Volume 2 · 08
ÉLECTIONS. — Y A-T-IL UNE DÉMOCRATIE SOVIÉTIQUE ? — QUE FAIRE ?
Mais, va-t-on demander, le travailleur ne peut-il pas réagir ? N’a-t-il pas voix décisive au chapitre dans les Soviets ?
Le point de vue de l’optimisme bureaucratique, c’est que la République des Soviets réalise la plus large démocratie du monde, plus de 60 millions d’électeurs participant aux élections des Soviets. Ces élections viennent d’avoir lieu en janvier dernier. Dans les centres industriels, les ouvriers se sont rendus aux assemblées électorales en cortèges, bannières déployées, musique en tête. L’élection ayant lieu pendant le temps de travail et l’heure consacrée aux élections étant payée comme une heure de travail, la discipline du travail ne permettait pas à l’électeur de se soustraire à son devoir civique. Les ateliers, les usines allaient donc voter en corps et les journaux mentionnaient avec satisfaction ce résultat, dont nul autre pays au monde ne peut se flatter : en maint endroit, tous les électeurs, sans exception (100 % comme disent les Russes), se sont rendus au scrutin. Le vote a lieu à mains levées ; les candidatures de communistes (sept sur dix au moins) et de sans-parti ont été préalablement étudiées dans les réunions des cellules du parti. Le mandat donné aux élus a été rédigé de même. Les électeurs peuvent proposer de nouvelles candidatures et des additions ou des amendements au mandat. Ils usent assez largement de cette possibilité et c’est là tout l’intérêt réel des élections. Dans la plupart des cas, les candidatures arrêtées par le comité de la cellule passent. Ceux qu’elles pourraient mécontenter n’ont nulle envie d’entrer en lutte avec l’organisation du parti de l’entreprise où ils travaillent et savent très bien qu’un vote contre, même purement démonstratif, leur vaudrait d’être mal notés, ce qui, en temps de chômage, peut présenter divers inconvénients. Faites dans ces conditions, les élections ne présentent qu’un strict minimum d’incompatibilité avec le régime bureaucratique. La constitution donne aux électeurs le droit de rappeler leurs députés, s’ils en sont mécontents. Presque jamais, dans les dernières années, même dans les circonstances les plus scandaleuses, comme dans les affaires d’Artemovsk, de Smolensk ou de Crimée, les électeurs n’ont usé de ce droit. Les organes dirigeants en ont usé, par contre, pour exclure du Comité exécutif des Soviets de l’Union les chefs de l’opposition.
Les masses ouvrières ne peuvent donc guère réagir, dans les Soviets, contre la bureaucratie, même quand celle-ci revêt des formes tout à fait monstrueuses ou se traduit par des abcès qu’on doit, tôt ou tard traiter par le fer rouge. Prouvons-le.
Affaire de Smolensk. Au printemps de 1928, des crimes de droit commun — vols, dilapidations, assassinats — révélèrent que toutes les autorités soviétiques et communistes de la ville et de l’importante province de Smolensk étaient pourries. La milice locale collaborait avec les bandits. Les services du commissariat des Finances étaient une pépinière de personnages de l’ancien régime qui faisaient leurs petites affaires. Les directions d’usines étaient si pourries que la seule façon coutumière pour une ouvrière d’obtenir ou de garder du travail était d’avoir envers ses supérieurs les complaisances que l’on devine. Les dirigeants communistes du Comité exécutif du Soviet et du comité du parti faisaient une noce crapuleuse. Dans les villages, ils fraternisaient avec les koulaks. Tous ces faits ont été publiés par la Pravda, en mai 1928. L’organisation communiste de Smolensk a été vigoureusement épurée par des délégués venus de Moscou, avec le concours des ouvriers. Les délégués de Smolensk au Comité exécutif central des Soviets ont été chassés. Quelques misérables ont été fusillés.
Affaire de Crimée. Au début de 1928, le président du Comité exécutif central des Soviets de la République des Tartares de Crimée, Veli Ibrahimov, reconnu coupable d’un assassinat et de tout un chapelet de crimes, a été fusillé avec un complice. Cet Ibrahimov n’était évidemment pas le seul malandrin parmi les dirigeants de Crimée. La Pravda du 11 août 1928 écrivait à ce sujet : « L’organisation du parti en Crimée ne développait dans son sein ni la démocratie, ni l’autocritique bolchéviques. C’est pourquoi un criminel de droit commun, entouré d’un groupe d’aventuriers de son acabit a pu rester pendant longtemps à la tête du Comité exécutif central de Crimée. C’est pourquoi personne n’a réagi sur place contre l’envahissement des administrations soviétiques par des éléments étrangers à la classe ouvrière ».
Affaire d’Artemovsk (journaux de février 1928). Un président du tribunal et un chef de la milice, complètement ivres, violent une jeune femme qui se tue le lendemain. Le médecin appelé pour constater le décès refuse de se compromettre en en recherchant les causes… Le juge d’instruction chargé d’instruire l’affaire la classe. Le journal local refuse d’en parler. Le comité local du parti refuse de s’en occuper. L’abcès n’est finalement crevé que parce que les échos de l’affaire parviennent à Kharkov. On s’aperçoit que tous les services de l’administration, de la milice, de la presse, de la justice, du parti d’Artemovsk (grand centre ouvrier), sont gagnés par la gangrène.
