Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 12 · LA VOLGA
Sait-on, en Occident, que, sur la Volga, on voyage dans d’excellentes conditions ? Nous ne nous en doutions guère. Bien plus, nous préparions notre résistance physique, au probable assaut de quelques ennemis du corps : vermine, plats immangeables, ballottement affreux. Nous nous figurions la Volga sillonnée par d’abominables caravelles vermoulues, munies d’une machinerie primitive et ahanant leur séculière fatigue.
Ce fut une révélation, qui nous rendit confus. mais que nous saluâmes par des cris de joie. Radichtchev, Pravda, Lermontov, Spartacus, III Internationale, d’autres encore, sont des navires fluviaux modernes, dont le confort, la cuisine, le service, la scrupuleuse exécution de l’itinéraire ne cèdent en rien aux meilleurs de leurs rivaux de l’Europe occidentale. Et même, vous ne mangerez sur nul bateau en Europe, l’esturgeon, le caviar frais et — si le cœur vous en dit — les délicieuses pastèques de la Volga — hors-d’œuvre, plats et desserts — dont nous nous gavâmes à en crever, entre Nijni et Astrakhan.
Certes, c’est un peu cher pour la bourse d’un prolo, mais c’est de beaucoup au-dessous des prix que l’on vous fait dans la plus moyenne des gargottes parisiennes à morgue et à laquais. Avec quatre roubles, en première classe, vous avez mangé, ce que seule la Volga peut vous offrir, et bu le Tsinandali ou le Naparaouli, que seul le Caucase mûrit à son soleil.
Nous avons décidé de tomber sur Nijni à l’improviste, et de voir et d’entendre, en rôdant solitaires, de-ci de-là. Maintenant, en effet, nous n’avons plus ni guide, ni laisser-passer. Nous sommes libres. Deux couples à la recherche de la foi. Et aussitôt, dans cette matinée de vagabondage incognito, nous entendons des sons de cloche, qui nous attristent. Ces sons de cloche se multiplieront dorénavant et seront partout semblables : le sort de l’ouvrier qui n’est qu’ouvrier, celui du paysan qui n’est que paysan, ou bien pire, le sort du travailleur qui rouspète, n’ont rien de réjouissant sous la dictature communiste. Peu de travail et mal rétribué, chômage, privations, persécutions — d’un côté ; favoritisme, triage sur le volet, débauche, sinécures, détournements de fonds, mouchardage, politicaillerie — de l’autre. Ceux qui nous parlent, ne nous connaissent pas, mais ils nous voient étrangers, sans guides, et ils s’ouvrent à nous, sincères, navrés et toujours fidèles au régime dont l’avènement est leur œuvre propre. Mais ils souffrent, se plaignent et veulent que cela change.
Il nous faut un peu de paix, un brin de bien-être, une existence de labeur assuré. Assez de discours, de parade et de politique venimeuse. Nous n’en pouvons plus. Mais cela ne regarde que nous. Et que l’étranger sache que nous nous battrons toujours comme des lions, et mieux qu’il y a dix ans, car nous savons maintenant que ce qui peut venir du dehors est pire que ce dont nous nous plaignons.
C’est un langage vrai. Il peut nous attrister. Il ne nous fortifie pas moins. Et nous n’avons plus rien à apprendre, quand d’aimables personnalités officielles viennent nous montrer des visages épanouis et nous brosser des tableaux qui ne sont plus pour nous qu’un décor, un décor réel, dont une partie, certes, restera, mais qui est tout de même un décor.
Ce fut ainsi à Nijni-Novgorod et ce sera partout ainsi. Nous voudrions trouver la même impression sur le visage du camarade Barbusse, que nous croisons ici, comme nous le croiserons à Soukhoum. Mais à Nijni, il est malade, à l’hôpital, parce qu’il voyage en avion, où il y a trop de courants d’air. Et à Soukhoum il est très pressé, parce qu’il va au fin fond des montagnes, pour voir « l’homme le plus vieux du monde ».
