Volume 2 · 06
La coopération joue dans l’U. R. S. S. un rôle incomparablement plus grand que nulle part ailleurs. Les produits de l’industrie et les denrées achetés par les services étatisés du commerce de gros sont vendus à la coopération qui les vend à son tour au consommateur. Organe de la répartition, la consommation domine le marché des grandes villes et commence à tenir une place de plus en plus importante sur le marché rural. Elle semble destinée à éliminer par la concurrence le commerce privé. Mais justement en raison des espoirs qu’elle entretient et suscite, nous devons connaître les maux dont elle souffre. Ces maux, connus de tout le monde dans l’U. R. S. S., créent souvent dans la population un mécontentement légitime.
Dans l’état actuel des choses, des queues stationnent en permanence auprès des coopératives. On fait queue pour le pain, pour le beurre, pour le thé, pour les pâtes alimentaires, pour les tissus, pour le pétrole. Les coopératives ne recevant ces produits qu’en quantités insuffisantes, ne les vendent plus aux non-coopérateurs et rationnent strictement les coopérateurs. On touche 1 kg. 500 de beurre par mois et par livret de coopérateur : la ration du coopérateur qui a cinq enfants est donc la même que celle du célibataire. Les coopératives ont enfin profité de la disette des vivres pour augmenter sensiblement la part du coopérateur qui était généralement de 5 roubles il y a 2 ans et se monte maintenant à 15 roubles (et il est question de l’élever à 20, 40, 50, 75 roubles, à proportion du salaire du coopérateur ; on a même proposé de l’élever au montant d’un mois de salaire ; on ne se soucie pas, ce faisant, des charges familiales et autres du travailleur) et supprimé la ristourne de 2 %, à laquelle les coopérateurs avaient droit naguère. De sorte que l’on entend parfois comparer le livret de coopérateur à une carte de consommation assez chèrement payée, car il est pratiquement difficile de retirer son argent de la coopérative, qui ne donne qu’un minimum nettement insuffisant de vivres. Le complément doit être demandé au commerce privé, c’est-à-dire payé 2,3 et 4 fois plus cher. Depuis un an le prix des lentilles et des haricots a quintuplé environ dans le commerce privé, le prix du beurre a doublé. L’ouvrier chargé de famille est souvent dans l’impossibilité de payer plusieurs parts de coopérateur ; et sa femme n’a pas toujours le temps de faire la queue des heures durant, sous la bise, et l’hiver par des froids de 20°.
Et que dire de faits comme ceux qui se sont passés à Moscou et Léninegrad l’an dernier ? Les coopératives avaient acheté à bon prix en grandes quantités de la volaille, des cochons, des concombres, des melons. Des trains entiers, pleins de volaille et de primeurs, stationnèrent longuement dans les gares de marchandises. La moitié de leur contenu se perdit… et le prix de l’autre moitié augmenta d’autant ! Les melons furent chers… parce qu’ils avaient été à trop bon marché !
Les magasins sont toujours bondés : queue au comptoir, à la caisse, à l’emballage, partout. D’après les journaux de Moscou, la cause de ces queues est dans l’insuffisance de personnel. Où il faudrait un commis pour 2.000 clients, il y a un commis pour 5.000 clients. On a calculé que les acheteurs des magasins de primeurs de la coopérative Kommounar, à Moscou, perdent chaque jour 11.000 heures à faire la queue, soit 4.000 roubles de salaire moyen (Pravda, 19 décembre 1928). On fait ici, au détriment des consommateurs et du personnel surmenés, ce que la bureaucratie appelle des économies.
Les boutiques privées, auxquelles les trusts refusaient de vendre des produits et que la pression fiscale accablait, ont fermé en 1927-28 par dizaines de milliers. D’après la Pravda, du 19 décembre 1928,182.546 boutiques ont fermé dans l’U. R. S. S. en 1927-28. La coopération est loin, très loin, de les avoir remplacées.
Il faudrait les remplacer, et il n’y aurait qu’à se féliciter de cette victoire de la coopération sur le commerce privé si elle n’était plus apparente que réelle. La pression administrative, fiscale, etc., joue dans l’élimination du petit capitaliste un rôle plus grand que la concurrence normale. Le petit capitaliste ne disparaît pas, il se terre, il devient insaisissable, il passe à la spéculation. Ceux qui restent, moins nombreux, n’en font que de meilleures affaires, puisque le consommateur insuffisamment ou mal servi par la coopérative ne peut pas se passer d’eux.
