‹ Vers l’autre flammeChapitre 26 sur 43 · Volume 2 · 09

Volume 2 · 09

LA LUTTE DES GÉNÉRATIONS
LA BUREAUCRATIE

Nous arrivons ainsi au problème du régime intérieur du parti, fondé en théorie sur la centralisation démocratique. En théorie, les choses devraient se passer ainsi : les organisations de base, cellules d’usines ou d’entreprises, délibèrent et élisent leurs délégués aux conférences locales qui élisent, à leur tour, en suivant une échelle progressive, les délégués au Congrès ; le Congrès souverain élit le comité central qui dirige le parti jusqu’au prochain Congrès. Tout part ainsi de la base, le Comité central est l’émanation des masses qui l’inspirent ; les comités locaux sont de même élus. On peut produire des statistiques attestant que tant de membres du parti prennent chaque mois la parole dans tant d’assemblées régulières : preuve de la démocratie intérieure du parti… Ces arguments sont bien vains, à côté des faits que j’ai déjà cités. Mais voici d’autres faits, concernant plus précisément encore l’état du parti en 1928.

Le Comité central adresse le 4 août une lettre publiée le même jour dans la Pravda, à l’organisation d’Irkoutsk, dont il constate les défauts :

« Les fonctionnaires d’ancien régime, les restes du mouvement contre-révolutionnaire de Koltchak et d’autres éléments étrangers au parti exercent une influence marquante sur les organes des Soviets de la région d’Irkoutsk. Ces éléments occupent souvent des postes dirigeants… Le journal du parti Vlast Trouda (le Règne du Travail) a manqué à ses devoirs… » Le mal est ancien à Irkoutsk où le président du Comité exécutif du Soviet, Lossévitch, un pourri, a été fusillé en 1926.

Une semblable circulaire publiée le 9 août, par la Pravda, concerne l’organisation yakoute du parti, dont les erreurs ont provoqué des troubles et le développement du banditisme. Le comité régional a notamment encouragé les nationalistes et contribué à l’affermissement des koulaks.

L’organisation communiste de Crimée n’avait pas accompli la réforme agraire, laissait les anciens blancs et les nationalistes envahir les administrations soviétiques, laissait dépérir les Soviets, etc. (Pravda, du 11 août 1928).

« On trouve dans nos cellules d’usines des anciens gendarmes (en Russie blanche), des ex-participants des pogromes sous Dénikine (en Russie centrale), des « communistes » sympathiques à la monarchie (Ivanovo-Voznessensk), des ouvriers qui sont en même temps des koulaks à la campagne et d’autres éléments de ce genre » (A. Labovski, Pravda, du 3 janvier 1929).

À Sotchi, au Caucase, on a exclu du parti et déféré aux tribunaux en mars 1928 tous les dirigeants du parti. La débauche les avait pourris. « Leurs orgies se terminaient souvent par des viols collectifs. Les jeunes femmes du Comsomol étaient souvent convoquées la nuit chez le secrétaire du comité du rayon… Celles qui se montraient rétives perdaient leur travail », etc. (Pravda, 8 avril 1928).

L’excellent chroniqueur Michel Koltsov trace dans la Pravda du 9 janvier un tableau humoristique et tragique à la fois de l’organisation du parti de la région, du Sir-Daria (Turkestan). Citons-en quelques lignes :

« De façon générale, on s’est aperçu que les comités de rayon, les administrations soviétiques, les cellules du parti de la région, sont bondés de vulgaires filous, d’escrocs authentiques, de vrais voleurs, de bandits de grands chemins et que c’est avec ces effectifs-là que le parti doit préparer les élections du Soviet. »

L’organisation du Sir-Daria appartient au Kazakstan, où l’on a exilé, sous la surveillance du Guépéou pas mal d’opposants, à commencer par Trotski. De tels communistes subissent là le dur isolement imposé aux exilés politiques et sont placés sous la surveillance des comités locaux que l’on nous décrit en ces termes !

Nous touchons du doigt la plaie. Toutes ces organisations gangrenées se sont signalées en 1927 par le zèle qu’elles ont mis à condamner à l’unanimité l’opposition qui… dénonçait la gangrène et prétendait secouer le régime bureaucratique qui en est une des causes principales !

Les jeunesses communistes, le Comsomol, ne sont pas moins malades. Des comsomols se sont trouvés mêlés à toutes les histoires de viols collectifs, jugées en 1925-26 à Léninegrad, Rostov et ailleurs. Il a fallu récemment (fin octobre 1928), dissoudre le comité du Comsomol du rayon central de Léninegrad, qui s’était « décomposé », plus exactement pourri, comme disent les Russes. Il en a été de même à Smolensk, Artemovsk, Irkoutsk et ailleurs.

