Volume 2 · 07
LES SYNDICATS. — CRISE DES LOGEMENTS
ALCOOLISME
La classe ouvrière russe ne verra croître que plus tard le grain qu’elle a semé pendant la révolution ; elle n’atteindra au bien-être et à la liberté véritables que lorsque les fruits de la transformation sociale seront mûrs. Il y faut encore du temps et du travail. Il faudra aussi qu’elle vienne à bout d’ici à là de ceux qui voudraient la frustrer des bénéfices de ses victoires.
Pour juger de sa situation actuelle, il convient de se rappeler sa situation sous l’ancien régime, il y a douze ans. Elle ne jouissait d’aucun droit politique ; la noblesse, la richesse, la bureaucratie, les castes l’écrasaient partout. Quatorze catégories d’excellences, de seigneuries, de haute-noblesse, de très-haute-noblesse, étaient imposées à son respect. Les assurances sociales n’existaient pas, la législation du travail était embryonnaire. La journée de 10 heures ne s’était pas implantée dans les mœurs ; on travaillait souvent davantage. Toute amélioration des conditions du travail devait être conquise de haute lutte. La grève était illégale, le syndicat illégal. N’étaient autorisées que les associations patriotiques et policières. Dans la capitale Saint-Pétersbourg, en plein jour, le dimanche 22 janvier 1905, on avait mitraillé de paisibles pétitionnaires ouvriers, venus vers le tsar avec des chants d’église. On emprisonnait, on déportait administrativement l’ouvrier sur un soupçon de socialisme. L’ivrognerie ravageait ce prolétariat asservi, composé en majorité d’illettrés, logé souvent dans des caves, ou dans d’infectes casernes.
Voilà le point de départ qu’il faut prendre à treize ans de distance, pour juger des conquêtes du prolétariat devenu classe dirigeante, imposant son idéologie socialiste à la société entière, entré dans toutes les écoles, dans toutes les universités, créateur d’un enseignement nouveau. L’amélioration de sa situation matérielle n’est pas moins grande, en général, malgré les difficultés auxquelles se heurte le régime. Elle se définit ainsi : augmentation des salaires, construction de logements ouvriers (des cités nouvelles surgissent près de Léninegrad, Moscou, Kharkov, Bakou), journée de 8 ou 7 heures, larges assurances sociales (en cas d’accident, de chômage, de maladie), retraites.
On s’efforce d’assurer à tout ouvrier, chaque année, un séjour de quinze jours ou d’un mois dans une maison de repos ; les congés payés sont de rigueur. L’ouvrier bénéficie de réductions importantes sur le prix des places dans les théâtres et les cinés. Le nombre des clubs, des crèches, des jardins d’enfants, des bibliothèques, s’accroît chaque année. Mais l’œuvre accomplie, bien qu’admirable, est peu de chose en comparaison de celle qui reste à faire.
Le régime bureaucratique amoindrit ou menace souvent ces conquêtes ; il en ralentit en tout cas le développement. Les salaires semblent avoir atteint ou dépassé le niveau d’avant-guerre ; mais le coût de la vie est beaucoup plus élevé qu’en 1913 (deux fois et demi environ). L’Annuaire de statistique officiel pour 1927 donne sur la situation de la classe ouvrière les chiffres suivants :
Salaires mensuels moyens dans toute l’industrie en roubles-tchervontsy ; 1923 : 35 r. 30 ; 1926-27, 59 r. 92. On voit l’augmentation. Mais, en roubles-marchandises de 1913, ce salaire n’est plus, en 1926-27, toujours d’après l’Annuaire, que de 31 r. 48. Le salaire nominal a augmenté depuis, mais à coup sûr moins que le coût de la vie et des loyers (augmentés 4 fois en 3 ans), de sorte que le salaire réel a plutôt baissé depuis l’ouverture de la crise des blés. Le salaire moyen des fonctionnaires est supérieur à celui de l’ouvrier, bien que la masse des petits fonctionnaires soient moins rétribués que l’ouvrier qualifié. Citons encore l’Annuaire. Salaire moyen du fonctionnaire en R. S. F. S. R. en 1925-26 : nominal 72 r. 84, en roubles marchandises, 37 r. 28. À cette époque le salaire moyen de l’ouvrier était : nominal, 49 r. 17 ; roubles marchandises, 27 r. 58. Les salaires sont plus élevés dans les grands centres qu’en province. L’ouvrier qualifié de Moscou et de Léninegrad gagne pratiquement une centaine de roubles-papier par mois, le manœuvre une trentaine.
