Volume 2 · 03
LA CONSOMMATION PERSONNELLE
LA RÉPUBLIQUE A-T-ELLE LES RESSOURCES NÉCESSAIRES ?
Tout le monde est d’accord sur la nécessité d’industrialiser ce grand pays agricole et arriéré. Mais dès que l’on s’écarte du pur principe pour poser la question pratiquement, les désaccords commencent, il pleut des chiffres qui finissent par n’inspirer que méfiance ; et l’on a bientôt le sentiment d’une bataille dans les ténèbres.
Les conséquences de la guerre, du blocus et de la révolution avaient complètement ruiné en 1920 la production de la Russie, tombée au cinquième environ de ce qu’elle était en 1913 et parfois à zéro, comme dans le Donetz et dans certaines autres régions minières et métallurgiques. En cinq années de paix sans sécurité vraie, les travailleurs russes, entièrement livrés à eux-mêmes, en butte à l’hostilité persévérante du monde capitaliste, ont reconstitué en grande partie leur outillage et souvent atteint le niveau d’avant-guerre de la production. L’histoire ne connaît aucune autre prouesse de ce genre. Tenons compte du fait que les travailleurs russes ont doté leur production d’une nouvelle organisation, dont ils n’avaient pas le moindre modèle sous les yeux, et qu’ils ont ainsi été des pionniers. Leur victoire était acquise en 1925.
Il serait vain de taire ou d’amoindrir cette victoire qui est pour le prolétariat une des plus grandes raisons d’avoir confiance en lui-même. Mais il serait périlleux de s’en enorgueillir au point de perdre de vue les difficultés qui ont surgi depuis. Nous allons voir qu’elles sont très grandes.
Les chefs du parti ont préféré adopter, dans les grandes circonstances, le langage de l’optimisme sans réserves. C’est Staline exposant, armé d’un vieux texte d’Engels, que les neuf dixièmes du socialisme sont réalisés dans l’U. R. S. S. C’est la presse répétant que le développement économique de l’U. R. S. S. est beaucoup plus rapide que celui des États-Unis. C’est le P Varga déclarant au VI Congrès de l’internationale communiste à Moscou, en septembre 1928, que « nous sommes dans une année sans crise, bien qu’il y ait quelques difficultés » et ajoutant que le salaire de l’ouvrier russe progresse sensiblement plus que celui de l’ouvrier américain. Textuel : « Le salaire de l’ouvrier russe s’élève, avec l’assurance sociale, à 134 % de celui d’avant-guerre, tandis que celui de l’ouvrier américain n’atteint que 130 %. »
Àparler sur ce ton, on risque de provoquer de vives réactions et on ne réussit qu’à créer une « littérature de communiqué officiel », qui n’a bientôt rien de commun avec ce que tout le monde dit, voit et pense.
Année sans crise ? La crise est aujourd’hui reconnue de tout le monde. Il y a depuis plus d’un an et il y aura, sans doute, longtemps encore disette de céréales, de graines alimentaires, de beurre et d’huile, de thé, de papier, de tissus, de cuir, de fer et de fonte, de matériaux de construction. Le coût de la vie augmente, on rencontre des difficultés réelles à se ravitailler, même aux prix forts.
Il n’est plus permis à l’observateur honnête de parler sur le ton d’un certain optimisme officiel auquel la vie donne trop de démentis. Il faut dire ce qui est. Pendant que la production était ramenée au niveau d’avant-guerre, la population augmentait de 10 millions d’âmes, ce qui veut dire que la consommation par tête d’habitant devait tomber, pour 145 millions d’âmes, de 7 à 8 % environ au-dessous du niveau d’avant-guerre. Pour qu’il y ait industrialisation véritable, il ne suffit pas de construire chaque année de nouvelles usines, ce qui est bien, il faut encore que l’industrie croisse, de façon générale, plus vite que la population ; et celle-ci s’accroît chaque année de 3 millions d’âmes environ. Pour qu’il y ait industrialisation véritable, cela ne suffirait d’ailleurs pas encore, il faudrait que le développement de l’industrie soviétique tendît à rattraper celui des pays capitalistes avancés. Les amis de l’U. R. S. S. doivent avoir le courage de dire qu’il n’en est pas ainsi. La crise actuelle montre que la croissance de la population et de ses besoins est plus rapide que celle de l’industrie ; et qu’il n’est pas question non plus de rattraper les pays capitalistes avancés. Ayons le courage de poser le problème dans toute sa gravité. On a publié en Russie et à l’étranger les chiffres indiquant le développement de l’industrie automobile depuis 1913. Ne vivons-nous pas à l’âge de l’automobile ? Il y avait dans le monde entier, en 1913, environ 2.500.000 autos et la Russie en avait 11.000. L’U. R. S. S. a rattrapé à cet égard le niveau d’avant-guerre, avec 11.000 autos ; mais il y en a plus de 21.000.000 dans le monde. Sans doute ne peut-on pas exiger de l’U. R. S. S. de plus grands miracles que ceux qu’elle a faits et qui sont assez réels ; mais il est de son intérêt de voir les choses telles qu’elles sont, justement parce que ses débuts lui donnent le droit d’avoir confiance en l’avenir. Un mal connu est parfois un mal à demi vaincu.