Aussi, nous nous bornons aux visites qu’on veut bien nous faire faire. Et tout est beau. Trop beau. Surtout cette formidable fabrique de papier de Balakhna, près de Nijni, qui est l’une des quatre fabriques les plus grandes de l’Europe, mais qui ne marche pas et continuera de mal marcher, car, lorsqu’on est charron, on ne devient pas pharmacien du jour au lendemain. Mais le décor ! Ah ! les somptueuses « habitations ouvrières » ! les superbes villas qu’on a bâties autour de la fabrique, en pleine verdure et qui feraient pâlir de jalousie tous ces ouvriers d’Amérique, dont on dit que chacun possède sa Ford. Qu’est-ce qu’un « tape-cul », à côté d’une villa pareille à celle qu’habitent à Balakhna, les ouvriers soviétiques !
Les ouvriers ! Quels ouvriers ?
Il vaut mieux ne pas insister.
Me voici dans le royaume de ces terribles Tatars, dont l’épouvantable souvenir sert encore aujourd’hui aux mères roumaines, pour assagir leurs turbulents enfants. Voilà les Tatars et on dirait que les Tatars lui courent après, sont des expressions d’effroi, qu’on entend encore de nos jours, dans les plaines de la Roumanie. Mais ce n’est plus qu’un souvenir. Gengis-Khan est mort. Il n’y a plus de Tatars. Et Kazan sera la ville de la Volga, qui vivra dans notre mémoire, comme l’une des plus amicales, des plus enthousiastes, que nous ayons connues dans l’U. R. S. S.
Officiel ou non officiel, ici l’homme est plus près de sa bonne nature de vaincu quatre fois séculaire. Il est pauvre et sale. Les épidémies le rongent, le trachome surtout, qui le rend aveugle. C’est pourquoi la plus belle œuvre communiste que les Tatars réaliseront, sera le magnifique Institut destiné à lutter contre cette terrible maladie des yeux. On nous conduit ensuite à une centaine de verstes, pour nous montrer l’ignorant, le frère : le paysan fanatique, superstitieux, malpropre et récalcitrant. Ils ne crâneront pas, ne « paraderont » pas comme tant d’autres, mais nous diront simplement, en ouvrant les bras :
— Voilà ce que nous avons hérité du tsar ! Nous devons relever cet homme-là, et nous sommes pauvres.
Ils ne sont ni gloutons ni ivrognes. Le banquet qu’ils nous donneront, sera frugal au contraire. Pas de discours, mais des cris du cœur.
Au débarcadère, à l’arrivée comme au départ, c’est en foule compacte qu’ils viennent, exubérants et timides. Et avant de nous séparer, ils tiennent à nous offrir à chacun une calotte et une paire de babouches tatares.
Hé, brave Koutoui ! Excellent Mohamed Nourdin Soultanov ! Quand nous reverrons-nous ? Et toi, Taghirov, qui me paraissais le plus solide de tous, pourquoi t’es-tu brûlé la cervelle ? Étais-tu un homme de foi ou une fripouille ?
Ici il m’arriva un incident, qui eut son écho en France et qui fut déformé d’une façon si malveillante que je suis obligé de rétablir les faits. Voici d’abord cet écho, tel qu’il parut dans Le Temps du 16 octobre 1928 :
Russie. — Le commissariat de l’instruction publique poursuit la révocation des anciens hauts fonctionnaires qui occupent différentes places dans les administrations scientifiques et les musées. Ainsi, sont déjà révoqués : MM. Gravé, ancien membre de la cour de Cassation ; Childlovsky, ancien gouverneur ; Minkovitch, ancien directeur du département de l’intérieur. Quant aux emplois dans les musées, on révoque tous leurs titulaires qui, dans le passé, étaient hostiles au bolchévisme. Chose curieuse, cette mesure aurait été inspirée aux communistes par le romancier Panaït Istrati, qui, visitant le musée de Samara, attira l’attention des autorités soviétiques sur le fait que dans ce musée, on a réuni une belle collection de papillons d’Afrique, tandis qu’on n’y voit rien, rappelant les famines de naguère et les guerres civiles.
Je n’ai rien « inspiré aux communistes » et n’ai jamais « attiré l’attention des autorités soviétiques » sur quoi que ce soit de ce genre. (Si, je l’ai fait une fois, et avec la violence qu’on verra dans la troisième partie de ce livre ; cela n’a eu de retentissement que dans la douleur humaine, hélas, et ne pouvait, en aucun cas, me mettre en posture de mouchard, comme l’insinue Le Temps pour l’incident de Samara.)
