‹ Vers l’autre flammeChapitre 13 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 12

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 12

Maintenant que je m’apprête à vider mon sac, le devoir m’oblige à dire, en tête de ce dernier chapitre, que les Soviets ont fait pour moi tout ce que je leur ai demandé et bien au delà, me renseignant et facilitant de toutes façons mes voyages. Quatre permis de libre parcours, sur terre et sur eau, valables sur toute l’étendue de l’U. R. S. S., me furent délivrés, après une seule démarche, de juillet 1928 à la fin de cette même année. Dans la plupart des Républiques, les plus belles autos du gouvernement ou des institutions officielles venaient prendre notre groupe de quatre pèlerins et nous faire rouler sur des milliers de kilomètres. Des canots automobiles, et même de petits bateaux à aubes, furent mis à notre seule disposition pour nous conduire loin dans les golfes, les deltas, les fourrés des fleuves. Dans le Caucase, nous montâmes à cheval et nous allâmes, entourés de six carabiniers, voir les ruines du château de la reine Tamara et les cavernes de troglodytes de Vardzia. En Moldavie soviétique, à Birzola, de vieux amis, devenus commissaires du peuple, vinrent, drapeaux et musique en tête, me prendre à ma descente du train, accueil imprévu devant lequel je maîtrisai péniblement mes larmes, car j’ai horreur de la bête humaine, lorsqu’elle s’emballe à son avantage. Des titres d’honneur me furent décernés. Enfin, ce qui est capital, des milliers d’hommes m’ont célébré, entre Mourmansk et Érivan, entre le Dniestr et la Volga. J’en ai aimé un grand nombre. Et à tous j’ai juré de les servir.

Comment voulez-vous donc que je ne maudisse pas le jour où ma mère m’a mis au monde, quand une ignoble politique, doublée d’une incompréhensible doctrine, me sépare maintenant de ce qui fait le pivot de ma foi et me couvre le visage du voile d’une apostasie qui, pour n’être qu’apparente, ne me rend pas moins misérable ?

Soyez maudits, politiciens et dogmes, qui commettez de tels crimes ; qui brouillez des hommes de mêmes croyances ; semez la haine dans le cœur de frères humains ; rendez méconnaissable le visage de l’ami et faites échouer des œuvres qui ne seront jamais créées par d’autres hommes et en d’autre temps. Soyez maudits, politiciens et dogmes !

Voici, en courant, en perdant tout en route, mais chronologiquement, notre invraisemblable voyage :

Nous passons presque tout le mois de mars à Odessa, où des Roumains et des Grecs russifiés me disent, dans l’intimité, sincèrement, leur confiance dans le pouvoir. Parmi eux, une belle figure de « ci-devant », vivant en marge de la vie soviétique, me bouleverse par sa pénible existence et la joie qu’il y trouve. Paralytique des deux jambes et tuberculeux, trottant sur des béquilles, de toutes ses propriétés d’hier, il n’a plus qu’un lumineux rez-de-chaussée, garni de beaux meubles, ainsi que sa bibliothèque, très belle. Pour les lui avoir laissés, il garde aux bolcheviks une émouvante reconnaissance et se dresse, de toutes ses béquilles, à la seule idée que les « jouisseurs » de l’ancien régime osent un jour toucher à l’ordre nouveau. Il a été lui-même un de ces « jouisseurs » et m’en dit son profond dégoût. Vanité, débauche, exploitation, indifférence pour tout ce qui est progrès humain et incapacité de sentir la gravité de la vie. Cette gravité, il la connaît maintenant et la trouve imposante, riche de luttes, de souffrances, mais aussi de joies réelles et méritées. Que cette vraie face de la vie ne soit connue que par les humbles le révolte :

— Je serais mort comme un imbécile, si les bolchéviks n’étaient pas passés par là ! s’écrie-t-il plein de ferveur.

Il est un exquis intellectuel, se passionne pour l’archéologie, la peinture et les livres rares. Son existence, il la gagne de la manière la plus impropre à son infirmité, en conduisant des délégations ouvrières soviétiques dans les musées, les fabriques nouvelles et d’autres institutions.

Je lui dois ce que je sais de plus élogieux à l’actif du communisme ukranien.