Le salaire moyen de l’ouvrier agricole, du batrak, en roubles-tchervontsy, varie entre 10 roubles et 33 roubles. Sa journée de travail n’est pas limitée en réalité.
Chômage. Je n’ai pas sous la main de statistiques à jour, mais en dépit du développement de l’industrie, le chômage a augmenté au cours des dernières années : l’industrie n’absorbe pas toutes les forces nouvelles du travail. Voici des chiffres indiquant le développement du chômage enregistré dans 256 bourses du travail de septembre 1925 à décembre 1926 : le nombre des chômeurs passe de 920.409 à 1.310.418. L’augmentation est constante de mois en mois. On l’explique par l’afflux des paysans qui viennent chercher du travail à la ville. Au début de 1928, les chômeurs exaspérés par les procédés bureaucratiques et par quelques affaires de mœurs — des bureaucrates faisaient acquitter aux ouvrières désireuses de se placer un droit en nature — ont saccagé les bourses du travail de Léninegrad et de Moscou.
Il y a peu de chômage parmi les ouvriers qualifiés, excepté dans l’industrie du livre et dans quelques industries atteintes par des crises particulières. Par contre, l’industrie manque souvent de main-d’œuvre qualifiée.
Les syndicats sont puissants et riches. Leurs effectifs se chiffrent par millions, ils se construisent des maisons de belle apparence, tiennent des Congrès où se réunissent des milliers de délégués venus de tous les coins du pays, éditent des revues. Tel est l’avers de la médaille. Le revers en est malheureusement tout autre. Les syndicats sont devenus de vastes institutions bureaucratiques, administrées par une multitude de fonctionnaires. Le syndiqué, l’individu, se perd parmi ces millions d’hommes enregistrés, dans ces services hiérarchisés, dans ces bureaux confortables, où il ne fait que de rares apparitions devant des guichets rébarbatifs. Les congrès décident chaque année de « rapprocher les organisations syndicales des masses ouvrières » ; il ne semble pas qu’aucun rapprochement réel s’ensuive. Je viens de parler des excès commis par les chômeurs dans les bourses du travail. À Moscou, il s’agissait surtout d’ouvriers saisonniers appartenant au bâtiment. Comment ne pas se rappeler leur geste d’exaspération, quand on lit dans les journaux de Moscou l’édifiante histoire des kabouki ? Les dirigeants du Comité du Syndicat du Bâtiment de la province de Moscou s’étaient constitués en une association de joyeux lurons, dite des kabouki. « Ivrognerie systématique, débauche, dilapidation de fonds, prévarication, abus de pouvoir », tels sont les menus péchés que la Commission de contrôle du parti leur impute dans une résolution publiée le 6 janvier. Mieux vaut ne rien dire des plaisirs de ces singuliers communistes : on tomberait malaisément plus bas. Quelques-uns ont été exclus du parti, d’autres blâmés. Cas isolé ? Il serait déjà significatif qu’un cas pareil se soit produit à Moscou. Mais les fonctionnaires du Syndicat des Employés soviétiques de Moscou s’étaient fait installer, aux frais de l’organisation, pour 4.500 roubles de radio dans leurs appartements privés ! Mais l’organe central des syndicats mentionne sans cesse des faits de ce genre. Et il suffit de s’entretenir pendant quelques instants avec le premier syndiqué venu pour apprendre quelle désaffection sévit à l’égard des syndicats. On découvrit l’an dernier, en maints endroits, dans les usines, des caisses de solidarité clandestines créées par les ouvriers entre eux : ils n’avaient pas pensé à s’adresser au syndicat, tant ils comptent peu sur lui. Dans la plupart des entreprises, la direction, le bureau de la cellule du parti et le comité de fabrique — relevant du syndicat — forment un ensemble unique de ressorts tous dirigés par des communistes obéissant au même comité du parti ; de sorte qu’en cas de conflit ou de réclamations, l’ouvrier risque souvent de rencontrer partout les mêmes fonctionnaires. Il est certain que les syndicats soviétiques ont besoin d’être vivifiés, assainis, eux aussi ; mais ils ne peuvent l’être qu’après le parti dirigeant, dans la mesure où ce dernier saura se réformer lui-même.