Cette ville — centre de la plus terrible famine qui ait jamais sévi sur la terre — n’aurait rien qui puisse attirer vers elle l’historien ou l’écrivain des antipodes, sinon un musée où l’on trouverait toute la documentation concernant le fléau qui a coûté la vie à six millions d’êtres humains, les années 20-21. Et naturellement, en arrivant, j’ai demandé qu’on nous conduise à ce musée, ne doutant pas de son existence dans un pays de muséomanes imbéciles.
On nous y conduit, et nous passons d’une salle à l’autre, sans voir autre chose que les stupidités qu’on entasse dans n’importe quel musée de province de n’importe quel pays.
— Mais où est donc votre musée de la famine ?
— Nous ne l’avons pas encore installé, camarade. Nous manquons de local.
— Comment ! Vous ne manquez, pas de local pour étaler tout ce bric-à-brac ; et vous en manquez pour ce que vous seuls possédez au monde ? Montrez-nous les documents.
— Ils sont enfermés, et la clef est chez le directeur, qui n’est pas ici.
— Je vous prie d’aller tout de suite chercher le directeur ou la clef. Nous sommes ici pour cela.
On y court. Une vieille barbe vient nous ouvrir. Nous nous trouvons en présence d’un tel matériel documentaire, que nous frémissons d’horreur. Les photographies sont des images de cauchemar. Les échantillons de ce qu’on appelait « pain » au temps de la famine, sont invraisemblables. Les rapports des miliciens, qui allaient enquêter là où se produisaient des cas d’anthropophagie, sont des narrations que jamais écrivain ne pourrait inventer. Le tout parle avec éloquence d’une époque de supplice, qui vous révolte d’être homme.
Mais presque tous ces documents conservés pêle-mêle dans un réduit obscur sont déjà détériorés. Et comme je demande quelques épreuves des photographies, on me répond que le musée n’en possède pas les clichés :
— C’est un photographe particulier qui les a faites, mais il est mort à la tâche, contaminé par les typhiques affamés, qu’il photographiait.
Les héros meurent, bien entendu. Aussi ne puis-je regarder qu’avec mépris les bonshommes qui ramassent devant nous les précieux objets, afin de les enfouir à nouveau, pour des années, là où l’on ne trouvera plus un jour qu’un tas de poussière. Et comme on nous offre le registre, pour que nous inscrivions aimablement nos excellentes impressions, j’écris : Les conservateurs de ce musée ne sont pas des camarades, mais des contre-révolutionnaires. Et j’énumère les raisons de mon appréciation.
Là-dessus, les journalistes qui nous entourent, attrapent la balle et la rejettent plus loin. Ce qui s’est passé ensuite, je ne l’ai su que par Le Temps, qui sait tout et le dit en bon français, malhonnêtement. Cet organe, pour lequel je n’ai jamais existé, ne me découvre que pour relater mon expulsion de Grèce et pour dire quel féroce tchékiste j’étais devenu en Russie.
Pauvres bonshommes !
Ce qui est le plus important à Saratov, c’est d’aller voir la République des Allemands de la Volga, dont la capitale, Pokrovsk, est sur la rive opposée du fleuve. Malheureusement, nous n’avons pu la visiter qu’en courant. Mais il suffit de voir ces hommes, pour remarquer la différence de race et de mœurs. Ici, comme en Moldavie soviétique et dans le Caucase, vous découvrirez le même colon allemand, sobre, bon organisateur, intelligent, propre, tenace à créer, n’importe où, le plus de bien-être. En Russie, son ménage ordonné et prospère, vous le repérez de loin, surgissant comme un gage de civilisation au milieu d’une barbarie miséreuse.
De tels îlots d’exemplaire économie allemande, nous en avons également en Roumanie. Je suis né et j’ai vécu dans leur voisinage. À côté de Braïla, à Baldovinesti, on peut voir le Salou Nemtesk (le Village allemand) : les plus belles maisons, le plus beau bétail, les hommes les plus paisibles, exactement comme en Russie, dont le paysan est le frère malheureux du nôtre.
Que feront-ils, les communistes, de ces foyers prospères ? Il m’a bien semblé saisir, dans les yeux des dirigeants de Pokrovsk et dans leurs fermes paroles, la décision germanique toute prête à se cabrer devant toute tentative, qui menacerait de réduire la tranche quotidienne de schnitzel garni, que la vie doit à tout bon Allemand.
