‹ Vers l’autre flammeChapitre 3 sur 43 · Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 02

Volume 1 · Dans l’U. R. S. S. · 02

Étant donné ce qu’on appellerait improprement ma volte-face, ou, comme on l’a déjà écrit à Moscou, dans la Littératournaïa Gazeta : « Panaït Istrati double-face » — on pourrait maintenant que nous entrons en Russie me poser la question suivante :

— N’étiez-vous nullement au courant de ces affaires-là, avant d’aller dans l’U. R. S. S., ou aussitôt après ? Car on vous connaissait plutôt bolchévisant.

Je réponds :

Bolchévisant — c’est-à-dire pour la prise du pouvoir par la classe ouvrière et pour la destruction du capitalisme — je le suis toujours et je le resterai, dans les conditions qu’on verra lorsqu’on aura lu ce livre. Elles sont tout à l’éloge d’un bolchévisme à la Lénine, à la Trotsky, à la Dzerjinski et tous les héros de la Révolution d’Octobre qui ne sont pas devenus les propres assassins de leur œuvre.

J’ajouterai qu’il y n’y a ni volte-face, ni « double face », pour la bonne raison que — après avoir vécu seize mois dans l’U. R. S. S. et alors que j’aurais pu aisément écrire et publier au moins seize articles bolchévisants, sinon cinquante, et grassement payés — on ne pourra m’en montrer trois, qui soient tels, ni une interview, ni un discours qui aient été vus ou corrigés par moi. Une telle réserve est inconnue aux Amis de l’U. R. S. S., dont je suis, en France, l’un des deux vice-présidents d’honneur.

« Double face »… Pauvre racaille. Des faces, j’en ai, moi, trente-six mille, mais pas pour des Littératournaïa Gazeta.

Quant à la question elle-même : Étais-je au courant ? Je réponds : non. Il n’y a pas un dixième du prolétariat communiste international qui sache au juste ce qui se passe en Russie, sinon le Parti serait tout entier déserté et un autre parti bolchévik se formerait, sur des bases nouvelles, honnêtes, et qui ne donneraient plus aux chefs un pouvoir illimité.

Comment voudriez-vous que le sût l’ouvrier de l’usine — pauvre cotisant discipliné et lecteur au crâne bourré — quand, votre serviteur, jouissant de l’amitié d’un Rakowsky et lisant à peu près tout, d’une part, ne savait rien, de l’autre ne voulait rien savoir.

Nous avions raison tous deux, l’ouvrier de l’usine et moi : la Révolution est si haut placée dans les cieux que ce n’est pas au moyen de ces feuilles de chou de l’Opposition qu’on arrive à la faire descendre parmi les hommes et à prouver qu’elle n’est plus aujourd’hui qu’un mythe, mais un mythe qui possède les vertus de l’oiseau Phœnix. Et pour ce qui est des renseignements fournis par le canal des ennemis du prolétariat, ainsi que par les livres des écrivains bourgeois honnêtes, les premiers ne comptent pas et nul de nous ne peut mordre à ces ordures, les seconds ne sont pas à la page et font de la poésie, ou, passant à côté de l’essentiel, battent la campagne.

Seule l’Opposition et son chef Trotsky seraient en mesure d’éclairer l’opinion des masses, mais, jusqu’à ce jour, ils ne disposent pas encore des moyens qui seraient à la hauteur du désastre. En outre, les membres de l’opposition s’entendent mal, très mal, forment des chapelles dont, seul, le brouhaha nous parvient. Enfin nombre d’opposants sont des gens tout aussi nuls et compromis que les officiels. Trotsky — le bolchevik à la conscience inaltérée, au crédit intact, le plus capable de tous et le plus doué — devra faire bien attention aux infirmiers dont, un jour, il s’entourera, lorsqu’il faudra panser les plaies d’une Révolution qui n’est que plaies. J’estime le destin de cet homme et j’ai confiance en lui. Il n’est pas possible qu’il ne sache pas profiter de l’effroyable expérience qu’il a sous les yeux et qu’il connaît comme nul autre.

De son Opposition également, je ne savais rien et ne voulais rien savoir, avant d’aller en Russie. Je me disais : « Bah ! où il y a mare, il y a grenouilles ; ce ne doit être qu’une question de pouvoir, simple scission produite par la mort de Lénine. » Je me suis dit cela encore pendant des mois, en Russie, on verra comment.

Quant à Trotsky lui-même, je voyais bien que depuis des années, un nuage de silence de plus en plus opaque l’enveloppait, mais comment me serais-je douté qu’on lui préparait le chemin d’Alma-Ata, celui de Stamboul et l’épithète de « contre-révolutionnaire » ?

Personnellement, on peut dire que nous ne nous connaissons pas ; et jusqu’à maintenant — quand je dis de lui le bien que je pense, de la façon la plus désintéressée — je ne lui ai pas encore écrit une lettre, ni d’ici, ni pendant que je me trouvais aux bords de la Caspienne, à quelque deux mille kilomètres de sa Bastille.

Mais nous nous sommes serré les mains une fois, et il sera étonné de l’apprendre. C’était, si je ne me trompe, en 1911 ou 12, à Bucarest. Nina Arbore — sœur de la doctoresse Ecatérina Arbore, que je devais retrouver Commissaire du Peuple à la Santé publique de la Moldavie soviétique — vint un jour me demander à brûle-pourpoint :

— Veux-tu voir un grand oiseau voyageur ?

— Qui est-ce ?

— Un exilé de marque : Léon Trotsky, anciennement président du soviet issu de la Révolution de 1905 et le plus brillant orateur et publiciste de la Russie révolutionnaire de nos jours.

— Si je veux le voir ! Dépêchons-nous.

Elle me conduisit à l’hôtel High-Life, place de l’Épiscopie. Dans une pièce exiguë, Léon Davydovitch, avec sa tête classique, ses yeux féroces et vêtu d’une blouse noire, se tenait debout, contre le lit. Ne connaissant aucune langue européenne, je ne pus que le regarder comme un veau. Toutefois, je demandai pour quelle raison il portait une blouse noire :

— Parce que je suis pessimiste, répondit-il, moqueur.

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