Volume 2 · 04
Dans l’entretemps, la cessation, pour plusieurs années, de l’exportation des blés, a diminué les ressources de l’industrialisation. Mais tout le monde semble d’accord sur un point : ces ressources existent dans le pays, il suffit de savoir les chercher et les employer. Nous avons vu Boukharine indiquer que les « faux-frais atteignent des montants fabuleux ». Des camarades de l’opposition m’ont dit :
Des ressources ? Nous en avons. Il suffit de ne pas les gâcher.
Laissons parler les faits tels que nous les trouvons dans les journaux. On a jugé en 1926 des bureaucrates qui, chargés de diriger les travaux d’irrigation du Turkestan, avaient dépensé 70 millions de roubles, dont 8 millions seulement avaient été utilement employés. On a jugé au début de janvier 1928, à Bakou, le personnel du service des eaux de l’Azerbeidjan qui, chargé de creuser un canal d’irrigation qui devait coûter 376.000 roubles, a dépensé 11 millions dans ces travaux. Un autre canal a, de même, coûté 2 millions au lieu des 700.000 prévus et n’irrigue que 75 hectares au lieu de 10.000 (presse soviétique du 9 janvier), etc.
On reconstruit depuis 3 ans, à Kertch, en Crimée, une formidable usine métallurgique. Déjà 20 millions ont été dépensés sans que les plans définitifs de l’usine aient été arrêtés. Les travaux ont été commencés sans plans ni devis. On comptait d’abord qu’ils coûteraient une vingtaine de millions et dureraient trois ou quatre ans. Après quatre ans, le coût total de la reconstruction de l’usine est estimé à 64 ou 66 millions au minimum ! Et il est trop tard pour arrêter une entreprise aussi coûteuse. On s’aperçoit aussi qu’il sera difficile de faire venir à Kertch le combustible du Donetz ; on s’aperçoit enfin que la production de la nouvelle usine risque d’être d’un prix plus élevé que celle des vieilles usines. Les responsables de ce beau gâchis sont dans les bureaux du Glavmétal (centre des Métaux) et du trust Yougostal. Tous les détails de cette histoire ont été publiés par la Pravda du 8 septembre 1928.
Ce n’est pas un cas isolé ; c’est plutôt un cas typique. Les nouvelles verreries sont dans le même cas. Voici des données précises sur l’industrie du papier (Pravda, 20 janvier 1928). En 1925, on arrêtait le plan de plusieurs fabriques de cellulose, de papier, etc., qui doivent être construites à Balakhna (Volga) et ailleurs, et coûter 40.500.000 roubles. On se mit à l’œuvre, trois ans passèrent. Le devis de construction monta à 65.300.000 roubles, tandis que les prévisions de production des futures usines baissaient. Tant on s’y était mal pris ! La fabrique de papier de Kondopog (en Karélie) devait produire du papier à 140 roubles la tonne. On s’aperçoit maintenant que son papier coûtera 235 roubles la tonne.
L’extraction de la tourbe, excellent combustible à bon marché, est en progrès sur son état d’avant-guerre. Mais le prix de la tourbe augmente « par suite de l’énormité des frais généraux » ! Dans une tourbière de Tchernoramensk, près Nijni-Novgorod, il y a pour 1.500.000 r. de nouvel outillage inutilisable ! L’outillage arrive, par contre, avec de gros retards, ce qui fausse tous les programmes de la production et tous les prix. La construction des logements ouvriers coûte 20 % de plus qu’il n’avait été prévu. « Dans les devis, certaines dépenses sont fortement exagérées (de 400 % parfois) », etc. (Pravda).
