Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 11
Le spectacle de la Grèce terroriste me fit refouler au fond de moi-même le peu de maux soviétiques que je connaissais à ce début de 1928. Plus que jamais je m’attachais à l’œuvre bolchéviste. D’elle seule j’attendais le salut du monde qui travaille et qui peine. Aussi retournais-je sur cette terre brûlante avec la ferme décision d’y rester. Et, pour plus de propreté morale, j’y amenai ma compagne, femme au caractère d’une seule pièce. Meilleure que moi et plus réfléchie, quoique beaucoup plus jeune, elle me sera d’une aide certaine dans mes moments de faiblesse, de colère ou d’incompréhension.
Maintenant nous sommes deux à voir et à sentir, en attendant que le Crétois et sa femme nous rejoignent et que nous formions un bloc de quatre consciences au service du même idéal.
Nous débarquons à Odessa, par un froid à faire éclater les pierres, toujours vêtus de nippes impossibles dans un tel pays, et qui nous oblige à nous barricader dans notre chambre d’hôtel. Les journalistes, les photographes, les opérateurs de cinéma y accourent encore, alertés par le sans-fil du « Tchitchérine » qui annonce à l’U. R. S. S. mon expulsion. Je sens pourtant que la fête est finie, heureusement. Les rues ne sont plus pavoisées ; les étalages des vitrines sont moins fastueux ; le tam-tam a disparu. Cette fois, c’est bien la patrie soviétique de tous les jours, celle que nous voulons, celle qu’il nous faut.
Mais pour la première fois je paie partout. J’apprends la valeur du rouble : un demi-dollar. La chambre, à peine habitable avec une femme — il y manque l’eau chaude et la moindre cuvette — coûte de cinq à sept roubles par jour, taxe en sus. Un repas à deux, dans l’hôtel, quatre à cinq roubles. Au bout d’une semaine modeste, j’en suis de mes cent cinquante roubles, tous frais compris. C’est une vie de nepman. Je n’en suis pas et demande la réduction qu’on accorde aux émigrés politiques, parmi lesquels je croyais être. Je la demande mollement, car j’ai horreur des régimes de faveur, et j’apprends qu’il me faut remplir mille formalités, faire les démarches les plus ennuyeuses, risquer de me heurter à un refus ou, dans le meilleur cas, n’obtenir que 6% de réduction. Non, j’y renonce. Si je ne peux pas vivre en émigré, je vivrai en nepman, sauf dans certaines républiques, qui voudront bien me considérer comme leur hôte.
Car ces peuples sont accueillants et hospitaliers, comme aucun ne l’est plus. À la table la plus modeste, dans la chaumière du dernier des malheureux, il y a toujours quelque place pour un plus malheureux ou pour le visiteur qui tombe à l’improviste. Cette générosité explique une inépuisable capacité de résistance au mal. L’entre-aide est pratiquée sur une échelle inconnue en Occident. Et il a fallu qu’une doctrine d’État, stérile de sentiments, vienne refroidir les cœurs, abrutir les raisons, exaspérer les égoïsmes, pour qu’on voit se produire ces irruptions symptomatiques de haines collectives, qui vont, entre frères miséreux, jusqu’à la délation en masse et jusqu’au crime.
Ici — bien avant que je sache la vérité, ce qui n’arrivera que très tard et, dans toute son horreur, quand j’aurai quitté la Russie — je dois prévenir le lecteur que ces conflits intestins et leur vilenie, ces drames sociaux et leur cruauté, cette dégradation morale, unique au monde, de vastes couches populaires, constitueront la seule documentation qui m’intéressera, la seule que je connaîtrai à fond et que je rapporterai de l’U. R. S. S. Elle est à la base du critérium que je me suis forgé en matière de progrès social. Elle sera, qu’on le veuille ou non, l’épée de Damoclès, le sphinx à l’énigme monstrueuse ou le mané, thécel, pharès, du législateur que l’avenir appellera à bouleverser l’ordre humain, afin de lui donner un visage moins abject que celui qu’il porte aujourd’hui, par la grâce d’une lutte millénaire pour un bien-être individuel, au détriment du bien-être de la communauté.