Je dois à un ouvrier roumain l’horrible récit de l’assassinat, par les troupes blanches, de l’institutrice française Jeanne Labourbe, crime, entre mille autres, dont le prolétariat et les instituteurs français doivent un jour demander compte aux impérialistes de leur pays.

Mais à Odessa je pénètre pour la première fois dans le ménage du directeur communiste d’une grande entreprise d’État, et j’en sors écœuré. Intérieur du plus vif nouveau riche, petit-bourgeois, confortable à souhait, gavé de bonnes choses. Il a pour maîtresse une fade épouse fanfreluchée et pour maître un modeste ouvrier, qui n’en revient pas de l’aubaine dont le comble sa carte de communiste.

Je quitte Odessa, chassé par le médecin, qui me déclare malade et bon pour un sérieux repos en Crimée.

Nous la gagnons par le bateau et sous des tourbillons de neige. À bord, une troupe de cinéastes, qui me reconnaît aisément. Enthousiasme, profession de foi. Je me livre à eux avec frénésie et j’en suis récompensé. Ce sont des jeunes gens qui ont fait la guerre civile et me narrent des exploits inouïs et inimaginables. Ils me paraissent pleins de talent, capables, riches de naturel et de sincérité. Comme je suis muni d’une lettre de recommandation, à peine arrivés à Yalta, qui est sous la neige, ils nous conduisent droit à l’ancienne Kino-fabrique de Voufkou, dont les habitants se serrent et nous réservent une petite chambre. Elle est parée de menus objets qui viennent du palais de Livadia et qui sont l’auguste produit des mains de l’impératrice de « Toutes les Russies ». Cela suffit à me les rendre odieux, malgré leur distinction.

À Yalta, nous tombons sur notre première personnalité bolchéviste fanatique, qui se doubla pour nous d’un ami tendre, sentimental, intelligent. C’est Micha Pougatchiov, le gardien responsable de cette fabrique en abandon. Micha est un pur, un sincère, un cœur. Pour commencer, et tout en sachant, plein d’admiration, quel hôte de grande confiance il reçoit, son devoir lui impose une réserve courtoise, laquelle, en quelques jours, se transformera bientôt en une amitié dont je me souviendrai toujours. Nous devenons deux frères, trois plutôt, car ma compagne l’aime autant que moi. Il est jeune, trapu, correct, pudique, sévère. Hélas, il ne sait pas un mot des langues étrangères, et nous, juste de quoi nous faire battre, si nous parlons en russe à qui que ce soit.

Et pourtant, le mois ne s’était pas écoulé, que nous parvenions à nous entendre, même dans le détail. Le dictionnaire à la main, nous composions des phrases cocasses, que nous corrigions en riant aux larmes. Micha, lui, ne sut dire correctement en français que : tremblement de terre, mot qui revenait souvent dans notre conversation, après les terribles secousses que la Crimée venait de subir et dont Yalta nous offrait le lamentable spectacle.

C’est ici qu’a été tourné, sans crier gare, le film tiré de mon premier livre. C’est une belle réussite photographique, mais Kyra y est malheureusement devenue une femme qui regrette son passé et se tue.

Àprésent, la fabrique n’est plus qu’un vaste bric-à-brac, qui immobilise depuis des années un immense terrain et dont la garde et l’entretien coûtent quelques milliers de roubles par mois. Je demande à Micha les raisons de cette incurie. Il ouvre des yeux graves et me répond avec conviction :

— On va tout liquider, mais on ne peut pas tout faire à la fois. Ce n’est pas possible. Nous sommes débordés et manquons d’hommes. La Révolution, c’est beaucoup, mais l’après-Révolution, c’est bien autre chose. Vous verrez, quand vous la ferez en Europe.

Quand nous la ferons !…

Micha me promène partout et me montre tout. Des officiels viennent de Simféropol. Et au lieu de me reposer, me voilà roulant à travers un paradis terrestre qui supporte mal la comparaison. C’est une forêt de villas et de palais féeriques, qui ont tous appartenu à une salade de princes et de grands-ducs. Aujourd’hui, tout ce bonheur de la santé et des yeux est aux mains du peuple.

Certes, les plus malins prennent la part du lion. Toutes ces dom-oldykha (maisons de repos) ne sont pas toujours remplies par ceux qui en ont le plus besoin. Des fonctionnaires qui savent doser les jours de repos et distribuer les places disponibles, se réservent quelquefois les meilleures. Mais ne dit-on pas que la justice parfaite n’est pas de ce monde ?