Pas de trusts dont il n’ait fallu, au cours des deux ou trois dernières années, éclaircir devant les tribunaux les histoires de gabegie, d’incurie et de pots-de-vin. Voici à cet égard des chiffres qui, pour n’être pas tout à fait récents (il n’en a pas été publié de plus récents) n’en sont pas moins caractéristiques :
Montant des gaspillages, d’après le dossier des commissions de révision et des tribunaux : trust Severoless (forêts du nord) 2.500.000 roubles en 1925 ; trust Azneft (pétroles de l’Azerbeidjan) : 2.500.000 roubles en 1923-24 ; trust des soieries de Bogorodsk : près de 5.000.000 en 1922-24 ; chemins de fer : 9.000.000 de roubles pour le 1 semestre 1925-26 ; 85 exploitations agricoles en 1924-25,1 million ; Tchaïoupravlénié (syndicat du thé) : 801.000 roubles en 1925-26 ; industrie forestière de Léninegrad : 1 million 278.000 roubles en 1925 ; trust du cuir, 500.000 roubles en 1925, à Léninegrad ; port de Léninegrad, 2.500.000 roubles de vols et dilapidations, affaire jugée en 1925 ; dépôts de l’armée, à Moscou, 720.000 roubles de dilapidations en 1924-25. Dans nombre de cas, les fonctionnaires des entreprises de l’État socialiste étaient en rapports d’affaires avec les nepmans qu’il leur était facile d’enrichir.
Une rubrique particulière est celle des grandes constructions d’apparat, parmi lesquelles la Pravda du 28 décembre 1928 classait le nouvel hôtel des postes et télégraphes de Moscou qui a coûté très cher et n’était absolument pas nécessaire, les dépendances en construction de la Banque d’État à Moscou, deux banques à Ivanovo-Voznessensk, le palais de l’industrie de Kharkov. Ces édifices serviront, mais il eût été plus urgent d’en bâtir d’autres. N’eût-on pas mieux fait, par exemple, de consacrer les sommes qu’ils ont englouties à l’édification d’habitations ouvrières ? La classe ouvrière de l’U. R. S. S. souffre terriblement de la crise des logements. Dans le Donetz, on a bâti 10 palais de la culture ouvrière, qui ont coûté de 6 à 11 millions, on ne sait pas au juste, et sont aujourd’hui mal administrés ou délaissés, car on a négligé de tracer, aux environs, de bonnes routes bien éclairées le soir. Le palais de la culture ouvrière à Stalinsk (Donetz) est resté inachevé : il devait coûter 1.500.000 roubles, il a déjà coûté 3 millions. On l’a entouré de clôtures et abandonné (Pravda, 9 janvier 1929).
Les faits de cet ordre sont si nombreux, qu’ils constituent plutôt la règle que l’exception. Une grande partie des ressources qui pourraient aller à l’industrialisation du pays et à l’amélioration de la situation des travailleurs sont gâchées ; voilà ce qu’il faut retenir.
D’où viennent-elles et d’où vient que l’économie soviétique est quand même en progrès (on bâtit mal et ça coûte cher, mais on bâtit et ça donnera) ? C’est que la révolution fait dans une très large mesure l’économie d’une classe dirigeante. Le pays n’a pas une bourgeoisie opulente à entretenir dans le luxe.
Pourquoi ce gaspillage ? Ou plutôt par qui ? Faisons la part de l’inexpérience de la classe ouvrière arrivée au pouvoir. Rappelons-nous que la République n’en est qu’à sa XII année. L’ordre capitaliste était-il mieux organisé à ses débuts ? Que les historiens nous répondent. Leur réponse nous suffira à défendre péremptoirement la dictature du prolétariat contre les attaques des apologistes du capital, qui ferment si volontiers les yeux sur l’immense gaspillage de forces humaines et de richesses qui est de règle dans la société capitaliste. Mais nous recherchons les causes du mal pour le combattre.
