Volume 2 · 05
Voyons, si vous voulez bien, les effets de la gestion bureaucratique dans les domaines de la production les plus importants pour le développement intellectuel du pays : le cinéma, le livre.
Quelques chefs-d’œuvre (le Cuirassé Potemkine, la Mère), un certain nombre de films excellents (la Fin de Saint-Pétersbourg, le Descendant de Tchinghiz-Khan, Tsar et poète, les Décembristes), ou passables (Octobre, la Salamandre), ont fait à l’étranger, au cinéma soviétique, une réputation excellente et méritée. Le cinéma soviétique a pris de grandes initiatives que, seul, il pouvait prendre, car elles ne sont possibles qu’au pays de la révolution. Il a posé magnifiquement le problème social et on a vu combien le naturalisme, l’enthousiasme, la foi révolutionnaire du prolétariat peuvent féconder un art. Il a révélé la puissance des actions de masses. Il s’est dégagé de la sottise bourgeoise, de la pitoyable littérature de l’écran occidental et de l’effarant truquage sensationnel des films américains. Il a fait de sain et bon travail. Ce qu’il a si bien commencé, il doit le continuer. Pour cela, il doit guérir, lui aussi, de ses maux, des maux que ses amis doivent connaître. Ne faut-il pas déplorer sa stérilité relative des dernières années ? Eseinstein a raté son Octobre, c’est dans l’U. R. S. S. une opinion à peu près générale. À dix ans de distance, le film ne tolère pas qu’on projette l’histoire comme le père Loriquet l’écrivait. On a commandé au grand artiste un Octobre sans Trotski. Il a fallu couper, couper, recouper pour bannir à peu près complètement du film l’une des plus grandes et des plus actives figures d’Octobre, celle qui voisina le plus avec Lénine. Ce mensonge criant aurait suffi à discréditer aux yeux du public russe un vrai chef-d’œuvre. On a joué récemment un nouveau film russo-allemand compromis par d’autres fautes de goût et de tact, la Salamandre. L’un des deux scénaristes n’est autre que Lounatcharski, qui apparaît d’ailleurs sur l’écran au cours de l’action et dont la femme tient, assez médiocrement d’ailleurs, le premier rôle féminin. Le drame pose un vaste problème, celui de l’esprit scientifique traqué par une réaction d’esprit féodal ; mais les scénaristes l’ont corsé de coups de poignard, d’empoisonnements, de crimes de jésuites, selon la tradition du roman-feuilleton anticlérical d’il y a bien longtemps. On reconnaît là une des faiblesses de Lounatcharski, auquel son penchant au mélodrame joue de si vilains tours que la projection de son film, le Poison, a été interdite l’année dernière par le Comité du répertoire de l’U. R. S. S. Mais pourquoi le cinéma soviétique accueille-t-il si volontiers les péchés d’un Commissaire du peuple ?
Boukharine a constaté naguère que « l’industrie du cinéma est la plus pauvre de nos industries ». Dans tous les pays du monde, l’industrie du cinéma fait pourtant de bonnes affaires. Elle pourrait en faire dans l’U. R. S. S., où 1.500 écrans font, chaque année, quelques 100 millions de roubles de recettes (ce qui est peu). La situation du cinéma a été étudiée sous toutes ses faces en novembre-décembre 1927 par des conférences et par la Gazette du Commerce et de l’Industrie de Moscou (articles de V. Mestchériakov, déc. 1927). C’est là que je suis allé me documenter. Eh bien ! En 1926 le déficit de trois grandes entreprises soviétiques de cinéma, Proletkino, Goskino (Ciné-État), Leninegradkino atteignait 5.600.000 de roubles. Causes : mauvaise gestion. Le Mejrabpom-Rouss seul n’avait pas de déficit. On réorganisa des entreprises en une seule, le Sovkino. Le Sovkino, ne pouvant fournir à la consommation intérieure, a littéralement inondé l’U. R. S. S. de productions étrangères, généralement vieilles et médiocres, sinon très au-dessous du médiocre. La province russe est inondée de films américains de la pire sorte. Dans le meilleur des cas, c’est Harold Lloyd, Douglas Fairbanks, Mary Pickford, que l’on admire à Riazan, Kalouga, Penza, Kinechma… Que peuvent donner ces films américains même plus ou moins coupés et accompagnés de textes nouveaux, souvent peu réussis, aux travailleurs de l’U. R. S. S. si avides de savoir, de culture et de vie nouvelle ? Les meilleurs films étrangers étant trop chers n’ont pas été achetés par le Sovkino. De 1925 à 1927, le nombre de films étrangers projetés dans l’U. R. S. S. a passé de 2.000 à 5.508. Des millions de roubles ont été ainsi dépensés en achats d’une nécessité et d’une valeur problématiques, tandis que toute la production du cinéma soviétique en 5 ans, jusqu’à la fin de 1927, était de 322 films. La plupart de ces 322 films sont d’ailleurs, de l’avis de la presse soviétique, franchement mauvais : ce ne sont que plates imitations de la fabrication étrangère. Quelques dizaines de films de guerre civile, d’histoire révolutionnaire, d’ethnographie ou d’agitation font exception. Mais il faut bien dire que l’agitation canalisée par des cinéastes qui s’adaptent au communisme sans le comprendre et par des fonctionnaires plus soucieux de faire carrière que de servir l’art et la révolution finit par excéder le public soviétique : les films « révolutionnaires » de second ordre ne tiennent pas l’affiche plus de quelques jours. Ils vident la salle. Mais la foule ne se lasse pas d’Emile Jannings.
