‹ Vers l’autre flammeChapitre 9 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 08

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 08

Rien ne reste, nom de dieu, sans être sali, de tout ce qui sort des mains de l’homme ! Pauvre, pauvre monde… Si seulement le diable t’emportait bientôt, et qu’il n’en soit plus jamais question.

Pas plus tard qu’au lendemain de ces grandes journées anniversaires, un des abcès de la Révolution creva sous nos yeux : Ioffé se brûlait la cervelle, en signe de protestation contre les brimades dont ses amis opposants avaient été victimes pendant les fêtes. Ce lamentable suicide d’un bolchevik, qui nous était connu depuis les jours de Brest-Litovsk, mit un doigt glacial sur nos cœurs émus. Il n’y avait pas que des fêtards, il y avait donc aussi de tragiques trouble-fêtes ?

Nous nous en étions aperçu, le jour même de la grande parade, quand l’opposition fit entendre sa voix et faillit être assommée. Personnellement, je me trouvai pris au milieu de la bagarre, qui se produisit sous le balcon où j’étais et d’où les chefs opposants tentèrent de parler à la foule. Je me sauvai au bon moment, quand les gardes à cheval s’ouvrirent route dans la foule, avec une dureté suffisante pour des gardes rouges, bousculant des manifestants tout aussi rouges qu’eux-mêmes. Nous apprîmes qu’à Léningrad, ça avait bardé : on s’était passablement battu, entre frères, pendant plusieurs heures.

Alors, un doute sérieux s’empara de mon esprit : que pouvait bien être, après tout, cette Opposition ? Que voulait-elle ? Et pourquoi ne lui permettait-on de s’exprimer ni à la tribune ni dans un journal ?

Un autre fait, plus révoltant encore, vint aussitôt scandaliser tous les délégués ou invités honnêtes. Le pouvoir faisait publier, à notre intention, une feuille occasionnelle, imprimée en trois langues : français, anglais, allemand. Elle nous mettait brièvement au courant de ce qui se passait dans le monde. Elle nous parla bien plus longuement de l’Opposition « trotskiste » et de Trotsky, mais avec une telle haine, que nous en fûmes stupéfaits. Pour la première fois nous lisions les qualificatifs de « traîtres », de « blancs », de « contre-révolutionnaires », de « mencheviks », etc. On nous racontait une histoire à dormir debout selon laquelle une « imprimerie clandestine » avait été créée par Trotsky, avec, pour la diriger, un ancien officier wrangélien.

Cela me mit hors de moi. Le journal en mains, j’allai trouver le « commandant » de l’équipe dont je faisais partie et je lui dis :

— C’est une honte d’étaler de pareils mensonges sous les yeux des étrangers. Si vous êtes innocents et si l’affaire de l’imprimerie et de son officier blanc est vraie, qu’on fusille immédiatement Trotsky ! Or vous ne l’avez même pas arrêté.

Et pour cause. Car toute l’« imprimerie » se réduisait à une Ronéo, et l’officier wrangélien à un agent du Guépéou. Quelle fraternelle saleté !

Mais à ce moment-là, cette saleté, nous ne l’entrevoyions que dans ces incidents, qui restaient à nos yeux questions politiques et mœurs révolutionnaires russes : divergences de vue sur les problèmes koulak, sur l’industrie lourde ou légère, le régime politique intérieur, l’oppression cordiale. Le peu d’opposants qui me fréquentaient alors, ne m’en entretenaient que bien prudemment, car on me voyait « marcher » avec une confiance entière. Ils se glissaient parmi nous, silencieux, mélancoliques, écoutant beaucoup, parlant juste pour éluder une réponse catégorique, se gardant bien de tout dénigrement. On eût dit quelques étrangers et comme des ombres aux lèvres cousues. Je les comprends mieux aujourd’hui, et surtout ce regard navré que les meilleurs d’entre eux posaient sur le mien, lorsqu’ils m’entendaient m’écrier :

— Enfin ! Je crois qu’ici je pourrai travailler bien plus utilement qu’en France. Nous sommes chez nous. On y va droit au but : à la révolution mondiale. C’est ici que je finirai mes jours.