Ce ne sont sans doute que pustules sur le grand corps vigoureux du parti. Un autre mal est plus grave : la génération qui a forgé le parti, connu la première révolution russe en 1905, lutté dans l’illégalité pendant vingt ans contre l’ancien régime, fait la révolution d’Octobre, bâti la République des Soviets, vaincu dans la guerre civile, est peu à peu éliminée du parti, par la force des choses — les vieux s’en vont — et par la bureaucratie. En mars 1928, le parti comptait 720.000 membres dont 1,1 % y étaient avant la révolution de 1917 ; 32,5 % y étaient entrés jusqu’en 1920, c’est-à-dire pendant la guerre civile, et 66 % y étaient entrés de 1921 à 1927, c’est-à-dire depuis la nep, après les luttes décisives. Ainsi la grande majorité des membres actuels du parti sont venus au parti gouvernant après sa victoire. Les révolutionnaires sélectionnés par les plus rudes épreuves, trempés par l’exil, la faim, la prison, accoutumés à défendre leurs convictions, à répéter les sacrifices, à penser par eux-mêmes, font place à des jeunes, dont beaucoup n’ont guère connu l’ancien régime, n’ont pas fait la guerre civile, ignorent jusqu’aux anciennes mœurs du parti et de la vie politique et auxquels la vie présente des exigences tout à fait différentes. Il fallait autrefois du dévouement pour former un militant, il suffit aujourd’hui d’une certaine application, d’un certain zèle. La carrière du militant comportait autrefois des risques innombrables ; celle de membre du parti offre aujourd’hui des avantages marqués, matériels et moraux. Chacun devait autrefois former et défendre ses convictions ; il suffit aujourd’hui de recevoir et d’accepter — avec plus ou moins de zèle — l’enseignement du parti. Ceux qui, dans toute société, gravitent autour du pouvoir, cherchent, aujourd’hui, à entrer dans le parti. Que faut-il pour être assuré d’y rester ? Rien de plus, en somme, qu’une conduite rangée et de la docilité d’esprit. Les postes dirigeants les plus importants restent occupés par des hommes de la grande génération, mais dont les rangs s’éclaircissent rapidement : Krassine, Dzerjinski, Ioffé, Frounzé, Stépanov-Skvortzov, Tsourioupa sont morts ; Trotski, Préobrajenski, Radek, Sapronov, V. M. Smirnov, Smilga, Rakovski, Sosnovski, exclus, exilés. Je ne nomme ici que des figures de premier plan, d’entre celles qui appartiennent à l’histoire de la période héroïque. Tous ces hommes ont été les compagnons de Lénine ; l’un d’entre eux a été son égal aux tournants décisifs de l’histoire. Ils partent ou on les chasse. Qui les remplace ?

Dans une cellule du parti, les communistes de la grande époque ne constituent jamais qu’une infime minorité submergée par les nouveau-venus. Ces nouveaux venus forment les majorités compactes qui ont écrasé l’opposition en 1927 et hâté par là-même le renouvellement des effectifs du parti. La défaite de Trotski et de Zinoviev a été sous ces rapports celle de leur génération et s’explique ainsi : ils représentaient des aspirations que nombre de nouveaux ne partagent point et des intérêts contraires à ceux de ces nouveaux. Et d’abord, ils exigeaient la réforme du régime intérieur du parti, c’est-à-dire l’abandon du système bureaucratique, le retour à la démocratie intérieure ; ils menaçaient ainsi tous ceux qui se sont installés ou rêvent de s’installer précisément grâce au système bureaucratique.

L’immense majorité des membres actuels du parti n’ont qu’une culture marxiste des plus rudimentaires, ce qui restreint leur possibilité de pensée critique et bureaucratise automatiquement le parti, en rendant nécessaire l’existence de cadres d’exécutants strictement hiérarchisés. Ces cadres constitués en grande partie d’ouvriers un peu plus instruits que les autres, mais d’une formation absolument unilatérale et d’une culture rudimentaire, sont placés dans une situation matérielle meilleure que celle de l’ouvrier. Ils gagnent en moyenne de 150 à 225 roubles par mois, sans avoir de chômage à redouter — à la condition de rester « dans la ligne » — tandis que le salaire de l’ouvrier qualifié des villes gravite autour de 80 roubles par mois. Ils sont moins astreints à la discipline du travail, ils détiennent une parcelle d’autorité. Ainsi se forme toute une « aristocratie ouvrière » de secrétaires de cellules du parti, de secrétaires de comités d’usines, de fonctionnaires de syndicats et du parti, de directeurs et sous-directeurs rouges et d’aspirants secrétaires qui n’ont, au fond, que le désir d’éviter les histoires et de s’installer de mieux en mieux. Toute la machine s’encrasse, le parti en premier lieu. Cette bureaucratie est-elle apte à traduire les sentiments de la classe ouvrière avec laquelle elle entre souvent en conflit dans les usines ? Ses origines ouvrières ne la prémunissent contre aucune déformation.