N’importe, je souhaite à la classe ouvrière française de faire de la Côte d’Azur ce que la classe ouvrière soviétique a fait de la Crimée et du Caucase. Même imparfaitement, même en commettant des injustices, ce serait infiniment mieux que ce qu’il y a maintenant.

Malgré tout.

Fin avril, après avoir terminé un scénario que Voufkou m’avait demandé d’écrire, nous quittons la Crimée et remontons vers le Nord. La séparation de Micha nous est vraiment douloureuse. Nous avons vécu comme de bons frères, pendant un mois. Le marché et la popote de tous les jours en commun ; les conversations instructives ; les lieux visités ensemble ; les projets d’avenir, nous avaient attachés l’un à l’autre, mieux que si nous avions été de la même famille.

Mais, ma destinée est ainsi : partout et nulle part ; avec le monde entier et avec personne.

Nous arrivons à Kiev la veille du 1 mai. C’est une des plus belles villes de toute l’Union. Hommes et femmes forment une superbe race, artiste dans l’âme, laborieuse, propre, un peu trop orgueilleuse et trop nationaliste. Beaucoup de nepmans et de prostituées. Celles-ci, parfois, sont des fillettes de quatorze ou quinze ans.

J’aime l’Ukraine, qui est la contrée la plus proche de ma Roumanie, et c’est dommage que je ne puisse pas lui dire tout le bien que je pense de son foyer révolutionnaire (je ne peux plus le dire d’aucune république, car on m’a tué le cœur), mais j’avoue que parmi tous les reproches qu’elle mérite, la débauche littéraire, écrivassière, à laquelle se livrent, en ukranien, tous les cabotins de la plume, m’a fortement déplu. On m’a montré, fièrement, vingt-sept revues en langue nationale, qui se publient entre Kiev et Kharkov. Les trois quarts sont de trop, nuisibles et écrasent l’ouvrier qui n’est pas devenu écrivassier.

Le Kino-Voufkou, qui vient d’inaugurer l’un des studios les plus modernes du monde, me paraît également dévorer trop d’énergie prolétaire pour le peu d’art qu’il réalise. Mon scénario, payé deux mille roubles, un autre que j’ai fait en collaboration avec Nikos Kazantzaki, payé le même prix, m’ont fourni l’occasion de voir de près ce qui se passe dans cette maison : très peu de talent, énormément de gâchis. Des milliers de scénarios payés et non tournés. Une masse de bureaucrates, d’artistes et de techniciens, qui épuisent l’homme des champs et de l’usine.

Pourquoi s’acharner à mettre la charrue avant les bœufs ? Pourquoi vouloir faire de l’art et ne faire que des parasites artistiques, quand le monde manque de pain, de chemise et de repos ?

Pourquoi suivre l’exemple d’une civilisation qui sabote la vie ?

Je retrouve une capitale apaisée. Plus de banquets monstrueux. Plus de bandes de fous, mobilisant des autobus entiers. Aux devantures des coopératives de consommation, on ne voit plus le buste de Lénine en chocolat, entre deux mottes de beurre. Des congrès, des conférences, des discours, il y en a toujours, mais seulement pour les oreilles de la galerie intérieure. L’Internationale est mise au repos.

De l’hôtel Passage, où nous louons une chambre, j’ai grand’peine à obtenir au bout du fil quelque connaissance faite pendant l’anniversaire. Rakovsky est en exil à Astrakhan. Trotsky à Alma-Ata. Au « Petit-Paris », charmant rendez-vous de tous ceux qui veulent le bien de la Révolution, mais dont les yeux ne sont pas bandés — Pierre Pascal sourit tendrement, parle de bonne grâce et ne dit rien. Enfin, j’apprends que chez Pascal on me considère comme un demi-officiel et, chez les officiels, comme un demi-opposant. Me voilà entouré d’un isolement qui ne me déplaît pas, car j’aime la lutte. Va pour les hostilités.

La première me porte un coup qui me fait hurler : mon meilleur ami de Russie, le publiciste français Victor-Serge (Kibaltchitche) est arrêté à Léningrad depuis un mois. Ah, ça, par exemple, je ne l’avalerai pas sans riposter.