Fonctionnaires, employés, ouvriers, le nombre de travailleurs bénéficiant de l’assurance sociale était en septembre 1926 de 8.799.000. Il dépasse certainement aujourd’hui 9 millions.
L’ouvrier souffre de la crise des logements. Les nouvelles habitations suffisent à peine à héberger le nouveau prolétariat. « Dans les baraquements de l’usine et des mines de Mokéevka, les vitres sont cassées, les toitures trouées, les murs crevassés. Il n’y a ni lavabos ni tabourets… Des cas analogues ne sont pas rares d’ailleurs. Des baraquements semblables existent par exemple à Ivanovo-Voznessensk », écrit la Pravda le 23 septembre 1928. On manque partout de bains, d’écoles, de bibliothèques. Le VIII Congrès des Syndicats russes s’est clos en décembre dernier. Des orateurs y ont indiqué que la norme de superficie du logement ouvrier par tête d’habitant tombe souvent à 3,5 mètres carrés. L’opposition souligna en son temps que cette norme diminue pour la classe ouvrière, tandis qu’elle augmente pour les autres éléments de la population. Dans l’industrie textile, on voit encore plusieurs familles loger dans une seule pièce (discours de Borissov au Congrès des Syndicats). Un délégué des cheminots est venu dire : « Nous vivons dans des caves, dans de vieux wagons, dans des huttes. » Un délégué des mineurs a dit : « Les mineurs du Donetz sont aussi mal logés que possible, jamais ils n’ont plus d’une chambre par famille. » On s’est plaint aussi de la mauvaise qualité des constructions nouvelles. Le commissaire du peuple au Travail a relaté que les nouvelles maisons ouvrières « commencent au bout de quelques années à tomber en ruines ».
L’usure de l’outillage et l’intensité du travail aux pièces provoquent la multiplication des accidents de travail.
Les mauvaises conditions de logement, l’inexistence de distractions saines à la portée des masses — l’ancien régime s’en moquait ; les clubs actuels sont trop peu nombreux et trop bureaucratiquement organisés ; de l’avis général on y meurt d’ennui parmi les portraits des leaders et les textes moralisants — l’inexistence du petit café ou de l’estaminet tel qu’il existe en Occident (local où l’on peut lire un journal, bavarder en compagnie, faire une partie de cartes), a pour conséquence l’ivrognerie. D’après les chiffres de la Commission du Plan, l’augmentation de la consommation de l’alcool par tête d’habitant a été la suivante : consommation par tête en 1924-26,0, 6 bouteille ; 1926-27, 4,3 bouteilles. La consommation a augmenté 8 fois en deux ans ! La Commission du Plan comptait l’augmenter encore, dans l’intérêt du budget, de 227 % pour 1931. Sur ce point, la campagne de l’opposition — Trotski fut toujours un adversaire irréductible de la régie des alcools — a porté ses fruits. On a reconnu le péril, limité la fabrication de l’alcool, augmenté le prix de la vodka.