Je ne signale ici que les maux les plus graves dont souffre le cinéma soviétique. Il coûte cher, produit peu, sa production est plus souvent médiocre que bonne, ses importations sont détestables, sa gestion a généralement été mauvaise. Or, il a tout ce qu’il faut pour prospérer : un public avide, vivant, innombrable ; de chaudes sympathies et une juste renommée à l’étranger ; des sites merveilleux (Caucase, Crimée, Orient, Sibérie) ; des talents de premier ordre, un acquit déjà remarquable ; un fond moral — idées, aspirations — que nul Hollywood ne peut acquérir. Alors ?
L’inspection ouvrière ayant étudié le fonctionnement de la librairie de l’État (Gosizdat) en 1925-26, publiait le 23 juin 1927, dans la Pravda, un bref rapport relatant les faits suivants :
Les bureaux constituent une lourde machine composée de 180 services, sections, sous-sections, secteurs mal organisés, mal liés. La seule direction centrale avait, au 1 janvier 1927, un personnel de 1.148 personnes. Ce personnel excessif était coûteusement instable (chaque employé renvoyé touche quinze jours ou un mois de salaire). Les travaux de rédaction des manuscrits achetés coûtaient parfois plus cher que les droits d’auteur, c’est-à-dire que le manuscrit même. La section rurale paya en 1926 aux auteurs 74.380 roubles et aux rédacteurs qui mirent au point les manuscrits de ces auteurs 106.028 roubles (143 %). Les frais généraux se montaient à 175 % et parfois même à 400 % des frais de production du livre proprement dit. Le livre, trop cher, devenait de ce fait inaccessible aux petites gens et ne se vendait pas. Passé quelque temps, on le vendait parfois… au poids. Les stocks de la librairie contenaient au 1 janvier 1927 pour 5.930.000 roubles de livres considérés comme invendables, inutiles, soit 30 % de la production totale. Le coût de la production augmentait, de même que les frais de rédaction ; la vente avait diminué en un an de 19 %, mais les frais commerciaux avaient augmenté de 7 %. La comptabilité du Gosizdat accusait un bénéfice de 440.000 roubles qui, à la vérification, se transforma en un déficit de 3.434.000 roubles. L’article de la Pravda auquel j’emprunte ces chiffres voyait la cause du mal dans une « mauvaise direction » et proposait de relever de ses fonctions le directeur du Gosizdat, Broïdo. Mais un an auparavant, ce même directeur du Gosizdat, étudiant le travail de ses devanciers, avait écrit des articles, également dans la Pravda, d’un contenu tout aussi attristant. Le Gosizdat n’était pas mieux dirigé avant lui. A-t-il été mieux dirigé après lui par le camarade Khalatov ? Je ne crois pas que les qualités ou les défauts de quelques dirigeants puissent expliquer la crise permanente du Gosizdat. Nul n’ignore dans l’U. R. S. S. que les livres scolaires manquent et arrivent toujours en retard ; que la diffusion des livres édités par le Gosizdat est franchement mauvaise (si vous voulez acheter un roman, il faut que vous preniez la peine de le rechercher : il n’ira au-devant de vous ni par la vitrine, ni par la publicité, ni autrement) ; que la qualité de sa production est très sujette à critique ; que le livre est trop cher (le livre à 2 et 3 roubles est commun ; il va de soi que le travailleur ne peut pas l’acheter) ; que les éditions à bon marché sont trop peu nombreuses. Quel est le coupable ? C’est encore, c’est toujours le système bureaucratique qui écarte les compétences, annihile les initiatives, institue une centralisation excessive et paperassière, multiplie les parasites.
Restons dans le domaine littéraire. Qu’un jeune auteur russe propose au Gosizdat un livre hardi et neuf, des censeurs timorés hésiteront longuement à la prendre ou le refuseront, alors qu’un directeur intelligent de librairie socialiste le lancerait sur-le-champ avec profit. Qu’un terne arriviste propose par contre au Gosizdat une vague production d’actualité, bourrée de citations de Lénine, on lui paiera bon prix son livre que personne n’achètera et qui finira par désoler dans les campagnes les habitués des izbas-bibliothèques. Quelques librairies privées existent dans l’U. R. S. S. On a dû limiter strictement leur activité à des éditions techniques ou littéraires pour que leur concurrence ne fût pas aisément néfaste au Gosizdat. Des librairies coopératives telles que la Zémlia i Fabrika de Moscou ont réussi — où le Gosizdat échoue — à monter d’excellents services d’éditions qui fonctionnent sans déficit.
La librairie de l’État jouit cependant de privilèges considérables : elle détient un vaste monopole de fait, dans un pays jeune qui réclame des livres, qui aime le livre, dans un pays où toute une génération montante, issue de la révolution prolétarienne, ne demande qu’à s’exprimer, à créer, à apprendre, à lire. Alors !