Il n’est pas niable qu’elle constitue pour le parti communiste et pour la dictature du prolétariat un grand danger. Sans doute n’est-il pas encore trop tard pour y remédier. La génération d’octobre est encore assez nombreuse malgré tout, assez forte, assez prestigieuse pour accomplir la vaste réforme de la révolution qui s’impose. Cette réforme devrait consister en un retour à la sélection naturelle des capacités, des talents, des énergies révolutionnaires ; pour que la sélection naturelle puisse jouer, il faut que les capacités et les énergies puissent se manifester, il faut que la parole, l’écrit, l’initiative des membres du parti puissent vivre, il faut que les membres du parti soient des militants, et non des exécutants passifs encadrés par des fonctionnaires rétribués. Une épuration automatique se produirait alors, qui éliminerait le ballast et une partie des arrivistes, pas tous naturellement, loin de là. Mais il n’est pas que l’arrivisme des incapables, des malhonnêtes et de ceux qui apportent au mouvement ouvrier des idées bourgeoises ou petite-bourgeoises, qui soit un mal. Comment concevoir pratiquement cette réforme ? Le parti devrait récupérer d’abord les forces de premier ordre dont il s’est lui-même privé dans la lutte fractionnelle. La plupart de ses exclus sont des révolutionnaires inébranlables, dont l’attitude actuelle, dont les erreurs mêmes prouvent qu’ils savent défendre leurs convictions et les intérêts du prolétariat — tels qu’ils les comprennent — avec un désintéressement absolu. Le parti devrait, par des discussions organisées et par la création d’organes spéciaux — revues d’études et autres — clarifier ses idées, donner la parole à ceux de ses membres jeunes ou vieux qui ont un mot à dire.

Le fonctionnarisme rétribué me paraît un fléau dans les organisations de base du parti et du syndicat. Chaque cellule d’usine, chaque comité de fabrique appointe tout un petit personnel : secrétaires, organisateurs, employés. Ces cadres payés du parti se soucient plus de leurs appointements que des intérêts généraux du parti : c’est humain. En faisant davantage appel à l’initiative et au dévouement des membres du parti pour remplir les diverses fonctions aujourd’hui rétribuées, on porterait un coup sensible à la bureaucratie subalterne, et l’on appellerait davantage le peuple de l’usine à l’activité politique.

Peut-être faudrait-il recourir au vote secret dans les assemblées du parti, lors des élections de fonctionnaires ou des décisions importantes, pour réduire la pression de la bureaucratie sur les organisations de base. Les membres du parti devraient être réellement assurés que leurs interventions dans les assemblées ou la presse ne leur vaudront pas de représailles de la part des dirigeants locaux ou centraux. Les vieux militants savent que ce régime idéal de démocratie intérieure qui n’a rien d’incompatible avec la discipline la plus rigoureuse dans l’action — au contraire, qui la commande et la conditionne — exista (sans vote secret) avant et pendant la révolution. Un parti bureaucratisé n’aurait pas pu faire la révolution.

La Commission centrale de Contrôle devait être, dans l’esprit de Lénine, une institution destinée à assurer la démocratie au sein du parti et à sévir contre quiconque prétendait empêcher les membres du parti de s’exprimer librement… De fait, la Commission centrale de Contrôle, égale et indépendante en principe du Comité central, est devenue depuis des années un instrument de répression entre les mains de la fraction dirigeante du Comité central. Le Comité central ne se réunit que quelques fois dans l’année ; ses membres, peu connus du pays, n’ont d’autorité personnelle que dans la mesure où ils suivent quelque chef appartenant au Bureau politique. Le Bureau politique, composé de neuf personnes, Staline, Rykov, Boukharine, Molotov, Vorochilov, Kalinine, Tomski, Pétrovski, Roudzoutak, et actuellement divisé en deux tendances, l’une qualifiée « droite » (Rykov, Boukharine, Tomski) et l’autre « centre », assume en réalité toutes les fonctions dirigeantes.

Je note pour finir que la thèse officielle est que le parti jouit d’une démocratie à peu près parfaite, est en plein progrès, ne fut jamais plus « sain » qu’à l’heure actuelle, bref que tout est pour le mieux dans le meilleur des bolchévismes ; et que ceux qui se permettent de n’être point de cet avis, sont des pessimistes neurasthéniques, des trotskistes contre-révolutionnaires, et des social-démocrates déguisés…

Mais c’est justement ce que les pourris de Smolensk et de maints autres lieux déclaraient dans leurs résolutions « unanimes à 100 % », pour employer les termes usuels de la presse soviétique.

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