J’avais connu Victor-Serge pendant les fêtes, en novembre 1927, quand on nous fit visiter Léningrad officiellement. Ayant lu certains de ses écrits, j’allai le voir chez lui, Jeliabova 19, où je le trouvai au milieu d’une nombreuse et honnête famille de travailleurs, ses beaux-parents, ses beaux-frères, sa femme et son enfant, neuf personnes, toute une colonie, tous vaillants, tous parlant le français.

Dès la première heure, je sens que je suis au sein d’une de ces braves familles juives, que j’ai tant fréquentées dans ma vie et tant aimées. De plus, celle-ci est tout entière faite de révolutionnaires qui ont rendu des services infinis à l’œuvre soviétique et beaucoup souffert pour l’idée. Ils paraissent lutter dur maintenant encore, car je les vois autour d’une table sur laquelle le caviar est loin de briller.

Je sais Victor opposant. Tant mieux. Les opposants aussi ont le droit de vivre. Il serait même malheureux qu’il n’y en eût point, surtout ici où tant de choses se font mal et sont dignes de critique. Et Victor, avec son regard fraternellement inquisiteur, son intelligence, sa sincérité, me fait deviner en lui le parfait révolutionnaire que j’ai mieux connu depuis. Nous nous lions spontanément d’une amitié qui connaîtra toutes les épreuves et dont les péripéties seront étalées plus loin dans l’ignoble, l’horrible affaire Roussakov (nom du beau-père de Victor-Serge), qui trouvera en moi un défenseur sans réserves, mais bien impuissant.

Ici, ce n’en est que le prélude : l’arrestation de Victor-Serge, en avril 1928, qui eut son écho à Paris. Nous sommes le 5 mai. Pour le tirer de la prison, je ne pense à rien de moins qu’à écrire un article et éclairer l’opinion. Je le dis à un ami. Il me répond que je suis un imbécile. Comment ? Je ne peux pas, moi, publier un article en Russie, ma patrie ? Si, pour vanter le régime. Et pour sauver un innocent, non ? Non.

Je tourne comme un fauve en cage. Je retourne en moi le dilemme : ou Victor a commis un crime, et il doit être puni ; ou il est innocent, et en ce cas on lui doit une réparation. Mais comment le savoir ? On me dit que personne ne peut savoir s’il est coupable ou innocent, car on ne donne pas les raisons d’une arrestation. Bon. Je prends cela pour une calomnie. Néanmoins, je me dis que si telle est la vérité, je quitte immédiatement la Russie, je retourne en France et fais un tapage de tous les diables. À cette heure-ci, j’ai une confiance absolue dans la moralité des Soviets, je les crois incapables d’une iniquité consciente et, si je me trompe, si on me trompe, je suis prêt à le crier sur les toits.

Pour commencer, je cours au Guépéou. Je connais là un homme qui tient tous les fils entre ses mains, qui m’estime et que j’estime. Je lui dis toute l’amitié qui me lie à Victor et ma foi dans sa propreté morale.

On m’écoute avec beaucoup d’égards, et quelques jours après, Victor est libre. Je jubile. Vous voyez ? Ce n’est pas ce que vous pensez. Des sourires douloureux m’épargnent une réponse que les événements devaient me donner plus tard, en m’assommant, car c’est moi qui étais l’imbécile.

Mais pour le moment, je me crois plus que jamais un homme qui peut faire beaucoup de bien. Ne voilà-t-il pas que ma voix est entendue dans l’institution la plus redoutable de la Russie bolchéviste ? Qu’est-ce qu’il me faut de plus pour être un homme bienfaisant ? Arrêtons-nous donc et cultivons un peu ces relations-là, précieuses entre toutes.

Je visite les environs de Moscou et je loue trois pièces dans une datcha (maison de campagne), à une quarantaine de kilomètres de Moscou, sur la ligne de Kazan. Et c’est le beau Bekowo, pour trois mois : mai, juin, juillet.

Que de choses apprises ! Que de choses à dire ! Mais tout est mort et bien enterré, à moins que le diable m’accorde des jours suffisants pour que je me remette à la tâche.

À Bekowo, nous sommes en pleine forêt bondée de rossignols et infestée de moustiques. Air, fraîcheur, solitude, pittoresque. On y loue des datchas à tour de bras. Et les paysans font des réflexions sournoises sur le compte des Juifs, qui sont presque seuls à pouvoir louer à n’importe quel prix :

— Pourquoi sont-ce les Juifs qui ont eu avant la « meilleure vie » et sont-ce encore eux qui l’ont maintenant ?