Or, on ne fait qu’enlaidir davantage ce visage, lorsqu’on institue des régimes qui provoquent dans les tréfonds boueux de l’âme humaine de tels remous qu’ils font remonter à la surface tout ce que nos instincts contiennent de plus hideux. Le mensonge, l’hypocrisie, la délation, l’assassinat deviennent dès lors le moyen le plus facile d’assurer son existence, pour tous ceux qui ont compris qu’on n’arrive à rien par le travail, l’honnêteté, la franchise.
Sous l’ordre capitaliste démocratique, ces vices sont punis par le Code. Sans doute parviennent-ils souvent à échapper aux lois, à s’étaler en plein jour et à créer des situations enviables à ceux qui les pratiquent avec la complicité tacite d’un régime pourri. Que deviendrions-nous, le jour où une dictature de droite ou de gauche les hisserait, dans le monde entier, au rang de système de gouvernement ?
Lâchez officiellement ces monstres, ne fût-ce qu’un jour, sur la pauvre vie humaine, et dix générations ne suffiront pas à les mater. Dites aux hommes, du haut de votre fauteuil dictatorial, qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, à la seule condition d’obéir à leur maître et ils feront tout autre chose que chasser un ignoble pope et le remplacer par un absurde sorcier, comme le firent les innocents Tchouvaches. Car les ambitions, l’égoïsme, la luxure sont plus démesurés dans l’homme prétendu civilisé, que dans le sauvage. Et tel parfumeur mondial — divin arroseur d’illustres vagins syphilitiques et féroce ennemi du communisme — ne sera pas étonné d’apprendre que dans la patrie du prolétariat, ses produits introuvables sont devenus le but vital de toute femmelette soviétique, depuis l’épouse du commissaire du peuple, jusqu’à la Comsomolka hystérique.
D’autres buts vitaux sont les beaux bas de soie, les belles fourrures, le bel appartement, la place bien rétribuée, c’est-à-dire tout ce qui, en pays bourgeois, demeurent les buts vitaux de la majorité des citoyens. Avec une différence ! Avec cette lamentable différence que, dans la « patrie » bourgeoise, la « patrie » fasciste mise à part, une dénonciation d’hérésie politique ne suffit pas à faire envoyer un homme à la mort ou en prison, afin de prendre sa place ou son appartement, et moins encore pour faire du délateur un pilier du pouvoir, comme on le voit, hélas, dans la patrie prolétarienne d’aujourd’hui.
La raison de ce livre est donc uniquement de mettre le fer rouge sur des abcès qui couvrent entièrement le corps de la Révolution et dont un, que je décrirai plus loin, m’a crevé en plein nez, m’a inondé d’un pus que je porte encore sur mon visage et a empoisonné mon existence. Devant une telle pourriture précoce, qui constitue les assises d’un régime, tout ce que ce régime a bâti et promet de bâtir ne tient plus debout. Arriverait-il, au bout de son prochain « plan quinquennal », à faire le bonheur de toute l’humanité, que je lui demanderais cependant des comptes pour les os qu’il a broyés dans sa machine à fabriquer le bonheur, tant il est vrai que le bien-être de l’humanité ne m’intéresse qu’à dater du jour où elle cesse d’être criminelle et commence à devenir morale.
Dites-moi quelle est l’étendue du pouvoir que la vie vous a mis entre les mains ; et selon l’usage que vous aurez fait de ce pouvoir, par rapport à vos semblables, je vous dirai qui vous êtes.
Voilà comment je suis révolutionnaire. Voilà tout ce que ma dure existence, ma belle Université, m’a appris à exiger des hommes et de moi-même.
En dehors de cette loi, je ne connais rien, pas même l’amitié. Et je n’ai de comptes à demander à personne.