui ne pourront trouver une place digne d’elles que dans une grande épopée de nos temps d’horrible terreur. Pourquoi parler de civilisation quand, au pied de l’Acropole, des hommes sont jetés sur les rochers des îles inhabitées, sauf par quelques bergers miséreux auxquels on intime l’ordre de laisser mourir de faim ces exilés, ces communistes, ces hommes « qui couchent avec leurs sœurs » et qui affirment que la Vierge ne fut qu’ « une simple femme » ? Pourquoi parler de science, de pitié, d’assistance aux malades, quand, près d’Athènes, Sotiria n’est qu’un alignement de baraques mortuaires, où des centaines de tuberculeux à tous les degrés, se crachent au visage, luttent avec la pluie et le froid, se nourrissent comme les porcs ne se nourrissent pas, font la chasse à la vermine et aux rats, hurlent en vain leur désespoir de fantômes et attendent lamentablement l’heure de la suprême délivrance ?
Pourquoi donc, mon frère ouvrier, ne pas vouloir mettre le feu à ce monde et te montrer capable d’en créer un meilleur, si tu paies le plus gros tribut à la peine, à la geôle et à l’ignoble mort ?