Est-ce que je sais moi, pourquoi ? Et d’abord je ne crois plus au Juif, désormais, mais à l’homme. Puis, je ne sais rien, ni de leur bonne vie d’avant, ni de celle d’aujourd’hui. En échange, je vois des paysans envieux, haineux, qui construisent des datchas par dizaines, autour de nous, et qui vous prennent trois cents roubles pour deux ou trois pièces vides, ou, avec un pauvre lit sans literie, trois mille six cents francs pour l’été ! Eh bien, si le Juif les paie plus vite que le Russe, est-ce toi, bourgeoisie nouvelle, qui prétendras que l’argent a de l’odeur ?

Notre hôtesse est des plus aimables. Elle nous parle si intelligiblement le russe et nous écoute si attentivement, que nous nous entendons à merveille. Comme avec Micha, notre baragouinage russe amuse toute la famille, car la brave paysanne a beaucoup d’enfants qui, sans être Juifs, ne briguent pas moins les carrières les plus faciles.

— N’avez-vous pas un piano, par hasard ?

— Si. Mais il est à soixante-dix verstes d’ici.

— Faites-le venir.

Nous concluons le marché et la paysanne écrit à son mari. Celui-ci arrive un jour avec le piano. Sur quoi ? Ma foi, sur une téléga, tout le long des soixante-dix verstes, et par des routes impossibles ! Mais l’instrument est une belle pièce. Nous nous demandons pour combien de pouds de farine il fut acquis, lors de la terrible détresse, à l’époque où, dit-on, le paysan exigeait « au moins » un mouchoir du passant qui lui demandait un verre d’eau.

Exécrable humanité ! N’étaient le Moloch de notre cœur, la poussée de notre élan, personne ne sacrifierait une goutte de sang pour l’avenir de ce monde indigne d’un meilleur sort.

Vers la mi-juillet, je commence à avoir des doutes sérieux sur la moralité du régime révolutionnaire, mais ce ne sont que des doutes. Pas une certitude. Quand je suis avec les uns, les mécontents, je les vois si logiques dans leurs critiques, qu’ils m’arrachent des cris d’indignation ; et quand je passe la soirée avec les autres, les officiels, ils m’opposent de tels arguments, que j’ai presque envie de leur demander pardon de les avoir soupçonnés. Je ne bronche donc pas. Je marche avec la Russie.

Là-dessus, nos cartes de libre parcours sont prêtes et nous filons vers l’Océan Glacial du Nord. Le Crétois est arrivé lui aussi. Un camarade roumain, muni d’un laisser-passer, nous accompagne en qualité de guide-interprète, mais à mes frais. Nous voilà quatre baladeurs, dont ma compagne, libres de monter et de descendre comme nous voulons, sur toute cette sixième partie du globe. Mais ce n’est pas une raison d’abdiquer son esprit de justice. Je n’oublie pas, en effet, que, si je ne paie pas le chemin de fer, si parfois on veut bien nous fêter ou nous hospitaliser, en arrivant en Russie, une dot m’avait précédé : dix livres et un film qui m’ont rendu populaire dans toute l’Union, comme je ne le suis ni en France, ni même en Roumanie. En sommes-nous au jour des comptes ? Ce serait triste, d’abord. Très favorable pour moi ensuite.

Nous montons le nord en ligne droite, avec un arrêt à Léningrad. La traversée de la Carélie m’impressionne puissamment, avec ses mille kilomètres de forêts ininterrompues et ses innombrables lacs déserts. Cette voie ferrée, construite pendant la guerre, a coûté la vie à des milliers de prisonniers fauchés par le typhus et le scorbut. À Mourmansk, c’est la fin du monde « civilisé ». Nous sommes en plein cercle polaire. Des dunes sinistres. Une cité de baraques. Ça sent le poisson salé. Quelques rares habitants, tête basse, la démarche lente, se croisent sur de vastes terrains vides, qu’on ne peut pas appeler rues.

Un incident. À peine descendus du train, un agent du Guépéou nous considère, une minute, puis, d’un signe du doigt, appelle notre guide, l’interpelle et l’emmène. Pas bien loin. En face du rail, où il y a le poste. Par la fenêtre, nous le voyons rudoyer et fouiller. Merci pour le « laisser-passer ». Va-t-on nous coffrer tous ?