Les bas salaires, les conditions détestables de logement, l’ignorance, l’alcoolisme, ont pour corollaire l’antisémitisme dont on a signalé à maintes reprises les ravages jusque dans le parti. « Une ouvrière juive a été outrageusement persécutée à Orcha, des mois durant, sous les yeux de 700 ouvriers, du comité ouvrier et de diverses organisations » (discours de Tsikhon au VIII Congrès des Syndicats). « Dans une usine de Kostroma, les ouvriers juifs étaient persécutés et nous rougissons de dire que les fonctionnaires des syndicats et les Comsomols les persécutaient aussi… Un vrai pogrome a eu lieu dans une entreprise de Minsk » (discours de Grigoriev au VIII Congrès des Syndicats). On a jugé à Minsk, à la mi-janvier, un groupe d’ouvriers coupables d’avoir persécuté, outragé et battu à l’usine l’ouvrière juive Barchaï : « Le 25 juillet, notamment, deux ouvriers la renversèrent et la dénudèrent ; une ouvrière lui versa entre les jambes un seau d’eau froide… » Deux communistes ont comparu devant le tribunal en qualité de complices. La Pravda (15 janvier) signale des cas analogues à Kertch, où toutes les autorités sont demeurées indifférentes ; en Ukraine, où la cellule du Comsomol s’est bornée à blâmer le « jeune communiste » qui avait assommé un juif, etc. L’an dernier, c’est en plein Moscou qu’un vieux juif fut battu et assiégé dans son logis par des malandrins.
Que conclure ?
Que l’héritage du passé est bien lourd. Qu’il faudra, pour le surmonter, pour l’éliminer, l’effort intelligent et persévérant des hommes les plus conscients de la classe ouvrière ; que ces hommes doivent se méfier de la mentalité souvent trop arriérée de leur propre classe et réunir leurs forces dans le parti communiste, qui est leur organisation essentielle ; que la dictature du prolétariat doit être forte, car sa chute serait, pour ce prolétariat qui commence à peine à sortir des ténèbres, une affreuse calamité.
Quoi encore ? Qu’il faut nettoyer la dictature du prolétariat de la lèpre bureaucratique afin d’améliorer plus rapidement la situation matérielle de la classe ouvrière, afin d’augmenter plus rapidement les salaires ; que la pression exercée dans les dernières années sur les salaires, sous les formes les plus variées, constitue une faute et un danger (coût de la vie, loyers, augmentations fictives de salaire : on augmente le salaire de base, porté par exemple de 20 roubles à 25 ; mais comme le salaire réel dépend du coefficient par lequel ce salaire de base est multiplié, on diminue le coefficient ; l’ouvrier qui appartenait à la 3 catégorie — coefficient 3 — passe à la deuxième : au lieu de toucher 60 roubles, il en touche 50 après… l’augmentation générale !) Enfin, qu’il faut mieux surveiller la répartition des revenus du pays, car il saute aux yeux que toute une bourgeoisie et petite-bourgeoisie nouvelle s’y créent, dont le bien-être commence à contraster avec la situation précaire des travailleurs.
La lutte contre la bureaucratie figure à l’ordre du jour de tous les Congrès, de toutes les assemblées du parti, des syndicats et des institutions gouvernementales, depuis plusieurs années. Des campagnes permanentes y sont consacrées par la presse. Les dernières pensées de Lénine eurent cet objet. Quelque temps avant que la maladie le privât de sa capacité de travail, il proposait à Trotski de réunir leurs efforts dans la lutte contre la bureaucratie. Il fit instituer, à cette fin, le Commissariat du Peuple de l’inspection ouvrière et la Commission centrale de Contrôle du parti… Il n’en est pas moins vrai que la bureaucratie n’a pas cessé d’épaissir et de s’affermir depuis la mort de Lénine et qu’elle a remporté tout dernièrement des victoires indéniables. Les campagnes les plus réussies ne portent que contre un certain nombre de mauvais bureaucrates. Elles ne mettent jamais en question le régime bureaucratique.