Parlant au Congrès des Syndicats, à la mi-décembre 1928, l’un des chefs du parti communiste, Ordjonikidzé, disait :
« Nous avons trois sortes de collaborateurs dans nos bureaux : une petite minorité d’ennemis déguisés mais conscients ; des fonctionnaires qui touchent leurs appointements et ne se préoccupent guère du socialisme ; des techniciens et des fonctionnaires qui luttent pour le socialisme. » Quiconque a vécu dans l’U. R. S. S. sait que les fonctionnaires qui se moquent du socialisme sont probablement la majorité dans les bureaux de l’État ouvrier et paysan ; et que la minorité des fonctionnaires et des techniciens socialistes est placée dans des conditions de travail exceptionnellement défavorables. Exemple : à la fin de mars 1927, la grande fabrique de parfumerie Tégé demande des huiles au Conseil économique de Moscou. En avril 1928, la parfumerie n’avait pas encore obtenu ses huiles, mais les formalités continuaient ; à cette date 28 lettres avaient été écrites sur cette affaire, par les organes dirigeants supérieurs, 44 lettres par la parfumerie Tégé et par le Conseil économique de Moscou, on avait tenu 13 conférences et cinq fois délibéré dans les conseils économiques suprêmes de la République ; les commissaires du peuple avaient télégraphié 8 fois. La relation détaillée de ce fait dans la Pravda est vaudevillesque. Que peut dans cet engrenage la bonne volonté du fonctionnaire, du bon technicien communiste ?
Que dire de l’affaire des pièces de rechange pour les tracteurs automobiles ? On a importé des tracteurs de l’étranger, on en fabrique en Russie même. L’agriculture en a le plus grand besoin. Mais on a négligé de fabriquer des pièces de rechange, si bien que des milliers de tracteurs se trouvent hors d’usage une bonne partie de l’année, faute d’une pièce souvent peu importante par elle-même. Le scandale est publié le 29 janvier dernier par la Pravda : « Pendant deux ans et demi — écrit ce journal — les réclamations, les demandes, les avis autorisés, les procès-verbaux de conférences ont grossi le dossier, sans que l’on fît rien d’effectif pour augmenter la fabrication des pièces nécessaires aux tracteurs. » Les usines Poutilov en fabriquent, mais ne satisfont que 15 % de la demande…
Ce système s’appelle le système bureaucratique. Il est impossible d’évaluer le préjudice qu’il cause à l’U. R. S. S., dont il compromet l’avenir. Nous retrouverons ce mal dans tous les domaines de la vie sociale. Essayons de le définir dans l’industrie. C’est que tout se fait par des bureaux remplis de fonctionnaires nommés par leurs supérieurs ou par les comités du parti, qui tous ont l’horreur des responsabilités et dont beaucoup n’ont qu’un minimum de compétence… Dans les bureaux tout se fait par des papiers qu’on enregistre, numérote, fait suivre, annote indéfiniment ; ainsi s’occupent des ronds de cuir, grignotant tout doucement leurs appointements. Chacun, afin d’éluder une responsabilité, s’efforce de passer la pièce à son voisin. Les chefs qui décident ne voient que des papiers qu’il leur est impossible de bien lire, et à plus forte raison de comprendre. Quant à songer à suivre les affaires dont leur signature emporte la décision, impossible. Un chef de trust ou d’administration a souvent tant de signatures à donner qu’il se fait faire un tampon-signature en caoutchouc et… le confie à son secrétaire. Ainsi celui qui signe, le responsable en titre, ne sait pas ce qu’il signe ; et celui qui envoie un papier à signer, sait peut-être très bien ce qu’il fait, mais n’en porte pas la responsabilité.