Les tissus, par exemple, dont la disette est constante, sont souvent achetés à la coopérative par des coopérateurs sans travail, qui peuvent faire la queue, tandis que le vrai consommateur n’a pas le temps, et qui vont les revendre au petit capitaliste qui les revend à son tour, majorés au double, au vrai consommateur. Il en est ainsi d’une foule de produits. La différence entre les bas prix de la coopération et les prix du marché libre est, en grande partie, encaissée par la spéculation et par le commerce privé.
Enfin, les coopératives sont souvent en déficit. Le déficit de celles de Moscou s’éleva, en 1927, à 234.000 roubles. Les salaires du personnel étant bas, les vols sévissent dans leurs magasins à l’état endémique ; les tribunaux n’y peuvent rien. Les procès des coopératives constituent une rubrique permanente de la chronique des tribunaux.
Le mécanisme bureaucratisé des coopératives de consommation est trop lent, trop dépourvu d’initiative, trop encrassé. C’est un fait reconnu que le capital privé déploie toujours plus d’initiative et circule beaucoup plus vite que celui de la coopération. Enfin, l’entretien de « l’appareil », c’est-à-dire des bureaux de celle-ci, grève lourdement le prix des marchandises. Il a fallu exercer sur le commerce privé une forte pression administrative précisément parce que la coopération supportait malaisément sa concurrence. C’est exactement le contraire qui eût dû se produire avec une coopération saine : elle eût éliminé le petit capitaliste par le jeu normal de la concurrence. Le régime bureaucratique entraîne ainsi sur le marché une sorte de récidive du communisme de guerre. Les résultats en sont les mêmes que ceux du communisme de guerre. Le consommateur pâtit le premier, le marché se dédouble en marché légal — coopération et commerce privé — et marché illégal, commerce privé et spéculation. Le commerce privé figure dans les deux rubriques, car le petit capitaliste qui tient une boutique en ville ne saurait en réalité tenir plus de quinze jours s’il ne donnait, de-ci, de-là, quelques entorses aux lois, règlements et décrets. Bien que patenté, il est en réalité voisin du spéculateur.
Où sont les causes les plus immédiates du mal (car il tient en partie à la situation économique du pays et c’est une autre histoire) ? Laissons la Pravda du 13 janvier 1929 nous répondre :
« Les scandales des coopératives de Saratov et de Stalinegrad, le népotisme qui régnait dans celles de Rostov-sur-Don, les dizaines d’informations que nous recevons de toutes parts sur les abus, les dilapidations et les déformations de la politique du parti dans les coopératives rurales nous obligent à poser énergiquement la question de l’épuration des coopératives. Leurs bureaux sont extraordinairement encrassés et le contrôle y est extrêmement faible… »
La Vie économique du 4 janvier, écrit : « Il faut mentionner parmi les défauts des organes de l’État et des coopératives les frais trop élevés du commerce. Il en résulte une grosse différence entre les prix d’achat et les prix de vente. Cette différence est supérieure de 93 % à celle d’avant-guerre pour le blé, de 130 % pour les œufs, de 123 % pour le beurre. »
De petites affiches placardées dans tous les magasins coopératifs disent : « Coopérateurs tu es le maître de ce magasin, contrôles-en la gestion, propose-nous des améliorations. » C’est très bien. Ce coopérateur est aussi électeur au Soviet et, souvent, membre du parti communiste. Il ne demande probablement qu’à remplir ses devoirs et à bénéficier de ses droits. Mais parlez-lui. Il vous dira que la machine est trop lourde, que nul n’y peut rien, qu’à trop réclamer on va se faire remarquer ou s’attirer des histoires, que l’on est vite traité de contre-révolutionnaire, etc. S’il est sans-parti, il ajoutera d’un ton découragé : « Nous n’y pouvons rien, nous autres, ce sont les communistes qui dirigent tout… » S’il est communiste, il vous dira peut-être : « J’ai essayé de lutter, mais ça a failli mal tourner pour moi… » La gestion des coopératives, comme celle de l’industrie socialisée et comme le fonctionnement des rouages de l’État, ne peut être sérieusement améliorée que par un certain retour à la démocratie ouvrière, c’est-à-dire en tout premier lieu par l’assainissement du régime intérieur du parti (car il ne peut pas être question de s’acheminer, en régime de dictature du prolétariat, vers la démocratie ouvrière par d’autres voies).