Non. Rien à craindre, lorsqu’on est encore mi-officiel. Cela viendra peut-être. Je fais même des vœux pour que cela arrive. Il faut tout connaître. Mais les Soviets me priveront de cette expérience, et je ne connaîtrai les prisons communistes que pour en avoir visité quelques-unes en homme libre.

Le camarade-guide sort furieux, vexé de cet affront. Il va réclamer au Comité Exécutif local. Nous allons jeter nos mallettes à l’auberge et partons aussitôt à la recherche du Comité Exécutif… dont personne ne sait rien, dont personne surtout ne sait où il loge. Y a-t-il un parti communiste à Mourmansk ? On l’ignore.

Mais voici la Polarnaïa Pravda. Brr ! Une Vérité Polaire, ça doit être rudement glacial !

Pas du tout. Les gens les plus chauds habitent aux pôles. Nous nous en convainquons, en déclinant nos noms et qualités. Effusion. Pojalouïsta. Le téléphone vrombit. Le Comité bouge. Vous êtes nos hôtes ! Spassiba !

Visite du musée polaire. Très intéressant, très instructif. On ne se doute pas, à Paris, de l’ignorance où nous vivons.

Visite aux grandes salaisons de Mourmansk. Les plus modernes installations. Ouvriers et ouvrières, pleins d’élan, contents de leur nouveau sort. Administration laborieuse.

Et nous voilà partis pour une des plus rares excursions de ma vie : quatre heures de canot automobile, sur le golfe de Kola, jusqu’à Alexandrovsk, entre deux collines, qui crient au ciel leur désert lunaire.

Visite à l’institut biologique. Des merveilles marines, qui vous font rougir de votre ignorance. Directeur sérieux, capable, homme de science et de foi. Ce n’est pas une sinécure, à cette extrémité de la terre.

Enfin, retour par le fameux soleil de minuit. Qui n a pas vu cela, doit le voir au prix même de commettre un vol.

Nous redescendons vers la mer Blanche. Nous voulons visiter les terribles Îles Solovki, où languissent des prisonniers politiques. Et c’est de Kem que l’on s’embarque. Mais nous n’avons pas le permis spécial nécessaire. Je télégraphie à Moscou. En attendant la réponse, nous allons déjeuner, et nous nous trouvons soudain dans le plus beau et le meilleur restaurant de toute l’Union soviétique. Il appartient au Guépéou et marche, comme doit marcher tout ce qui appartient au Guépéou : militairement.

Personne n’est rétribué. Du directeur au plongeur et jusqu’à l’orchestre, tout le monde est prisonnier et libre. Libre de bouger dans Kem. C’est une situation préférable à celle dont on a goûté à Solovki. Aussi chacun y met-il du sien et tout va comme sur des roulettes.

Service européen, impeccable. Cuisine au-dessus de toute critique. Et des servantes idéales : belles « ci-devant », aimables, un peu mélancoliques. Nous essayons de leur tirer le ver du nez. Impossible. Muettes.

Dans le restaurant, des paysans riches, avec leurs familles, laissent sur la table des sommes impressionnantes.

Mais si à Kem on mange bien, pour dormir il n’y a ni bien ni mal. Il n’y a rien. Nous protestons. On nous fourre dans deux pièces, dont tout le mobilier se réduit à deux lits, ce qui est parfait. Moins parfaites sont les punaises qui s’ébranlent en cavalcade, dès que nous nous allongeons pour une petite sieste. Au revoir, mes belles ! Nous décampons promptement. Nous allons à l’hôpital, où on nous entasse tous les quatre dans la chambre de garde, deux dans un lit, deux par terre. Et nous passons la nuit, assourdis par les hurlements d’une femme qui — dans une pièce contiguë — ne pouvait mettre bas son veau.

Le lendemain nous quittons Kem, renonçant à Solovki et à la réponse de Moscou ; celle-ci viendra, affirmative, trois jours après et ne nous trouvera plus.