Chacun dans la machine bureaucratique, soumise elle-même à des tas de contrôles, non moins bureaucratiques eux aussi, craint de perdre son emploi, par ces temps de chômage. Aussi la règle du petit fonctionnaire est-elle : « pas d’histoires. » Voit-il gaspiller des milliers de roubles ? Il en parle à ses connaissances, dans un cercle intime, mais se garde bien de prendre la parole à la conférence de production de l’entreprise. Son supérieur ne lui pardonnerait pas ça. Pour garder sa croûte, ses cent roubles par mois, il laisse aller la barque. L’ouvrier pense le plus souvent de même. Les conférences de production qui réunissent tous les salariés d’une entreprise sont mornes, bien que l’on tente chaque année, par des circulaires énergiques, de les ranimer…
L’homme d’initiative et d’énergie, le bon administrateur, le talent industriel, peut-il se manifester dans ces bureaux ? Il est à peu près impossible qu’il fasse sa trouée. Le rouspéteur, l’esprit critique, est vite « embarqué » dans une sale histoire. Au bout de quelque temps, chacun comprend que la suprême sagesse est de se tenir coi. La carrière du sans-parti dépend du parti ; la carrière du communiste dépend de la bureaucratie du parti. Dans les deux cas, ce ne sont pas les capacités qui sont recherchées, ce sont les facultés d’adaptation et d’exécution (apparente), le zèle, le « bon esprit ». Les rouages du parti et de l’industrie sont encrassés du haut en bas par la médiocrité zélée et bien pensante qui gravite autour du pouvoir. Au point de vue de l’édification industrielle, qui veut de l’énergie et de l’intelligence, elle ne vaut pas grand chose, même quand elle provient de la classe ouvrière. Les gazettes murales sont fabriquées à peu près en série, par cette gent zélée qui sait très bien à qui l’on peut s’en prendre et ne manque jamais de donner, au nom de l’autocritique, le coup de pied de l’âne au sous-chef de bureau en passe d’être disgracié. Un dernier trait : les dirigeants de l’industrie ne sont pas nommés et ne restent pas en place d’après leur compétence ou leur passé, mais d’après leur bon ou mauvais esprit politique. Chaque discussion au sein du parti — et l’on y « discute » sans arrêt, avec acharnement, depuis 1923, malgré l’unanimité des résolutions — entraîne la disgrâce d’une partie des cadres de l’industrie. Un directeur de fabrique de confection vote-t-il en 1924 contre Zinoviev ? Il est relevé de son poste et envoyé, par exemple, à Prague en qualité de représentant du trust du caoutchouc, auquel il ne connaît rien. Mais en 1925, dans sa nouvelle fonction, il vote de nouveau mal. Nouvelle révocation. Cette fois, on l’envoie diriger le service municipal d’une grande ville de province. 1926 : notre obstiné vote mal une troisième fois, cette fois avec Zinoviev. À peine a-t-il eu le temps de se mettre au courant de son service municipal qu’on le déplace et qu’on le fourre dans un service de statistique… Ainsi de suite. C’est ainsi que, pour avoir soutenu Zinoviev en 1926, le chef de la flotte de la Baltique, Zof, devint… président du trust des potasses ! Zinoviev lui-même, spécialisé, semble-t-il, dans l’agitation internationale, est devenu un des dirigeants de la coopération à laquelle il est probable qu’il ne connaît pas grand chose. Quand on songe qu’il faut de longues années d’expérience pratique pour former un chef d’industrie, on comprend tout ce que de pareilles coutumes ont d’insensé. L’écrasement de l’opposition trotskiste a arraché à l’industrie soviétique plusieurs centaines de dirigeants de la première heure, qui comptaient, à coup sûr, parmi les plus capables et les plus désintéressés. Un inconnu a remplacé Trotski au Comité des Concessions. Il est vrai qu’en décembre 1923, une décision du Comité central du parti précisait que les membres du parti ne devaient pas être relevés de leurs emplois dans la production en raison de leurs opinions politiques. Des résolutions analogues ont été prises et reprises depuis : on les applique à rebours.
Je conclus : la République socialiste a de grandes ressources en hommes et en argent. Elle peut venir à bout des tâches de l’industrialisation à condition de ne point dilapider ces ressources, c’est-à-dire de remédier d’urgence au mal bureaucratique.