Ce langage n’était pas fait pour gagner la confiance de ceux qui en savaient plus long que nous. Mais j’avais mes moments de rebuffades, quand les visites au galop, les insupportables harangues kilométriques, les coups d’encensoir de l’Internationale m’assommaient littéralement.

J’ai toujours eu une profonde aversion pour la parade, quelle qu’elle soit. Or, tout était parade pendant ces jours de fête. Et si, pour quelques jours, elle m’impressionna, au bout d’une semaine j’en eus assez. Usine après usine ; musée après musée ; hôpital après hôpital ; école après école ; banquet après banquet. Et partout, partout, les mêmes affreux discours. Dans bien des circonstances — réunion, congrès, conférence — chaque orateur était immanquablement salué, à la fin, par le même coup de fanfare, que tout l’auditoire devait écouter debout. La première fois, l’émotion m’étrangla. C’était grandiose. La seconde, je n’éprouvai rien. J’avais tout éprouvé la veille. La troisième, je n’en pouvais plus, je me « barbais ».

Les hommes ont cette supériorité sur les animaux, qu’ils banalisent promptement tout ce qui fait la grandeur de la vie.

Un autre aspect de la parade contribua autant à m’en éloigner. J’avais constaté que partout où l’on nous conduisait, les comités de réception étaient composés, en majorité, de gens qui vous tapaient sur les nerfs. Autant quelques-uns d’entre eux vous gagnaient par leur franchise, leur simplicité, leur pureté, autant les autres trahissaient leur fausseté, leur arrivisme.

Plus d’une fois je me suis trouvé devant de véritables assemblées, dont le tri officiel n’avait laissé passer que cette canaille, aux intentions malpropres et à l’enthousiasme de commande. Leurs déclarations d’amour me rendaient malade. Et il fallait, bon gré mal gré, que je leur répondisse sur le même ton.

C’est alors que je commençai à fausser compagnie à ma cohorte et à son « commandant ». J’allai vagabonder seul, ou avec une connaissance sympathique. La rue — avec sa foule qui rentrait, le pain sous le bras, le visage naturel, le regard franc, la conversation sincère — me réconfortait. Puis, je me mis à pratiquer la claustration dans ma chambre, quand un tas de gens vinrent m’y trouver et m’entretenir de bien des choses, sans trop délier leurs langues. Un premier pas était fait.

Cette attitude fut remarquée. On me le fit savoir :

— Vous n’êtes pas invité pour rester dans votre chambre, ni pour vous isoler de votre groupe. Il faut tout voir, comme tout le monde.

Je répondis :

— Je ne suis pas pressé. Votre « tout le monde » s’en va. Moi, je reste. Considérez-moi comme un citoyen soviétique. Et si vous voulez, je cesse tout de suite d’être un « invité ». J’ai de quoi vivre.

En effet, les Éditions d’État me demandaient de signer un contrat d’exclusivité, m’offrant un compte de mille roubles. J’en avais mille autres dans ma poche. De plus, mes huit livres se vendaient par dizaines de milliers d’exemplaires. Le film tiré de Kyra Kyralina, et tourné Par Voufkou, à mon insu, constituait avec eux une petite fortune qui m’était encore due. Je pouvais donc me passer de l’auge officielle et occasionnelle.

Mais auparavant je continuai de plus belle, pendant trois semaines encore. On organisait de magnifiques randonnées dans le Caucase : Moscou-Ukraine, Géorgie, Mer Noire et retour. On m’invita à participer à l’une d’elles, en compagnie de dix-neuf autres délégués, toujours entièrement aux frais de la princesse en guenilles.

Un wagon miakhki, dont nous ne devions plus nous séparer qu’à la fin du rêve, nous attendait en gare. Deux guides, nos « commandants », couraient tout Moscou afin de réunir à la même heure, en vue du départ, la racaille écrivassière que nous étions.

Et vous croyez qu’il n’y avait pas là de quoi crier vive le communisme ? Dommage seulement que tous ces cris n’eussent pas été dans la même langue : on se serait entendu comme larrons en foire.

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