Faut-il enfin rappeler l’affaire de Chakhty ou des mines du Donetz ? Des associations occultes de techniciens contre-révolutionnaires ont pu opérer dans les mines du Donetz pendant des années, sans que l’on s’aperçût de leur activité…
Qu’étaient devenus à Smolensk, Artemovsk, en Crimée, dans le Donetz — et en maints autres lieux, car il faut bien abréger — les droits de contrôle, de rappel, etc., des électeurs des Soviets et des membres du parti ?
De semblables scandales seraient-ils possibles si un certain minimum de démocratie ouvrière existait ?
Mais voilà. Toutes les autorités locales sont en réalité désignées par le comité provincial du parti ; et si ce comité lui-même est malade, on devine la situation qui se crée. Les criminels d’Artemovsk, président de tribunal et chef de la milice, appartenaient au parti. Le juge d’instruction qui classa l’affaire, aussi. Les rédacteurs de la Kotchégarka qui refusèrent d’en parle, aussi. L’ouvrier, le citoyen qui voudrait se dresser contre de semblables abus, aurait contre lui toutes les autorités locales, plus la presse.
Nous verrons, en parlant du parti, que le mal est très profond et très étendu. C’est au point qu’une ouvrière, membre du Soviet de Moscou, ayant voulu user de ses droits et se rendre compte du fonctionnement d’un poste de milice, fut l’objet, en janvier dernier, de poursuites aussi injustifiées que vexatoires. La Pravda dut prendre sa défense. À Moscou !
Quoi d’étonnant après cela que les ouvriers ignorent généralement jusqu’au nom des membres du Soviet qu’ils ont « élu » et qui les « représentent » ? Quoi d’étonnant qu’on ait vu à Kokand (Turkestan) les 3/4 du Soviet s’évanouir comme par enchantement ? On avait élu plus de 450 membres au Soviet, mais les listes des élus furent perdues. On demanda par la presse aux élus de se faire connaître eux-mêmes. 160 seulement répondirent à cet appel. Et la moitié seulement de ce nombre assista à la première séance du Soviet…
Un Soviet se réunit d’ailleurs assez rarement. Il est trop nombreux et ses membres sont souvent trop mal choisis pour constituer une assemblée activement délibérante. Il approuve avec régularité les rapports de ses dirigeants formellement élus, mais désignés en réalité par le comité du parti. Ses commissions peuvent accomplir quelque travail administratif d’intérêt local. L’activité d’un membre ordinaire du Soviet est à peu près insignifiante. Sans parti, il ne peut, quand se posent des questions générales, qu’approuver les propositions du parti ou les critiquer, ce qui serait mal compris. Membre du parti, il peut à la rigueur discuter à la fraction communiste des résolutions qui seront proposées au Soviet ; mais il craint, le plus souvent, d’entrer en conflit avec ses chefs ; il ne peut pas prendre la parole au Soviet même, sans être désigné par le bureau de la fraction communiste, c’est-à-dire par ses chefs…
On parle souvent en U. R. S. S. d’ « animer les Soviets » dont l’activité est visiblement trop ralentie. Je pense qu’ils ont bien besoin d’être ranimés, en effet. Mais que préconiser ?
Écartons tout d’abord le vote secret proposé par les menchéviks et par quelques critiques bien intentionnés, mais irréfléchis. On y viendra sans doute, mais plus tard. Tant que l’U. R. S. S. restera en butte à tant d’hostilité à l’extérieur et à tant de difficultés à l’intérieur, le vote secret ferait trop facilement le jeu des éléments les plus arriérés de la classe ouvrière. Mieux vaut rappeler aux travailleurs avancés, conscients, qu’ils ont des droits et des devoirs, et, en premier lieu, celui de parler haut et clair dans leurs institutions. Seulement, il faudrait pour cela leur donner quelques garanties réelles de leurs droits, telles que l’immunité des membres du Soviet et la suppression de la justice administrative, c’est-à-dire de la juridiction du Guépéou pour les électeurs des Soviets, qui ne pourraient plus être jugés que par des tribunaux normaux, admettant la défense et siégeant en public. Il faudrait enfin donner à tout travailleur la garantie qu’il ne sera l’objet d’aucune représaille économique, en raison de l’usage qu’il aura fait de ses droits de citoyen. Il faudrait enfin poser devant les Soviets les grandes questions politiques, constituer des Soviets moins nombreux et mieux choisis. Ce ne serait en somme, qu’un retour à la constitution soviétique.
Mais l’essentiel n’est pas là. Il faudrait surtout, avant tout, assainir l’atmosphère intérieure du parti, y rétablir une certaine démocratie effective qui, de là, rayonnerait sur les Soviets, car c’est le parti du prolétariat révolutionnaire qui exerce la dictature à travers les Soviets ; car c’est à l’avant-garde organisée de la classe ouvrière — au parti communiste — de conduire les travailleurs vers leur démocratie.