Par quelles voies continuer ? L’industrie légère, celle qui fournit à la consommation, est en somme reconstituée, quoique son effort s’avère insuffisant. L’industrie lourde, la métallurgie qui fabriqué surtout des moyens de production, est encore très faible. La politique de l’industrialisation consiste en ce moment à développer surtout la fabrication des moyens de production, afin que l’U. R. S. S. ne soit pas à cet égard tributaire de l’étranger. Mais ici les opinions se divisent. La « droite » du parti pense que la disette est trop grave, qu’il faut satisfaire d’urgence les besoins des campagnes et développer par conséquent l’industrie légère. Boukharine soutient dans ses Notes d’un économiste (Pravda, 30 septembre 1928) qui ont été sévèrement critiquées dans le parti, que l’industrie arrive, du fait du marasme de l’agriculture, à la limite de son effort. « La vitesse du développement de l’industrie dépasse extraordinairement celle du développement de l’agriculture. » C’est en somme le contre-pied de la thèse de Trostki, qui soutient que le marasme de l’agriculture est dû à la lenteur de l’industrialisation, les villes ne fournissant pas aux paysans les moyens de développer leurs cultures. Et Boukharine de souligner à son tour, un an après l’opposition et en se plaçant à un tout autre point de vue, les défauts criants des plans quinquennaux qui annoncent, dit-il, « un déficit rapidement croissant dans toutes les catégories de la consommation des métaux ». À l’appui, il donne un tableau de prévision de la production des métaux noirs de 1926-27 à 1928-29, qui montre que les besoins satisfaits dans la première année, dans la mesure de 82 %, ne le seront plus dans la dernière que pour 71 %. Quant à la satisfaction des besoins de la population, elle doit tomber de 60,2 % à 56,6 %, car il va de soi que la plus grande part des métaux ira aux chemins de fer et à l’industrie. Boukharine conclut qu’il faut, d’urgence, atténuer la disette, constituer des réserves dont on a eu le tort de ne se point soucier, ne pas tendre à l’excès les ressorts de l’industrie, ce qui ferait échouer les plus beaux plans, « éviter les faux frais et les dépenses inutiles qui atteignent des montants fabuleux ». Ajoutons que, depuis la publication de ces notes, Boukharine a été révoqué de ses fonctions dirigeantes et pratiquement bâillonné.
Rappelons qu’un an et plus avant Boukharine, l’opposition dirigée par Trotski et combattue avec acharnement par Boukharine signalait tous ces périls dans ses contre-thèses de novembre 1927. Voici ce qu’elle écrivait notamment sur le chapitre de la consommation :
« La consommation personnelle en produits industriels, qui est tout à fait minime actuellement, ne doit augmenter en cinq ans que de 12 %. La consommation de tissus de coton en 1931 sera de 97 % de la consommation d’avant-guerre et ne sera que le cinquième de la consommation aux États-Unis en 1923. La consommation de charbon sera de 1/17 de la consommation en 1926 en Allemagne, et de 1/17 de la consommation aux États-Unis en 1923. La consommation en fonte sera de moins d’un quart de la consommation en Allemagne en 1926, et de 1/11,5 de la consommation aux États-Unis en 1923. La consommation en papier sera à la fin des cinq ans de 83 % du niveau d’avant-guerre. Le plan quinquennal « le plus optimiste » du Conseil supérieur de l’Économie nationale n’introduit aucune modification essentielle aux proportions citées ; par exemple, la consommation en coton par tête ne sera en 1931-1932 que de 106,8 % de la consommation d’avant-guerre. Tout ceci, quinze ans après la Révolution d’Octobre ! Présenter au X anniversaire de la Révolution d’Octobre un plan aussi étriqué, absolument pessimiste, c’est en pratique, travailler contre le socialisme. »
Le plan quinquennal, que Trotski et ses amis traitaient de la sorte, a subi depuis quantité de modifications successives. Nous ne savons pas l’avis de Trotski sur son aspect actuel ; mais nous savons celui de Boukharine ; et nous savons surtout que la consommation des masses n’a pas augmenté en fait, loin de là, et n’est pas près d’augmenter.
La droite accuse parfois — d’après les journaux — les dirigeants actuels du parti, de tomber dans l’erreur, généralement imputée à Trotski, d’une industrialisation excessive. Y a-t-il trop de socialisme dans l’U. R. S. S. ? demandait la Pravda le 14 novembre 1928, et elle citait des chiffres curieux. En 1928-29, la production socialisée occupait dans le pays près de 11 millions de personnes (soit 13,1 %) ; la production individuelle, à tendance plutôt capitaliste, principalement rurale, occupait le reste de la population, soit 86,9 %. Il ne semble vraiment pas que le socialisme soit trop fort…