C’est le seul pays où notre passage se réduisit à des visites, sans mangeailles, sans buverie, sans la moindre allocution. J’en garde le bon souvenir.
Mais comme nous avions faim, en quittant leur République, nous priâmes nos guides de nous conduire n’importe où, dans les fourrés de la Volga, savourer un borchtch d’esturgeon, préparé séance tenante, par d’authentiques pêcheurs. Et voilà notre canot automobile filant comme une flèche. Des heures durant, nous oubliâmes la faim pour ne plus nous rassasier que du spectacle qu’offraient à nos yeux les rives sauvages de ce grandiose fleuve. Je revivais mon enfance, le théâtre de Codine, l’empire de notre sauvage Danube.
Nous abordâmes une côte des plus cachées à la « civilisation », où des hommes, des femmes, des enfants sortaient comme des fauves de cavernes creusées dans le sable. De beaux et nombreux instruments de pêche s’essoraient. Solitude hostile. Aucun accueil.
— Nous sommes chez un pêcheur koulak, dit un de nos guides. Il ne nous aime pas.
Cela se voyait. Le patron, fort de son aisance et abhorrant les communistes, vint tout de même, l’air dur, nous demander ce que nous f… là. Sur le désir que nous lui exprimâmes, il tira de la Volga un esturgeon gros comme un veau, nous le montra une seconde, en dit le prix et le rejeta dans sa prison submergée, sans attendre notre réponse.
Nous nous éloignâmes. Ce n’est pas le prix qui nous chassa, mais la haine de l’homme, car nous n’étions pas venus là que pour l’esturgeon. Nous allâmes plus loin, aborder la rive hospitalière des pécheurs pauvres, qui nous accueillirent fraternellement, firent un gros feu et nous préparèrent un gargantuesque borchtch, mais dont les esturgeons n’étaient pas plus gros que des chatons avortés.
— Pourquoi des mêmes pêcheurs, sur les mêmes rives, l’un attrape-t-il des veaux et l’autre des chatons ?
— C’est que, voyez-vous, l’un a le capital ; l’autre n’a que son bon cœur.
Tovarichtch Staline, pas plus que le pêcheur-koulak, ne devait nous aimer, car la nuit que nous approchâmes de la ville qui porte son nom, notre bateau s’enlisa. Il fallut de longues heures d’efforts pour le remettre à flots. Au débarcadère de Stalinegrade, où nous accostâmes avec un grand retard, personne ne vint nous obliger à descendre. Et nous avions hâte d’arriver à Astrakhan, chez Rakowsky, terme de notre voyage sur la Volga.
Nous ne bougeâmes donc point :
— Quelqu’un a-t-il envie de visiter la ville de ce koulak du communisme ?
— Non, non !
— Eh bien : en avant, vers l’ambassadeur tombé dans les choux !
Embouchure de la Volga. Ville puante. Myriades de moustiques. Peste, malaria, choléra.
— Izvostchik ! conduisez-nous au meilleur hôtel de la ville.
— C’est la Commounalnaia Gostinitsa.
Àl’Hôtel Communal, je demande deux chambres :
— Propres, hé ?
— Propres.
Installation des lits, qui me paraissent suspects. (J’en ai l’expérience.) Je les renverse, et voilà les épouvantables punaises, dont mon passé fut si riche. Mais, maintenant je n’en veux plus. J’ai, moi aussi, le droit de vivre sans punaises, d’autant plus que je paie très cher.
Furieux, je sors dans le couloir, qui est sombre et je fais un tapage à la roumaine, convaincu qu’on peut tout pardonner aux hommes, sauf de se laisser dévorer par les punaises, de vivre et de s’accommoder de cette vermine (facile à extirper) comme on vit et on s’accommode d’une jambe de bois. Dans ma pauvre enfance, j’ai tout goûté, sauf ce supplice, que ma mère ne tolérait pas : « L’aisance, me disait-elle, est difficile à acquérir, mais la propreté est à la portée de tout le monde. » Et quand j’ai vu en Crimée des maisons pour le relèvement de l’enfance abandonnée, mais où cette enfance était la prisonnière de milliers de punaises, j’ai dit qu’il valait mieux battre ces enfants et les obliger au nettoyage, que d’être doux avec eux et leur laisser croire que la vermine fait partie intégrante de notre organisme.