Maintenant c’est une descente longue de trois mille kilomètres, qui nous conduira jusqu’aux portes d’Odessa, à Tiraspol. Nous allons dans la R. S. S. A. M., lettres dont mes amis roumains ne devineront jamais le sens. Eh bien, c’est la République Soviétique Socialiste Autonome de Moldavie et c’est un peu long, comme tout ce qui est soviétique. Mais, lorsqu’on est de mère et de langue roumaines, comme je le suis, il vaut la peine de faire ce voyage, si, de plus, vous vous doutez des cœurs d’or qui vous attendent là-bas, pour vous montrer le Moldave communiste à l’œuvre.

Des communistes, Moldaves ou autres, il n’en est que de nom. Cette espèce est aussi inconnue de l’U. R. S. S. que du monde. On s’appelle ainsi, voilà tout. En fait, rien n’est en commun, à commencer par le pain, qu’on s’arrache de la bouche ici plus que partout ailleurs. Mais s’il n’y a pas de communistes, ni même de socialistes, il y a mieux : il y a l’intention de l’homme supérieur, qui veut donner à l’esclave une vie meilleure. Qu’il ne puisse pas toujours ce qu’il veut, en tiendrons-nous compte s’il est vrai que nous ne devons jamais condamner un homme pour ce qu’il ne peut pas, mais pour ce qu’il ne veut pas ?

Or, l’U. R. S. S. est la seule partie de la terre où vraiment l’homme veut, beaucoup : où vraiment ses intentions sont révolutionnaires. C’est pourquoi nous ne pouvons plus tourner nos yeux vers un autre point cardinal que cet Est d’où l’avenir naîtra.

La République Moldave, ce papillon roumain posé sur l’éléphant soviétique, me fut un exemple typique de ce qu’on veut et de ce qu’on ne peut. Elle me le fut également de ce qu’on peut et de ce qu’on ne veut, car l’U. R. S. S. se mire tout entière mieux dans ses petits lacs que dans les grands. Partout, la main de la même sage-femme tâte fébrilement le ventre de la vie et veut, veut de tout cœur, lui arracher l’enfant de demain. Mais, voilà le malheur. Cette main manque de patience, d’adresse et d’hygiène et l’infection menace autant le ventre de la mère que les yeux du bébé. Cependant, la sage-femme ne veut pas entendre raison. C’est une vieille salope, que l’orgueil d’un accouchement à tout prix intéresse plus que la santé de l’enfant et les conditions dans lesquelles il naîtra.

Nulle part, sur toute l’étendue de l’Union, vous ne rencontrerez, comme en Moldavie et en Arménie, d’hommes plus simples et plus désintéressés, livrés avec plus d’élan à l’œuvre de redressement social. Vous sentez que tous les muscles de l’organisme du minuscule État sont tendus vers un seul but : alimenter de vie nouvelle ceux qui sont le nombre et eux seuls. Écoles, hôpitaux, sanatoria, fabriques modernes, usines d’énergie électrique, jardins d’enfants, crèches, kolkhoz, sovkhoz, poussent pêle-mêle, au point que vous ne reconnaissiez plus la même région, une année après votre première visite. Dans ces deux petites républiques orphelines, les commissaires du peuple sont vêtus comme des mendiants et ont du mal à se débrouiller à chaque fin de mois. J’en connais un qui, pour m’accompagner en tournée, dut emprunter vingt roubles, qu’il laissa à sa femme pendant son absence. La doctoresse Ecaterina Arbore, commissaire de la santé publique de la Moldavie, devenue du jour au lendemain simple citoyenne, ne trouva plus de gîte à Moscou (et cependant elle n’était pas « trotskiste »).

Où a-t-on jamais vu cela, sinon sur cette terre ?

Et cependant, le factice guette l’œuvre, la menace d’effondrement, comme dans notre belle légende du monastère d’Argèsh, dont les murs s’écroulaient la nuit, à mesure qu’on les maçonnait le jour. Quel sacrifice faudra-t-il donc faire pour en finir avec le malheur ? Dans la légende, il a suffi d’une âme humaine. Et l’architecte, maître Manole, n’a pas hésité à murer sa propre épouse, pour que son œuvre triomphât.

Que devront-ils murer, les architectes communistes, pour voir triompher la leur ? N’ont-ils pas, eux aussi, une épouse, qui s’appelle Doctrine et qui est infiniment plus coupable que l’innocente femme de maître Manole ? N’est-ce pas à elle que l’œuvre socialiste doit tous ses malheurs ?

Hélas, de nos jours, les hommes aiment moins leur œuvre que leurs épouses. Il n’y a plus de maître Manole.

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