Aussi, pestais-je dans le couloir, en réclamant des lits sans punaises. Alors une porte s’ouvre, dans l’obscurité, et un homme trapu vient à moi :
— C’est toi qui jures comme ça ?
— Rakowsky ! Comment ? Tu habites un hôtel plein de punaises ?
— Non. Il n’y en a presque pas. C’est à cause d’un congrès qui se tient en ce moment ; on a dû chercher des lits n’importe où.
Nous nous précipitons chez lui. C’est une seule chambre ; cinq personnes peuvent à peine y entrer. Un paravent cache le lit et le lavabo. Des malles bourrées de livres. Une table pleine de paperasses. Rakowskv travaille à une Vie de saint Simon. C’est pourquoi je le trouve gros, enflé, mou, car il est homme à guerroyer, non à écrire des Vies. Puis, il a la malaria. Il a encore je ne sais quelle autre maladie, qu’il ne peut pas soigner à Astrakhan.
Mais il n’a pas le « cafard ». Toujours prêt à se battre et plus que jamais convaincu de… De quoi ? Je ne saurais le dire. De ses paroles naissent bien des convictions, mais, quant à les définir, peine perdue. Car, même amis, les ambassadeurs bolcheviks sont encore des diplomates.
Aussi préfère-t-il nous parler, avec enthousiasme, du lotus qui s’acharne à vivre ici, comme s’il était en Égypte, et nous décrit-il sa mélancolique existence de fleur traquée par le froid. Il exalte encore l’œuvre de fertilisation des sables environnants, par millions d’hectares, à l’aide de plantes spéciales.
— Vous devez voir ces deux miracles du delta de la Volga.
Nous séjournons huit jours et les voyons. Aux sables, quoique très éloignés, il nous accompagnera lui-même, sur l’invitation bienveillante des autorités locales, qui le prient de faciliter la tâche du vieil ami que je suis pour lui. Et nous voici officiellement admis dans l’intimité du grand proscrit, qui transforme notre séjour dans ce cloaque pestilentiel en une joie de toutes les minutes.
Le camarade Orloff — homme qui descendit un jour dans un puits pour y laisser à jamais ses deux jambes — est le fanatique promoteur de cette œuvre de géants, qui veut, non seulement fixer les sables qui chassent des villages entiers et menacent d’obstruer l’embouchure de la Volga, mais encore les rendre accessibles à la culture. C’est un cadre pour un roman épique. Je ne suivrai pas les explications techniques que nous débite avec volubilité ce héros paralytique, mais j’admirerai sa foi et celle de notre interprète de circonstance qui, ayant perdu lui aussi, non pas ses jambes mais ses ailes, se cramponne au béquillard et part avec lui à travers l’immensité de la steppe, où il est impossible de les suivre parmi les broussailles qui vous ensanglantent les mains et le visage.
Ils nous oublient. La nuit qui descend nous isole les uns des autres. Un silence de cimetière étouffe les voix de ceux qui s’entre-appellent, chacun luttant avec la vase et les ronces pour retrouver le chemin vers le remorqueur qui nous attend à une lieue.
Seuls le béquillard et le désailé, tout en haut sur la colline, les visages rougis par les derniers rayons du crépuscule, gesticulent, se précipitent à droite, à gauche, examinent la brousse, décrivent avec les bras de larges cercles qui veulent embrasser la terre et se montrent l’un à l’autre la marche du bolchévisme dans le monde.
Quelques jours après nous allons, sans Rakowsky, visiter le lotus, qui est à une journée de bateau dans le labyrinthe du delta, immense empire de plantes rares, de bêtes et d’oiseaux sauvages, où personne n’a le droit de chasser, ni de pêcher. Un remorqueur à aubes, Tov. Staline, nous y mène, encadrés par des officiels, dont un, qui a l’air d’être le chef de l’excursion, me paraît peu intelligent. Il me reproche ma sympathie pour l’Opposition, dont les leaders ne sont plus que des « traîtres ». Et pour me prouver qu’il en est bien ainsi, il apporte un argument qui est délicieux, cocasse et inédit. Le voici.
— Savez-vous ce qu’ont dit les habitants de Alma-Ata, lorsqu’ils ont vu arriver Trotsky ?
— Non.
— Eh bien, ils ont dit : Voilà l’ancien régime qui revient !
— ? !